I.E LIVRE
conduit au bout d'une longue galerie sur laquelle s'ouvrent tous les appartements, et me fait entrer dans un ravissant petit salon où nous nous asseyons. Par une porte ouverte j'entrevois une fort belle chambre à coucher et plus loin une Jiursery.
« Vous êtes chez vous, madame, dit mon mari avec une gravité comique : Commandez, et vous serez obéie. » Les enfants étaient fous de joie.
Après l'explosion bien légitime de n^a tendre gratitude, nous visitons les autres appartements. Dans une aile en retour et communiquant à mon petit salon est une chambre ?o«?e blanche avec oratoire et cabinet de toiletté, la mieux meublée de la maison, sans contredit. Sais-tu à qui cet appartement est destiné? Devines-tu quelle est la personne mise à portée de communiquer à toute heure avec moi, aussi secrètement que possible ?
« Je n'entrerai dans ce salon que sur votre appel, dit Silas : ce sera là votre sanctuaire à toutes les deux, et que nul ne doit profaner. »
Vois comme il nous comprend bien ! Cette délicate attention m'émeut jusqu'aux larmes.
Ah ! lui dis-jê, que ma sœur a bien raison de ne pas nous séparer dans son cœur ! « Bien vrai ! s'écria-t-il, elle m'y place à côté de toi, son idole? Personne ne peut mettre en doute la sincérité de Lia. »
Et il a respiré longuement en homme soulagé
d'un pesant fardeau. Toutprès de notre apparlemeiU est un pavillon qui n'est pas encore distribué. Le reste de Tëtageest destiné àmon père, avec cabinet, parloir, grande chambre à coucher, servitudes et dégagements sans fin. Le second est affecté à l'hospitalité.
Comme nous serons tous heureux dans ce charmant séjour!
Le parc est fort étendu, rempli de beaux arbres et de vertes pelouses ; les jardins sont bien ordonnés, et enfin le peu d'éloignement de la ville permet à mon mari d'habiter constamment son château, sans porter préjudice à ses affaires; car il ira tous les matins déjeuner en ville et nous reviendra le soir à cinq heures. Nous connaîtrons la grande jouissance des travailleurs : le loisir du dimanche î Toutes nos parties seront remises à cet heureux jour, et nous aurons le plaisir de les projeter et de les attendre pendant toute la semaine.
Je vais m'empresser d'achever l'arrangement de nioji château et de lui donner mo?i cachet^ comme ditSilas qui prétend que, si le style c est riioinnie, la maison cest la femme.
Maintenant, il me faut toutes vos vacances, entendez-vous! Il faut venir essaver votre nid futur, que je ferai si douillet et si gai que vous ne pourrez plus le quitter.
Ton Eve bien aimée.
20b ' LE LIVRE
P. S. — Et moi qui oublie de te dire le nom de mon petit royaume ! Au milieu du parc se trouve une ravissante fontaine alimentant un petit ruisseau : de là le château de la Source.
DKS JRUMîS FILLKS. 207
LIA A MADAME DU RINCEAU
Château de la Source.
Ma chère Marraine,
Nous voilà installés ici pour deux mois ; nous y avons trouvé le jeune ménage en pleine prospérité ; les enfants sont toujours les plus délicieuses petites créatures qui se puissent voir. Cependant le petit Rémi est bien frêle, plus encore qu'alors que nous le vîmes ensemble, et je surprends souvent les yeux de sa mère tristement fixés sur lui avec une nuance de remords. Rachel qui a sucé le lait d'une robuste paysanne atteint un développement vraiment phénoménal pour son âge. C'est moi qui en suis chargée : bien doux fardeau ! Ma sœur s'est réservé la surveillance exclusive de son fils qui l'absorbe outre mesure ; elle en oublie tout, même son mari. Il était impossible que cet état de choses durât plus longtemps sans amenei- une crise : et cela n'a pas manqué.
208 LE J.IVRK
Chaque jour, M. de Mizeray eu revenant de la ville inspecte tout ici, bêtes et gens, jusqu'à Theure du dîner. Puis le soir, on lui fait un peu de musique qu'il aime beaucoup. Eve, exclusivement occupée de ses enfants, ne fait pas assez d'attention à lui, et même quand elle est au piano, seule ou avec moi^ elle sort au milieu d'un morceau, au premier appel des petits.
Le jour même de notre arrivée, M. de Mizeray lui dit en riant et à dessein, je crois, qu'il n'avait pas cru être trop exigeant en ne se réservant que la fin de la journée, et que cependant, sa femme trouvait que c'était encore trop.
Eve répondit un peu vivement que le premier devoir d'une femme était de veiller à ses enfants, et son mari ne répliqua pas.
A quelques jours de là, M. de Mizeray amena un architecte et discuta avec lui les dispositions à prendre pour installer commodément les enfants dans le pavillon vacant; et il ne consulta pas sa femme.
Le lendemain, Eve fut silencieuse, et le soir, se sentant trop émue pour traiter ce sujet, elle s'assit à l'écart au lieu de travailler comme moi, auprès de la table où Silas et papa faisaient leur partie d'échecs.
« Tu ne nous dis lien, Eve, cria M. de Mi- /erav tout en continuant son jeu, je crois même que tu as oublié de me souhaiter la bienvenue
HES TKUXES FfLLKS. ^2IIÎI
à mon retour de la ville : serais-tu donc souffrante? »
Ma sœur répondit négativement mais avec roideur.
« Voyons, Eve, continua-t-il plus sérieusement en se tournant vers elle, montre-nous un peu ton joli minois : ton regard n'est pas clair et franc comme de coutume. Je vois bien ce que c'est! Tu m'en veux de n'avoir pas pris ton avis pour l'appartement des enfants; c'est que, vois-tu, je n'ai pas voulu provoquer une opposition dont j'étais bien résolu à ne pas tenir compte.
— Ai-je donc jamais manqué à la soumission que je te dois? répliqua-t-elle d'une voix étranglée par les larmes.
— Viens m'embrasser, mon enfant, et cesse de te contraindre; abordons franchement la question. Personne plus que moi n'honore les vertus de la mère de famille, pourvu toutefois qu'elles ne s'exercent aux dépens d'aucune autre. Ta nature ardente te porte à exagérer le bien sans tenir compte des froissements que peut occasionner cette exagération.
«Conviens avec moi, ma chère, que depuis la naissance de ton fils j'ai tenu peu de place dans ta vie!
— Oh! Silas!!! >.
Et ma sœur fondit en larmes. Moi, pâle et tremblante, je n'osais la regarder, et nos parents restaient silencieux ne voulant pas intervenir dans ce débat,
« Mon Dieu, ma femme, je ne t'en veux pas, poursuivit M. de Mizeray ; ton fils est délicat et demande une active surveillance; puis la naissance de Rachel est venue compliquer la situation : mais toujours est-il que moi, le chef de cette petite famille, après une journée d'aride labeur consacrée à lui assurer un bel avenir, quand je viens chaque soir chercher ici les affectueuses distractions nécessaires à )utenir mon courage pour reprendre la tâche du lendemain, je ne trouve que solitude et oubli. Plus de chant ! plus de musique ! plus de ces bonnes causeries cœur à cœur ! »
Eve qui d'abord avait écouté son mari avec une irritation mal contenue, baissait la tête à mesure qu'il parlait, reconnaissant avec confusion combien ces plaintes étaient légitimes.
Après un moment de silence pendant lequel ma pauvre sœur étouffait ses sanglots, son mari reprit d'une voix grave :
<c Ma chère Eve, je suis très-jaloux du bonheur que chacun m'envie, et jeneme sens pas d'humeur à le laisser sombrer, même sous le poids des devoirs les plus saints. J'ai donc décidé que le pavillon qui donne sur la coUr serait affecté aux enfants, sous la surveillance de la nourrice. Si elle ne te semble pas assez éclairée pour remplir une telle mission, cherche une personne qui mérite ta confiance et soit capable de les diriger suivant tes idées, et re-
prends tes habitudes de sociabilité : rends-moi ma femme bien-aimée, ramène la sérénité dans le ménage et que tout soit bonheur autour de nous!
— Oh ! mon ami, s'écria Eve en se jetant au cou de son mari, que tu es bon de me rappeler mes torts avec autant de douceur! Qu'il est donc difficile de bien faire et d'observer une juste mesure en tout ! Mais pardonne mon erreur, car c'est encore toi que j'aime en nos enfants. »
Maman voulant faire cesser cette scène d'attendrissement qui m'occasionnait un tremblement nerveux dont elle s'inquiétait, fit observer que rien n'était plus difficile que le choix d'une gouvernante sur laquelle Rachel se modèlerait nécessairement. C'est une véritable institutrice qu'il vous faut, ditelle, si vous ne voulez-pas vous séparer de votre fille.
A ce mot, Eve et moi nous sommes regardées en prononçant le nom à' Emma.
C'est celui d'une jeune fille aussi parfaite qu'on le puisse être en ce monde, et que nous avons connue aux Anglaises; elle se destinait à l'éducation. Malheureusement nos relations se sont dénouées, un peu par notre faute. Mais en lui écrivant au couvent, on lui ferait bien certainement parvenir notre lettre.
« Eh bien ! dit mon beau-frère, attirez prompfenient ici ce phénix.
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— Avant de faire aucune démarche, mon ami, il laut bien convenir de nos faits. Emma dont je reconnais la grande supériorité, et qui fut mon amie, ne doit pas être traitée chez moi en institutrice ordinaire : il faut Fy établir sur le pied d'une autre moi-même, la mère de mes enfants, la maîtresse de mes gens, la fille de la maison. Te sens-tu disposé à accepter ces conditions?
— Cela me semble un peu bien complexe, ma chère; es-tu bien sûre de n'être pas jalouse de Taffection que lui porteront les enfants ? »
Je me levai, et posant la main sur l'épaule de M. deMizeray :
« Acceptez, mon frère, lui dis-je, vous aurez un trésor de plus dans votre maison.
— Ceci va nécessairement modifier le plan de l'architecte, dit ma sœur, encore émue à ce souvenir.
— Laisse-moi faire, ma femme, et tu seras contente ; seulement, parle-moi bien au long des habitudes de votre amie, >» répondit mon beau-frère en me regardant; il était évidemment satisfait de la solution.
Quelle lettre volumineuse, pauvre marraine, et qu'il faut bien connaître tout l'intérêt que vous prenez au moindre incident de notre vie pour vous imposer l'obligation de la lire ! Que M. de Mizeray est bon ! Dieu nous a bénis quand il lui inspira le
désir d'entrer dans notre famille. Mon père Testime singulièrement et Taime à Tègal de ses filles. Et moi, comme je lui sais gré du bonheur et de la considération dont il entoure sa femme !
Laissez-moi vous embrasser dans ma joie, ma chère tante !
Votre bien dévouée, Lia TiiuRix.
P. S — Je vous envoie ci-incluse la lettre qu'Eve vient d'écrire à Emma.
MADAME DE MIZERAY A EMMA GALLIER
Au château de ]a Source.
Si j'écrivais à toute autre qu'Emma Gaulier, je craindrais qu elle eût oublié ses amies, si coupables de négligence envers elle. Mais ne serait-ce pas faire injure à un cœur aussinoble que le sien ? Je viens donc, ma bonne amie, et sans autre préambule, demander un éminent service à votre amitié.
Chère Emma, je suis mère d'un petit garçon de six ans, pauvre créature soufiPreteuse dont la santé me donne de vives inquiétudes. Puis j'ai une ravissante petite fille de quatre ans.
Les devoirs de ma position sont tels que je ne puis suffire seule à l'éducation de mes enfants; il me faut donc une auxiliaire dévouée, une autre moi-même dont l'âme soit en communion perpétuelle avec la mienne, et qui vaille mieux que moi, pour préparer ces chers petits êtres à supporter dionement les maux de cette vie ; et aussi pour développer leur à me responsable.
Ne voyez-vous pas, Emma, où j'en veux vernir? Avez-vous conservé assez de foi en mol pour que ridée de passer votre vie entière dans ma famille ne vous effraye pas? Vous n'avez assurément pas oublié nos longues causeries sur Tavanîpg^e d'élever les femmes au sein de la famille où cli s puiseront r expérience nécessaire à se diriger un jour?
Remarquez bien, ma chère, que ce n'est point une institutrice salariée que je demande, mais une sœur, une autre moi-même^ je viens de vous le dire, admise au partage de mon autorité dans toute son étendue. Ce ne sont pas quelques années de votre vie qu'il me faut, mais cette vie tout entière; car l'éducation des enfants terminée, notre amie veillera auprès de nous si elle ne désire pas fonder une famille à son tour : ce qu'alors nous faciliterions par tous les moyens possibles.
Emma, vous sentez- vous assez forte pour nous accepter sans réserve, nous et nos défauts ? Je vais attendre votre réponselavec anxiété. Mon Dieu! si votre affection n'était pas à la hauteur du sacrifice ! Si vous n'étiez plus libre ! .. .
Tenez, je ne veux pas penser à tout cela î
Ne me faites pas languir, mon amie ; abrégez la durée de cette incertitude qui va jusqu'à la soulfrance. Et pourtant, je dois reconnaître que vous ne pouvez pas sacrifier votre intérêt à celui de mes enfants, ni voire bien-être au mien; en v^us con-