LIA A SA TANTE ET MARRAINE MADAME DL RINCEAU
Paris.
Chère lante,
Je n'ai pas voulu vous écrire ea même temps que ma sœur afin de vous occuper plus souvent de nous. Pardonuerez-vous cette égoïste pensée à ma grande affection ? Et puis, je vis ici dans un trouble continuel, absolument comme Ton vit dans un rêve, et il m'est impossible de me recueillir; à peine puisje trouver assez de calme pour prier. Serait-ce donc l'air de ce pavs qui m'est contraire, ou bien cet état est-il occasionné par l'activité dévorante dont chacun y semble possédé?
Eve a dû vous dire que mon père nous a menées au bal. Je ne saurais vous rendre, ma bonne marraine, la sensation pleine d'angoisses qui m'a envahie en entrant dans ces beaux salons remplis de femmes éblouissantes de parure; elle fut telle en vérité, que je n'eusse pas hésité à retourner im-
mériiatement à la maison s'il m'eût été possible de le faire.
A peine entrées, nous fûmes entom'ées de jeunes filles que nous avions déjà rencontrées ailleurs, et qui nous ont présentées à leurs amies. Toutes nous ont fait le plus gracieux accueil. Eve répondit aussitôt à leurs avances avec cette effusion qui la rend irrésistible ; elle se montra si heureuse de la bienveillance qu'on lui témoignait, que j'en oubliai le malaise que me causaient les regards de tant d'inconnus attachés sur moi. Marraine, elle était bien réellement la reine du bal, et sans se douter de son triomphe ; car on ne saurait être plus simple et plus modeste. Je vous confesse qu'un sentiment d'orgueil s'est glissé pour la première fois dans mon cœur : c'est qu'elle était vraiment si charmante !
Ma tante, Paris avec tous ses plaisirs ne vaut pas pour moi, la douceur de cette bonne vie de province où tout notre temps nous appartenait. Aussi, puisje dire en toute vérité qu'excepté le succès de ma sœur, dont je viens de vous parler, je n'ai éprouvé de plaisir depuis notre arrivée ici qu'aux concerts du Conservatoire. Je n'avais nulle idée d'une telle perfection ; et vous savez combien j'aime la musique î Décidément, je ne me ferai jamais à la foule, pas plus à celle qui remplit les salons qu'à celle des rues; moins encore, peut-être. Oh ! marraine, que j'envie votre bonne existence en plein
air et en pleine liberté ! si je pouvais transporter tons ceux que j'aime dans une retraite comme Nohan, combien je me trouverais heureuse !
Plaignez-moi, ma bonne tante, de cette susceptibilité maladive, et surtout aimez-moi bien ! car j'ai grand besoin de trouver appui en tous ceux qui s'intéressent à moi, tant ma pauvre nature est incomplète.
Votre nièce qui vous aime presqu'à l'égal de sa mère, Lia iinRix.
DES .TSUM-.S FILT.ES. Ifî