EVE A MADAME DT RINCEAI
Paris.
Ah ! chère tante, comme je comprends bien aujourd'hui vos sermons sur l'extrême réserve où se doit tenir une jeune fille, et combien je me repends de m'être laissé aller à la vivacité de mon premier mouvement! Ecoutez, marraine, écoutez ce qui est arrivé hier au soir à la plus imparfaite des filleules !
Nous étions chez un ami de mon père : la réunion était intime et nous nous y trouvions parfaitement à l'aise. Un vieux monsieur à l'humeur chagrine, prétendait qu'il n'y avait plus de moralité dans le monde, et que tout sentiment généreux était mort à jamais. Le maître de la maison lui répondit :
« Permettez-moi, mon cher oncle, de vous citer un trait qui modifiera certainement votre opinion. Une dame restée veuve, jeune encore, et vivant
difficilement d'une modique pension, avait deux fils dont l'aîné était de cinq ans plus âgé que son frère. Grâce aux bourses qu'elle obtint dans un collège , elle put leur donner une éducation soignée. L'aîné, esprit vigoureux et méditatif , mordit à la science avec ardeur; et, ses études terminées, il se contenta de quelques répétitions qui lui donnaient le strict nécessaire pour s'adonner entièrement à l'astronomie ; bientôt il se fit connaître du monde savant.
« Le second fils de la veuve était un charmant garçon, une véritable nature d'artiste, et peu soucieux de Tavenir. Le recrutement l'atteignit: sa mère folle de douleur à l'idée de se séparer de cet enfant qu'elle idolâtrait exclusivement , cherchait en vain un moyen de l'exonérer ; l'aîné, pour qui elle n'avait jamais eu que des sévérités, renonça, non sans déchirement, aux études qui faisaient son bonheur et sa gloire ; et pour calmer le désespoir de sa mère , il remplaça son jeune frère et partit comme sapeur du génie. Huit ans après il revenait d'Afrique, capitaine du génie, et sa carrière ne se bornera pas là, car il a rendu d'éminents services à son corps. »
Le narrateur achevait à peine cette toucliante anecdote qu'un jeune garçon de quinze à serze ans s'écria : « Eh bien! moi, si je connaissais cet officier, je lui sauterais au cou! » Et moi, ajoutai
je étourdimeiit, je lui tendrais la main comme à un vieil ami. »
Un monsieur qui se tenait modestement à l'écart s'avança timidement et me dit en s'inclinant : « Souffrez, mademoiselle, que je réclame une récompense que ne mérite cependant pas cette action, si simple qu'elle a dii se reproduire plus d'une fois. »
Rien, marraine, ne saurait vous donner une juste idée de mon extrême confusion. J eus un éblouissement ; des sons tumultueux tintèrent à mes oreilles, et je me sentais défaillir. Je me cramponnai instinctivement au bras de ma sœur qui , s'avançant vers l'officier avec une dignité pleine de grâce, lui dit sans se troubler : « Monsieur, si l'admiration de deux pauvres provinciales encore étrangères aux lois de l'étiquette peut être de quelque prix à vos yeux , je suis heureuse de vous assurer que nous partageons sincèrement celle que votre belle action excite chez nos amis. »
Mais, matante, dites-moi? où Lia, ma bien-aimée Lia prit- elle le courage d'attirer ainsi sur elle l'attention générale dont je me sentais écrasée, elle qui ne peut dire un mot sans rougir, et qui ne va dans le monde qu'à contre-cœur? Ah! marraine, comme cette fdleule-là vous fait honneur, et comme elle approche de la perfection î Xous ne Taimerons jamais assez.
18 LE LIMIK
Voilà une Jjoniie leçon et qui ne sera pas per-due, je vous T assure.
Adieu , chère tante, confidente de tous mes ennuis dont je n'en veux pas fatiguer ma mère, sa santé est si faible ! Je m'attendais bien à être un peu grondée, au retour, après lui avoir rendu compte de notre soirée*, car ma conscience n'était pas tranquille. Je me mis à ses genoux : elle se contenta de prendre ma tête entre ses mains et de m'embrasser plus tendrement encore qu'à l'ordinaire, et je sentis bien qu'elle pleurait. J'avais le cœur trop gros pour parler. Quand nous fûmes seules dans notre chambre, je me jetai dans les bras de ma sœur, et moi aussi je pleurai tout à mon aise.
Grondez, chère tante, grondez, je l'ai bien mérité ; je me sens peu cligne ce soir de me dire votre nièce chérie ; je ne sais être que
Votre Eve repentante.
DES JEU-\ES FILLES. If)
REPONSE DE MADAME Dl RI>CEAL A SA MÈCE EVE.
Où prendre le courage de gronder une jeune fille qui convient si franchement de ses torts, et s'en montre si pénétrée ? Sa propre confusion ne lui a-t-elle pas bien prouvé que les élans spontanés sont interdits aux femmes tout aussi bien que les vertus éclatantes, et qu'elles ne doivent faire connaître leurs idées et leurs sentiments qu'autant qu'elles y sont obligées î Mais en voilà assez sur ce sujet; embrassez-moi, ma belle affligée, et n'en parlons plus.
Tu demandes où, malgré son excessive timidité, ta sœur a trouvé le courante de te venir en aide dans cette circonstance criticpie? Eh! ma cliére, elle l'a puisé dans sa tendresse pour toi qui Ta rendue capable d'héroïsme pour te tirer d'embarras. N'as-tu pas compris la vaillance de cette àme si rarement à l'aise en ce monde ? Tu as raison de le dire, et je fais chorus avec toi, nous n'aimerons
jamais assez celte douce créature qui sait allier la force à tant de délicatesse.
Adieu, pauvre enfant; crois-en ta vieille amie; garde les parfums de ton âme pour l'intimité de la famille qui est dans le secret de tes intentions; tiens-toi toujours dans Tombre, et tu t'en trouveras l)ien.
Ta marraine, Amélie dl Rinceau.
DES .lEl'NES Fn,l ES. il
M. THLRIN A SON PERE.
Mon très-cher et très-honoré pèie,
Un parti magnifique se présente pour ma fille Eve; c'est un jeune banquier de Nancy qui joint à une grande fortune la meilleure renommée et un crédit solide. M. de Mizeray (c'est le nom du prétendant) m'assure que vous avez autrefois connu son père, et que personne mieux que vous ne peut me renseigner sur sa famille. Ma pauvre femme fond en larmes à la seule idée de marier sa fille au loin : et pourtant, mon père, sommes-nous donc libres de refuser un parti semblable lorsqu'il offre tant de chances de bonheur? Ce jeune homme est fort bien de sa personne, inteUigent et plein d'honneur. Il semble ne pas déplaire à votre favorite qui l'a rencontré cet hiver dans quelques salons. Le mariage d'une fille occasionne toujours une grande crise dans la famille; les parents se sentent écrasés sous la responsabilité de son avenir.
Mon clier père, nous sonnnes tous heureux de
'2i> LE UVRE
vous savoir en bonne santé, et nous vous offrons r hommage de notre tendresse et de notre vénération.
Votre respectueux fds, Rémi Thirin.
DES JEUNES Fir.I.E'î. -''.i
REPONSE
Orléans.
Eli effet, mon fils, j'ai beaucoup connu M. de Mizeray quand j'étais procureur général à Nancy; c'était un fort galant homme, fort considéré dans le pays où sa famille tenait un rang honorable. Si son fils a les qualités que tout père prudent doit exiger dans son gendre, tu ne peux mieux faire que d'agréer sa recherche.
Tu as raison de le dire, Rémi, c'est une grosse affaire que de marier ses enfants; d'autant plus que l'événement défie souvent toute prudence humaine ; car la meilleure partie de notre sort est entre les mains de Dieu. Quand on a mis dans son choix tout le discernement possible ,^ il faut s'en remettre humblement à lui du reste.
Adieu, mon enfant; je porte toujours allègrement mes quatre-vingt-deux ans, et je souhaite que votre santé vaille la mienne.
Votre père affectionné, Paul Thurin.
LIA A MADAME DL' RINCEAU
Paris.
Enfin, tout est décidé, chère marraine, Eve se marie!... Ce jeune homme est vraiment plein de mérite et bien plus riche que ma sœur. M. de Mi zeray, banquier à Nancy, comme on a dû vous l'apprendre, tient une maison de second ordre, mais solide et bien établie. Tout doit donc nous faire présumer que le bonheur d'Eve est assuré. Ma tante, vous ne manquerez pas à venir bénir votre filleule clans cette circonstance solennelle : d'autant plus que ce mariage se fera sans fêtes, le futur étant en deuil d'un de ses frères. Les jeunes mariés partiront pour la Suisse après être restés vingt-quatre heures à Oiléans, chez grand-papa.
Vous resterez quelque temps avec nous, n'est-ce pas, ma bonne tante? Vous aiderez à notre courage : car tout n'est pas roses pour nous dans ce mariage! il rompt la douce harmonie de notre intérieur. Vos deux filleules, si dissemblables entre
elles, se complétaient l'une par l'autre. Si ma tranquillité habituelle calmait l'exaltation de ma sœur, elle me communiquait quelque chose de son animation. Que vais-je devenir sans elle îjemelaisserai aller à mes rêveries, et ma pauvre Eve n'aura plus personne pour tempérer son extrême vivacité. Ma bonne mère accoutumée à suivre de sa chambre tous les mouvements qui se font dans la nôtre, et qui assiste à tous les détails de notre vie sans cependant en être témoin : qui, de son fauteuil, s'entretient avec nous et sait toujours ce que nous faisons et ce que nous pensons, va éprouver un vide immense ; et je n'ose penser quels seront, sur sa santé déjà si ébranlée, les effets de ce changement dans ses plus douces habitudes ; et puis elle se désole à l'idée de ne plus occuper qu'une place secondaire danslacontiance de sa fille. Pourtant elle assure que cela doit être ainsi ; elle ne voudrait pas qu'il en fût autrement. Enfin elle déplore la pauvreté du coeur humain puisque l'idée de n'être plus le premier objet des affections d'Eve lui cause une angoisse qu'elle voudrait se cacher à ellemême. Vous ignorerez toujours ces tourments-là, vous , ma tante, qui n'avez que des garçons; et peut-être n'y compatiiez-vous pas ? Ma mère dit qu'en mariant vos fils, vous serez exempte des inquiétudes qui l'assiègent ; car, enfin, ajoute-t-elle , il ne suffit pas d'être riche et honnête homme pour