‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 42 sur 56 · LÀ COMTESSE DE ROCHEBRUNE A MADAME DE MIZERAY · texte numérisé non relu

LÀ COMTESSE DE ROCHEBRUNE A MADAME DE MIZERAY

Rochebrune.

Malgré le désir soutenu que j'ai de vous voir, ma chère Eve, je ne puis pas encore quitter ma grand' mère dont la santé est toujours cbancelante ; mais je n'ai pas voulu tarder plus longtemps à vous répondre et à vous remercier du soulagement que votre lettre m'a procuré.

Je conviens avec vous de mes torts que j'entrevoyais vaguement *, mais il me reste à vous avouer le plus grand de tous.

A notre retour d'Espagne, mon père fit nommer M. de Rochebrune à un poste assez important. Je ressentis un tel chagrin à Tidée de me voir ravir la meilleure partie du temps que me consacrait Amaury : je le suppliai si instamment de ne pas accepter cette faveur qu'il la refusa, touché de cette marque de mon amour. Mon père ne lui a pas pardonné ce refus et ne s'occupera plus de le placer.

En vérité, je ne puis accepter vos remontrances sans essayer de me justifier auprès de vous.

D'abord je ne suis point, comme vous semblez le dire, en opposition avec M. de Rochebrune qui, malgré son fol amour du monde, a Fesprit et les sentiments fort élevés; et nous sommes d'accord sur toutes les questions essentielles. Et puis, ne lui ai-je pas fait tous les sacrifices possibles? J'ai restreint mes dépenses jusqu'aux privations ! Je me suis charo^ée de l'administration de nos terres, beaucoup trop négligée; et par mes soins, nos revenus plus que doublés, ont permis au comte de briller dans le monde sans compromettre sa fortune. Ne pouvant plus rien pour son bonheur, hélas ! je voulais qu'au moias il ne souffrît pas dans ses plaisirs. Je vis dans un renoncement complet : que faut-il donc de plus ?

Tant de tourments minent sourdement ma santé, et aussi cette beauté dont il se faisait gloire ; mais trop fière pour vouloir inspirer la pitié, à lui moins

encore qu'à tout autre, je mets.... du rouge!

Eh bien oui, Eve, moi, Bertrade, je mets du rouge pour dissimuler mes rides naissantes ! Amaury me croit satisfaite quand je ne suis que résignée; et encore ! . . .

Voyons, ma charmante prêcheuse, avez- vous encore quelques observations à me faire, et me blàmerez-yous de tant souffrir? Soyez satisfaite :

je dois à votre amitié de sentir diminuer l'amertume qui emplit mon cœur. Traitez-moi sans ménagement et vous serez encore bénie.

Bertrade, Comtesse de Rochebrune.

MADAME DE MIZERAY A LA COMTESSE

DE ROCHEBRLNE.

La Source.

Ah ! pauvre lenime ! vous en êtes réduite à mettre du rouge ! je ne vous croyais pas si à plaindre. Mais dites-moi, n' eût-il pas mieux valu aller tout de suite au fond de ces difficultés pour en triompher que de se résigner ainsi aux chagrins qu'elles vous causent? Faites-y bien attention. Bertrade, la résignation est une de ces vertus négatives dont la pratique est pleine de périls. Elle est de soi énervante, et aggrave presque toujours le malheur auquel on l'applique. Mieux vaut travailler activement à le détourner; et si Ton n"y peut parvenir, il faut Taccepter résolument; on lutte sans cesse, et Ton finit ainsi par l'atténuer.

Il est un autre danger que vous avez créé avec une grande imprévoyance : celui de l'absence ou chacun prend l'habitude de penser et de sentir isolément. Et, comment être heureux du même bon-

heur alors qu'on vit dans des milieux différents, affranchis de ces mille petites servitudes nécessaires à entretenir l'harmonie, alors qu'on s'accoutume à n'agir qu'en vue de sa propre satisfaction?. . . L'existence, ma chère Bertrade, ne se compose pas seulement de sentiments; les habitudes y tiennent une grande place. Si elles sont dissemblables, comment parvenir à se mettre à l'unisson?

Non, Bertrade, non, vous n'avez pas fait à votre mari tous les sacrifices ainsi que vous le croyez : le plus important et le plus difficile vous reste à faire : celui de votre personnalité ! Je ne saurais vous dire combien je suis étonnée que vous qui avez toujours vu des devoirs en tout et partout, vous ayez pris seulement à la lettre le plus grave de tous, et que vous ne soyez pas allée au-devant des obligations qu'il impose. Par exemple : le devoir, pour vous, consistait à aider votre mari à prendre une certaine prépondérance dans votre monde; et au lieu décela vous le laissez seul, sans famille, sans salon! et, encore qu'il semble assez bien s'arranger de la part qui lui est faite, vous n'en manquez pas moins à ces devoirs que vous croyez respecter ; pardonnez-moi de vous le dire, vous êtes responsable des légèretés dont vous vous plaignez et qui compromettent la dignité de monsieur le comte.

Relevez-vous de cet abattement, pauvre femme ; ne vous renfermez pas dans les regrets du passé, et

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ne pleurez, plus ces courts instants de félicité que nous avons toutes connus. S'ils duraient toujours, notre àme y périrait! car, comment songer à autrui quand on est si plein de soi-même ? Votre vie peut se refaire, Bertrade, si vous y mettez bon vouloir et persévérance.

Votre bien véritable amie, Eve de Mizeray.

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