MADAME LA COMTESSE DE ROCHEBRUNE A LIA
Au château de la Source.
Lia, chère Lia, laissez ma joie s'épancher vers vous, bien quejen'aierienà vous apprendre de nouveau. La joie! je croyais bien devoir rester désormais étrangère à cette sensation, et c'est à votre sœur que je dois de l'éprouver de nouveau.
Je trouve ici une hospitalité si douce, si complète, je m'y sens si bien chez moi^ qu'en vérité je ne saurais dire quand je retournerai à Rochebruue qui va me sembler vide, maintenant que ma grand'mère Ta quitté. J'ai le cœur parfaitement à l'aisechezM. de Miseray dont les habitudes simples me conviennent beaucoup.
Ici, aucune prévenance inopportune ne m'avertit que je suis en plus parmi eux ; ma place y est faite si naturellement qu'il me semble l'avoir toujours occupée. Je ne rencontre sur aucun visage cette expression incertaine, embarrassée, qui appelle la discrétion et arrête les élans du cœur. Cette absence
d'étiquette qui n'exclut pas le bon goût me charme. On ne met point à m' offrir quoi que ce soit cet empressement qui avertit qu'on ne doit point en user comme de sa chose propre. Enfin moi c'est eux ; j'interviens dans la solution de tous les petits problèmes de ménage, comme si j'y étais intéressée personnellement ; et cela me ravit par sa nouveauté même. Que vous dirai-je encore, chère belle ? nos enfants sont si bien confondus que l'on ne regarde guère à qui se donne le premier baiser de la journée; et après huit jours seulement, j'en suis arrivée à douter que leur vie puisse s'organiser après mon départ.
Quelle que soit ma réserve native, il ne me vient pas à l'esprit de troubler cette précieuse intimité dont jusqu'ici rien ne m'avait pu donner l'idée, par une discrétion de mauvais goût. Mon cœur, s'épanouit complaisamment aux douceurs de cet accueil qui n'eut ii\ premier jour m première heure ^ et qui me berce si délicieusement que j'en oublie les noirs soucis qui pèsent sur ma vie : soucis que vous connaissez, Eve et vous n'ayant qu'un cœur à vous deux. Je me demande où je trouverai la force de m'arracher aux charmes tant soit peu énervants de cette intimité !
M. de Mizeray est parfaitement distingué et justifie pleinement la vive affection de sa femme et la haute opinion qu'elle a de lui. J'avoue avec confii-
sion que j'étais loin de m'attendra à tant de savoirvivre chez un homme tout occupé de ses affaires, ni à tant de délicates recherches dans les habitudes de sa famille.
Je ne dois pas vous taire, chère Lia, que je vois un point noir dans ce beau ciel . Votre neveu est une frêle créature qui semble s'éteindre silencieusement. Eve ne croit certainement pas à un pareil malheur; elle est parfois, cependant, tourmentée de vagues pressentiments. Il existe entre elle et cet enfant un rapport magnétique tel qu'il lui obéit par intuition, sans qu'elle ait besoin d'exprimer sa volonté. Souvent il vient se coucher à ses pieds, et bientôt je surprends une larme trembler aux cils de la pauvre mère ! L'autre jour son mari lui dit : « Force donc ce garçon à courir un peu ', tu l'énervés avec ton affection de poule î tu gâtes son avenir. — Et s'il n'en avait pas! » répondit-elle prophétiquement. Elle était fort pâle; un long silence succéda et nous fumes tristes tout le reste de la journée.
Je ne pouvais me décider à laisser aller Iseult au soleil sans chapeau et sans voile : mais un médecin en crédit dans la maison m'a dit que la peau se nourrit aussi de lumière, et qu'il est bon de laisser les enfants exposés au soleil quand il n'est pas trop ardent. Il m'expliqua combien les mères sont coupables en faisant de leurs filles des plantes de serre.
vulnérables à la moindre intempérie, et en oubliant ainsi la destination providentielle de la femme. Ce qui est certain, c'est que ma fille se trouve merveilleusement de ce régime et qu'elle prend chaque jour l'animation et la vivacité qui lui manquaient.
Adieu, chère Lia; quand vous verrai-je? Quand me donnerez-vGus cette fête de cœur ?
Bertrade, Comtesse de Rochebrune.
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