‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 6 sur 56 · G • LE LIVRE · texte numérisé non relu

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rendre une femme heureuse : il faut encore avoir une certaine délicatesse de sentiments et de prt)cédés qui se rencontrent rarement. Si vous saviez dans quel état nous met la seule idée que notre pauvre Eve pourrait se heurter à quelque égoïsme féroce comme il s'en voit tant !

Venez , marraine , venez nous suppléer dans mille soins que nous sommes incapables de prendre, maman et moi : nous n'osons plus nous regarder de peur d'éclater en sanq^lots. Eve nous croit tout simplement indisposées et nous soigne avec tendresse. Dans la joie naïve d'avoir rencontré un mari selon son cœur et le nôtre, elle est loin de se douter que nous puissions trouver, là un sujet de chagrin. Ayez pitié de nous, marraine, et aimeznous bien.

Votre nièce affectionnée, Lia. Thurin.

I ?:S .lEUMCS FII.l.ES.

REPONSE

Nohan.

Eve a raison, ma chère, de ne pas supposer que Févénement qui assure à jamais son bonlieur puisse vous attrister à ce point. Je suis toute surprise, en vérité, de découvrir un sentiment égoïste en vous: et ne te récrie pas, Lia! c'est bien là du bel et bon égoïsme. Tu peux dire à ta mère que je la trouve ingrate envers le ciel qui, pendant vingt ans, lui laissa la joie de posséder exclusivement ses filles. Quand elle vante le bonheur de n'avoir que des garçons, elle oublie les mouvements d'orgueil, bien légitimes d'ailleurs, que lui ont plus d'une fois donnés vos succès dans le monde, comme tous. les gens heureux, ma sœur n'entre point dans les peines d'autrui; sans cela, elle eût compris que cette séparation qui la navre aujourd'hui, s'est effectuée pour moi dès l'enfance de mes fils à qui je dus d'aliord donner la clef, des cliamps dans les moments de récréation, sous

peine d'en faire des êtres malingres et sans résolution. Habitant la campagne, il me fallut les mettre en pension bien jeunes encore ; et je puis dire que depuis lors je n'ai plus joui de notre affection mutuelle que spéculativement. J'ai donc dû renoncer à exercer ma salutaire influence; j'ai dii livrer leur moralité un peu au hasard des liaisons de collège. Ta mère ne connaît pas, elle qui n'a jamais quitté ses filles, le tourment incessant qu'endure la pauvre femme qui sait ses enfants en contact perpétuel avec une foule de camarades pouvant leur communiquer Tesprit du mal. Et pourquoi donc, s'il vous plaît, serais-je si tranquille en mariant mes fils? bien loin de là. je serai plus tourmentée que vous, et à bon droit : car le boillieur intime de la femme dépend d'elle. Pourune femme vertueuse, le seul malheur sans compensation aucune, c'est la déconsidération du nom qu elle porte et qu'elle léguera à ses enfants. Mais vous n'avez rien à redouter de semblable, étant bien trop sages pour ne pas vous être parfaitement renseignées sur ce point. Eh bien, une fille qui, comme Eve, a été sagement élevée, dont l'esprit est nourri de bonnes lectures, qui apprécie les plaisirs du monde à leur juste valeur et a le ferme propos de rendre son intérieur respectable ; une telle fille, dis-je, est certaine de trouver dans le strict accomplissement de ses devoirs un bonheur tout à fait indépendant des circonstan-

ces coninif des inégalités d'humeur ou des procédés plus ou moins l^ons de son mari. Et puis, n'avons-nous donc pas nos enfants, cette suprême consolation !

En saurait-il être de même pour un jeune homme? quelque digne et honorable qu'il soit , sa femme, ne songeant qu'au plaisir, ne compromettra-t-elle pas la dignité du foyer domestique? son incurie n'introduira-t-elle pas la gêne dans le ménage, et sa futilité ne serait-elle pas un obstacle à toute intimité durable? on peut connaître Thomme auquel on accorde la main de sa fille parce qu'il a déjà donné des garanties à la société. Mais comment deviner ce que sera la jeune fille que nos usages condamnent à une réserve exagérée? Toutes les jeunes personnes, jetées dans le même moule, sont charmantes, mais s'ignorent elles-mêmes pour la plupart. Qui donc peut dire ce que, femmes, elles deviendront ?

Tout cela est un peu sérieux pour toi, filleule : aussi n'est-ce que pour être transmises à ta mère en temps favorable que je t'adresse ces paroles. Qu'elle et mon frère soient donc plus reconnaissants envers la Providence qui leur accorda tant d'années d'un bonheur continu.

Il m'est impossible d'assister au mariage de no- Ire Eve, car mon père voulant faire une réception solennelle aux jeunes époux, ne saurait se passer de

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mon assistance et la réclame ; j'en suis vivement contrariée, mais qu'y faire?

J'espère que ta bonne mère ne m'en voudra pas de ma liberté de langage : ne sait-elle pas à quel point je lui suis acquise !

Je t'embrasse tendrement, Amélie du Rinceau.

EVE A MADAME DU Rl^iCEAL".

Paris.

Chère tante,

Je me marie ! j'épouse M. Silas de Mizeray, riiomme le plus parfait qui se puisse trouver au monde", bien certainement! l'on ne saurait rencontrer un esprit plus orné et plus délicat. Doué d'une sensibilité toute féminine, il montre cependant une grande et incontestable supériorité dans ses rapports avec les hommes. Marraine, je me sens grandie quand je songe qu'il a jeté les yeux sur moi, [mmble fille qui ne lui va pas aux genoux. Pourvu que mon insuffisance ne le rebute pas î oh ! venez vite, ma tante, venez l'aimer comme chacun l'aime ici, déjà!

Nous sommes dans un vérital^le chaos : les ouvriers de toutes espèces entrent et sortent à chaque instant; les meubles sont encombres. Tout ce tracas joint aux courses qu'il nous faut faire, fatigue ma bonne mère, et sa figure est ])ien altérée de-

puis quelques jours. IMais vous connaissez son dévouement et son courage : rien ne l'arrête. Venez donc la soigner, ma tante, puisqu'il n'y a que vous qui sachiez la décider à s'occuper d'elle-même. Bonne marraine, vous aimerez bien inon mari, n'est-ce pas? S'il n'y avait plus cVaffection disponible dans votre cœur, prenez sur celle que vous me portez afin que sa part soit belle î Et d'ailleurs, tout ne va-t-il pas devenir commun entre nous, et la meilleure partie de ma dot n'est-elle pas précisément les trésors dafFection dont on mecomble, et au partage desquels je l'admets de si grand cœur?

Je vous embrasse tendrement, marraine, en vous demandant instamment vos conseils dans cette grave circonstance.

Eve de Mizeray.

DKS JEUNES FILLES. S3

REPONSE

Ma chère enfant,

Dans la crise qui se prépare pour toi il est d'usage que la marraine intervienne, et je ne faillirai pas aux obligations de mon rôle. Mais, quand cette marraine est une tante qui aime tendrement sa nièce, il n'y a lieu à s'effrayer du sermon d'usage.

Eve, tu es donc bien heureuse d'épouser M. de Mizeray que tu revêts, bien entendu, de toutes les perfections imaginables ! (oh ! ne te fâche pas! je lui en crois beaucoup.) Pourtant, ne trouve pas mauvais que moi qui suis vieille et de sang-froid, je fasse la part des misères inhérentes à notre humaine nature. Ma pauvre amie, si tu n'aimes ton futur mari que pour ses rares perfections, tu ne l'aimeras pas bien longtemps; au premier mécompte, tu lui en voudras de ne pas réaliser ta chi-

mère, et tu ne trouveras que cendres et amertume en ton cœur. C'est absolument comme si tu ne l'aimais que pour sa jeunesse et sa bonne santé, et qu'à la première maladie, à la moindre ride, tu dusses lui retirer ta tendresse. Toi, Eve , qui n'es point une fille ordinaire (et je ne le dis pas sans orgueil), laisse de côté ces puérilités sentimentales. Tu es assurée de la moralité de M. de Mizeray par le choix qu'en ont fait tes parents : que cela suffise à te rendre heureuse, et jouis du reste comme , d'un bienfait du ciel. Sois toute disposée à supporter avec douceur les imperfections [possibles) de ton mari comme tu dois désirer qu'il supporte les tiennes. Ma fille , c'est en souffrant l'un pour l'autre que l'on s'attache indissolublement. Honore le nom que tu vas porter, en évitant avec soin de tomber dans toutes les petitesses qui sont recueil où vont donner la plupart des jeunes femmes. Pas d'exigences, pas de bouderies, pas de ces querelles faites pour amener les émotions du raccommodement; et surtout, n'oublie jamais qu'il nous est rarement permis d'avoir raison, à nousautres femmes. Cela te révolte, n'est-ce pas? Il n'en est pas moins vrai qu'un de nos charmes les plus puissants est d'avoir tort de bonne grâce: car nous devons par-dessus tout maintenir la paix autour de nous. Surtout, 6 mon enfant, que jamais une parole blessante ne tombe de tes lèvres, quelle que

soit l'irritation ou l'ennui que te donne ton mari , lequel, tu dois le comprendre, ne saurait être toujours à ton unisson. L'injure est une arme acérée qui pénètre dans le cœur comme l'acier dans les chairs, avec cette différence qu'on ne peut plus l'en extirper. D'ailleurs, tout cela use la tendresse et amoindrit l'être moral. Sois donc toujours simple et sincère dans tes rapports avec ton mari : s'il te blesse parfois dans ton affection ou ton amour-propre, sache supporter ce petit chagrin avec courage et sans lui en rien dire , à moins qu'il ne t'en presse ; et même , dans ce cas, n'en dis qu'un mot. Mais surtout, ne provoque pas cette explication par l'inégalité de ton humeur !

J'en aurais bien long à te dire encore, pauvre chère, si je voulais énumérer tous les nouveaux devoirs que va t'imposer ton changement d'état; mais en ce moment tu ne m'apporterais qu'une, attention distraite, occupée que tu es de tes nouveaux sentiments et des splendeurs de ta corbeille. Vous n'y perdrez rien, Madame : les bons avis ne vous manqueront pas dans l'occurrence, puisque • votre pauvre mère n'a pas la force de vous les formuler. En attendant, je suis fort disposée à aimer M. de Mizeray, surtout s'il rend ma chère filleule aussi heureuse qu'elle le mérite. Seulement, tâche de ne pas lui donner toute ta tendresse afin d'en conser-

ver quelque peu pour ceux qui t'aiment si bien et depuis si longtemps,

Ta marraine, Amélie dl Rinceau.

P. S. Et Lia? tu ne m'en dis rien.

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