EMMA GAULIER À MADAME VERNET
Nancy.
Chère madame,
Puisque vous voulez bien prendre mes conseils, je vais vous les donner avec une franchise que vous excuserez en ce qu'elle pourrait avoir de blessant.
Je ne crois pas que vous vous y preniezbienpour réussir auprès de votre petite élève qui semble être une enfant exceptionnelle. Vous me laissez entrevoir qu'elle est méconnue de son père, et que l'idolâtrie de sa mère amoindrit l'amour qu'elle lui doit. Est-il donc étonnant que la pauvre enfant n'ait ni confiance ni abandon? Je n'aime pas votre Miss Chardon; ?iwY\e\ji de railler, aimez bien, et vous verrez votre élève s'épanouir sous la bienfaisante influence de votre affection . Son esprit se redressera, son caractère s'assouplira, dès qu'elle sentira qu'un regard sympathique est sans cesse attaché sur elle. Soyez affligée de ses fautes mais
jamais irritée ; faites-vous respecter et non pas craindre; surtout ne punissez pas! car la punition ne corrige ni ne morulise jai/iaîs ; elle n'a d'autre effet que de débarrasser le maître de l'élève qui, lui, irrite souvent ce maître pour en être débarrassé à son tour, préférant la punition à sa présence. Faitesvous assez aimer pour que la crainte de vous déplaire suffise à retenir l'enfant. Toute jeune âme contient le germe des bonnes et des mauvaises qualités; il s'agit donc, en éducation, non-seulement d'extirper celles-ci à mesure qu'elles se manifestent, mais surtout de favoriser le développement des autres qui, toutes, n'ont pas la même utilité. Aussi faut-il veiller avec soin à faire prédominer les plus essentielles. Ne supposez jamais ni mauvais vouloir ni mauvaise intention, à moins de preuves flagrantes. L'affection, la confiance, la bonté, voilà les seuls éléments de succès.
Je vous engage expressément à ne jamais laisser Iseult avec les femmes de la comtesse, même les plus dignes de confiance, les plus dévouées ; car ellesmanquent de lumières et ont des préjugés que l'enfant adopterait peut-être, ce qui vous créerait de grandes difficultés. Puis elle aurait deux façons d'être, une pour la famille, l'autre pour ce monde inférieur qu'elle tyranniserait plus ou moins, tout en se montrant parfaite au salon. Et le plus grand danger de ce contact serait d'entendre commenter, et même
critiquer les actions de ses parents aussi bien que les vôtres. Mais quand elle sera d'âge a bien comprendre les rapports qui doivent exister entre elle et ses gens, qu'elle les voie souvent alors pour les bien connaître, et qu'elle apprenne à être juste et bienveillante envers eux et à ne pas leur rendre son autorité trop lourde.
N'oubliezpas, clièremadame, qu'àchaqueinstant du jour les enfants acquièrent mille notions de toutes choses qui se déposent àleur insu dans leur mémoire, et n'en sortiront jamais. Si l'enseignement de l'institutrice en est déchargé d'autant, sa tâche morale s'en trouve singulièrement accrue. A Tàge de votre élève, tout se srave dans le cerveau d'une façon indélébile. Leréservoir des connaissances de l'enfant est si précieux qu'il faut apporter une scrupuleuse attention à la façon dont il s'emplit.
Oubli de soi-même et amour du prochain, voilà pour la morale; en rapportant à ces deux grands principes de perfection tous les faits qui parviendront à la connaissance de votre élève, vous lui formerez un jugement sur et un cœur généreux, sans sermons prémédités qui n'agissent pas sur l'enfance. Enfin, inculquez-lui avec insistance que pour bien faire les grandes choses, il faut n apporter aucune négligence à celles de moindre importance.
Mais surtout, pauvre madame, abstenez-vous de toute passion avec celte enfant ; c'est là l'écueil de
notre position, à nous, chargées de diriger ces chers petits êtres qui essayent déjà lowrs forces. Ils se font un jeu d'exciter notre colère ou tout au moins de mettre notre patience en défaut \ et ils en trouvent les moyens avec une merveilleuse sagacité; il ne faut pas leur laisser le triomphe de la réussite, ce qui altérerait la pureté de leur âme. Ce sont des fleurs de serre qu'il faut préserver des ardeurs du soleil aussi bien que des rigueurs de la bise. La comtesse fait un été trop chaud à Iseult, et le comte un hiver trop rigoureux. A vous de remédier à ces deux extrêmes.
Croyez-moi, chère madame, toujours prête à vous venir en aide aussitôt que vous le requerrez.
Emma Gallier.
3i0 LE LIVRE