‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 54 sur 56 · C\IV · texte numérisé non relu

C\IV

MADAME VERNET A MADAME DU RINCEAU

Paris.

Nous partons pour Florence, ma chère tante; au moment de m' éloigner de vous tous, mon cœur se serre douloureusement. J'ai perdu ma gaieté native depuis que j'ai vécu auprès de gens heureux, Eve surtout, qui est si bien mariée ! Le sentiment de mon malheur m'étreint plus fortement : car, ma tante, quel peut être mon avenir à moi, sevrée à tout jamais du bonheur d'être entourée d'une famille? Ne suis-je pas dans une impasse dont j'essaierais en vain de sortir? Ne suis-je pas comme au fond d'un puits, n'apercevant la lumière qu'en haut? ne me faut -il pas suivre ma route solitaire ment, chargée de mon inutile existence?

Quand je renopntre des mères embrassant l'enfant qu'elles portent dans leurs bras, l'éclair qui brille dans leurs yeux me brûle, et je donnerais la moitié de ma vie pour être initiée à ce bonheur suprême qui tient vraiment du délire. Ne vois- je pas tous

les jours des femmes, fort distinguées d'ailleurs, déraisonner sérieusement sur le bel avenir promis à l'enfant qui bégaye à peine ? car le ciel devra rémunérer les mérites futurs mais certains du poupon ! je les vois s'extasier sur les progrès (fort naturels)! qu'elles avaient déjà signalés comme de curieux phénomènes dans leurs aînés. A la moindre gentillesse de la petite créature, leur attendrissement va jusqu'à la puérilité, leur orgueil jusqu'à la niaiserie. Et moi, je ne connaîtrai jamais ce bonheur mis à la portée des moindres femmes ! . . .

Tenez, ma tante, quand ces idées-là m'envahissent, je me sens écrasée sous le poids de mes nouveaux devoirs, et je regrette d'avoir aliéné ma liberté : car enfin, je n'ai même plus celle de rêver à mon aise. Ils sont tous si heureux, ici et chez mon oncle! Soutenez-moi dans cette défaillance, ma bonne tante, car je souffre beaucoup. Votre bien triste nièce,

Georgine Vernet.

MADAME DU RINCEAU A MADAME VERNET

Noliaii .

Georgine, tu es en péril, mon enfant! Quand on fléchit sous le poids de ses devoirs, Ton est bien près de les enfreindre. Au lieu de t'attendrirsurton sort, ne devrais-tu pas remercier ta cousine qui t'a procuré une excellente position? N'entre-t-il pas un peu d'égoïsme dans tes regrets ? Tu ignores donc, pauvre femme, que le vrai bonheur est dans le calme de la conscience ; et lu le possèdes, toi qui as dignement soutenu tant et de si rudes épreuves ! Tu vis au milieu de gens qui savent t'apprécier : tu as une mission, presqu'un sacerdoce à rempUr, et peut-être même une injustice à redresser : et tu te plains de l'inutilité de ta vie !

Je veux croire que tu es en ce moment dans une de ces crises dont les âmes les mieux trempées ne sont pas toujours exemptes. Tu soufîres, dis-tu? Mais souffrir n'est rien : il n'y a qu'un mal réel, c'est faillir. Ton élève et toi vous êtes également

sous le joug du devoir : seulement il diffère pour chacune de vous; si tu veux le lui faire aimer, soisy toi-même strictement asservie.

Adieu, manièce, calme-toi. Oublie-toi complète ment et tu seras heureuse; d'autant plus que tu ne pouvais raisonnablement prétendre à la vie qui t'est faite. Ma chère enfant, quand le devoir n'est pas joyeusement accompli et la vertu pratiquée sans effort, l'âme s'emplit d'amertume et le bonheur devient impossible.

Courage donc, courage!

A. DU KlNCEAL.

314 LE U\RK

Page 1