GEORGINE THURIN A EVE SA COUSINE
Saint-Denis.
Tu te maries donc, ma chère cousine ! J'en suis aussi joyeuse que toi; car c'est à cet heureux événement que je dois de quitter enfin mon couvent. Je vais donc jouir de ma douce Hberté après huit ans de reckision non interrompue ! car papa ne m'a jamais laissé prendre une seule semaine de vacances. Tu ne sais pas, toi qui n'es restée que deux ans aux dames anglaises et qui n'en avais que seize quand tu les a quittées, tu ne sais pas, Eve, combien il est humiliant pour une grande fille de dix -huit ans comme moi, de n'agir, de ne penser que selon le bon plaisir du règlement. Ai-je envie de dessiner ? il faut m'occuper de grammaire. Suis-je en train de travailler sérieusement un morceau de piano ? la cloche m'appelle ailleurs, juste au moment où j'allais surmonter une difficulté ; enfin, suis-je captivée par une lecture profitable, il me faut quitter mon livre quand mon es-
prit était le mieux disposé à recevoir les enseignements qu'il y cherchait : sans compter le contact continuel de petites filles malignes , et l'ennui de subir l'humeur des û?a//2e^,laquelle, je t'assure, n'est pas toujours au beau. Comme je vais donc dire joyeusement adieu à ces tristes murs et à cette existence de pensionnaire si creuse et si puérile. Je vais retrouver ma bonne mère que je n'ai pas vue depuis si longtemps, et j'écouterai le récit des campagnes de papa. Je verrai des femmes distinguées, je ferai des visites et j'irai dans le monde. Quelle heureuse vie sera la mienne !
Ne vas pas, ma chère Eve, me croire tellement possédée de mon propre bonheur que j'en oublie le tien. C'est principalement une lettre de félicitations que je t'adresse, et qui ne demande pas de réponse. Je sais que tu dois être bien trop occupée de ta corbeille et de ton trousseau pour trouver le temps de penser à moi.
Je t'embrasse avec cette bonne amitié qui nous unissait dans notre enfance, quand nous nous ren-icontrions chez notre digne grand-père. Comme je vais le trouver vieilli î
Que ma chère Lia soit de moitié dans les amitiés que je te fais, et n'oublie pas de présenter mes respects à mon oncle et à ma tante.
Toute à toi, Georgine Thurin.
REPOIVSE.
'ans.
Je ne suis pas tellement occupée de ma corbeille, Georgine, que je ne sache trouver le temps de t'écriré quelques mots.
Ah ! ma chère, quelles illusions tu te fais sur la liberté dont on jouit dans le monde ! Et que tu es bien loin de la vérité en croyant qu'une fois rentrée chez ton père, aucune obligation ne pèsera sur ta vie ?Tu ne sais pas qu'il te faudra souvent quitter une lecture intéressante ou quelque agréable occupation pour recevoir une visite importune ! Et que de fois aussi, ne laisseras-tu pas tes crayons ou ton piano pour aller avec ta mère remplir quelque fastidieux devoir de société imposé par les convenances, plus inexorables encore que la règle du couvent ! Maman dit que la liberté n'est pas faite pour les femmes, que Dieu a organisées de façon à n'en pouvoir supporter les charges ; et, encore que je sois assez ignorante des choses du monde, je re-
connais que ma mère a raison; car les femmes que je vois, parmi nos connaissances, faire bon marché des obligations qui nous sont imposées à toutes, et courir sans cesse les promenades et les spectacles, ont bien vite perdu leur bonne renommée.
N'aurais-tu pas un peu poétisé dans l'éloignement (simple effet de perspective) les dames de la société de ma tante, et n'éprouveras-tu pas quelque déception de ce côté?
Ne vas-tu pas trouver aussi, ma bonne Georgine, que je prêche en grave matrone; et ne vas-tu pas t'imaginer que je suis induite au sermon par la vanité d'être appelée bientôt Madame'^ Eh bien! il n'en est rien; tout ceci est simplement le résumé de la conversation que nous avons eue avec maman à propos de ta lettre, et qu'elle m'a chargée de t' écrire. Les mécomptes font tant de mal, dit-elle, qu'elle voudrait t' épargner ceux que tu te prépares peut-être.
J'espère que, quandj'aurai un chez-moi, ma chère Georgine saura qu'elle y sera toujours la bienvenue, et qu elle n'épargnera pas les visites à sa cousine bien affectionnée.
Eve Thurin.
DES JEUNES FILLES. k\