‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 8 sur 56 · GEORGINE A EVE · texte numérisé non relu

GEORGINE A EVE

Orléans.

C^iiime tu avais raison, ma chère Eve, de me prévenir des mécomptes qui m'attendaient au retour , et combien les bons avertissements de ma tante Caroline m'ont aidée à en prendre bravement mon parti ! hélas oui, l'éloignement dénature les choses et en change toutes les proportions. Figure-toi que je m'étais tellement exagéré celles de notre maison, qu'en y entrant j'y ai été prise d'une sensation pénible au lieu de la joie que je m'attendais à ressentir. Il faut bien l'avouer, je la trouve petite et laide : les meubles et les tentures sont fanés, et j'ai peine à respirer dans ce petit jardin clos de hautes murailles et si différent du beau parc de notre maison de la Légion d'honneur.

Toutes ces dames qui, vues dans la perspective, me semblaient si distinguées, sont vulgaires quoique bonnes femmes au fond. Enfin, mes anciennes amies n'ont su me parler que des broderies qu'elles

font sans relâche. Le soîr, mon père fait souvent le whist avec de vieux camarades qui sont d'une familiarité choquante. Gomme tout cela est loin de mes rêves! Et puis, il ne faut pas parler de bals ni

de soirées à la maison J'ai bien cru en tomber

malade. Mais en voyant la résignation de ma sainte mère qui remplit tous ses devoirs avec une abnégation touchante, je me suis demandé quel droit j'avais à un meilleur sort que le sien.

Quelques jours après mon arrivée, mon père m'a fait connaître la modicité de notre revenu, ce dont je ne me doutais guère : et j'ai compris pourquoi je n'irais pas dans le monde. Nous avons calr culé tous les trois ce que nous pouvions dépenser et ce qu'il était prudent de mettre en réserve. Ma dot sera bien mince ; mais avec un honnête homme que j'aimerai bien, je saurai être heureuse. Si les plaisirs que j'avais rcvés me sont interdits, j'ai du moins celui de faire la joie de ma pauvre mère qui en a si peu dans sa vie !

Tu me VOIS toute consolée de la perte de mes illusions de pensionnaire, ma chère cousine. En arrivant ici, il y a quinze jours, j'étais une grande enfant; à cette heure, je suis une jeune fille qui n'ambitionne rien tant que de mériter l'approbation de sa famille. Tu me laisseras bien t'écrire quelquefois, en attendant qu'il me soit loisible de répondre à ta bonne invitation ; et je suis certaine que la diffé-

rence de nos positions ne t'empêchera jamais d'accueillir en bonne parente l'assurance de ma vive amitié.

Georgine Thurin.

P. S. J'aurais bien pu me dispenser de t'écrire puisque je serai après-demain auprès de toi. Mais comment pourrais-je t'ouvrir mon cœur un jour de contrat ! Mon grand-père se fait une véritable fête de recevoir la mariée.

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LIA A MADAME DU RINCEAU

Paris.

Ma bonne tante ,

Eve est partie si occupée de son mari, et si heureuse d'aller en Suisse avec lui, qu'elle n'a pas même vu les larmes de ma mère ni les miennes : tant son bonheur illumine tout autour d'elle ! Ma pauvre mère est si désolée ; sa santé est si frêle et je me sens si peu propre à la consoler, que je viens vous supplier au nom de mon père de venir passer une quinzaine avec nous. Il dit avec raison, que la solitude ne vaut rien ; et vous savez que ses occupations ne lui permettent pas de rester chez lui. Vous nous forcerez à sortir : vous nous mènerez aux Cham[3s-Elysées où nous n'aurions pas le courage d'aller seules ; le grand air agira comme calmant sur ma mère.

Ma chère marraine, il se pourrait qu'une aussi longue absence de votre maison que vous avez quittée depuis huit jours déjà, vous fût désagréable :

aussi, est-ce un sacrifice que nous demandons à votre affection dévouée, sacrifice dont notre cœur vous tiendra compte. Ma tante, ne rejetez pas la prière de votre nièce désolée.

Lia Thlrin.

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