‹ Le livre des légendesChapitre 14 sur 32 · II. LÉGENDES SACRÉES · texte numérisé non relu

II. LÉGENDES SACRÉES

Cette partie du Livre des Légendes est une des plus considérables, une des plus importantes. L'on doit comprendre en effet que le moyen-âge étant la principale époque à laquelle se rapportent toutes les traditions recueillies dans notre livre, le Christianisme et les différents sujets qui s'y rattachent doivent principalement fixer notre attention.

Trois divisions forment la matière complète des Légendes sacrées : 1° les traditions relatives aux hommes de r Ancien-Testament ; S° celles qui se rapportent à JévSus-Christ, a sa mère et aux Apôtres qui ont prêché l'Evangile : 3^ la vie de tous les martyrs et des saints qui ont fondé et répandu la religion chrétienne, soit en mourant pour elle, soit en consacrant leur vie à la défendre, et à la protéger.

Une seule de ces divisions ferait la matière d'un ouvrage particulier, étendu, qui comprendrait dans son ensemble tous les faits relatifs à un aussi grand sujet.

Ainsi les deux ])remières sont bien distinctes Tune de l'autre : les temps qui ont vu naître la Bible et les Evangiles, ces deux ^^rands livres écrits par Dieu lui-même, dirièreut beaucoup entre eux, et demandent un examen sépare.

Quant aux faits qui composent la troisième division, ils sont multiples , appartiennent tous aux siècles de notre ère, et présentent l'ensemble de la littérature sacrée , surtout brillante , dans les premiers temps du Cliristianisme , et dont les productions reçurent particulièrement le nom del^'gcndes. En exposant quelquesuns des faits de ces trois parties, nous allons parler des monuments qui doivent nous servir de guide.

Les Apocryphes et les livres qui contiennent les traditions fabuleuses accréditées chez les différents peuples sur les hommes de l'Ancien et du Nouveau Testament, sont la source principale de cette partie du Livide des Légendes : source malheureusement bien féconde; car, outre les traditions fabuleuses des peuples divers de l'Orient et du Nord, il faut encore y comprendre les interprétations des Juifs, des Arabes, des sectateurs de Mahomet, et des Chrétiens schismatiques ou livrés à l'ignorante simplicité du moyen-âge. Ainsi le livre A' Esdras et la Jetsira d'Abraham , X Evangile de l'Enfance et celui de Marcioji^ le Talmud des Rabins et le Coran de Mahomet, les fables brillantes de l'Orient, reproduites par la pieuse simplicité de nos moines des douzième et treizième siècles, tous ces mensonges, toutes ces erreurs que la passion ou l'ignorance ont inspirés à des hommes d'époques ou de nations diffë-

rentes, se rattachent à cette partie de nos études. La Blble^ le premier comme le plus beau des livres , cette source de toute éloquence, de toute poc'sie , quand elle fut livrée à l'interprétation des hommes , devint le texte des opinions les plus bizarres, des pensées les plus folles.

Plusieurs savants ont pendant les deux derniers siècles commenté et discuté ces rêveries. Parmi eux se distingue Jean- Albert FabriciuSj, qui joignit à la plus haute intelligence une science profonde. En l7ââ, il publia deux volumes (auxquels il en ajouta un l'année suivante) qui contenaient toutes les erreurs , toutes les superstitions que les écrivains des différents peuples avaient débitées sur les hommes de l'ancien testament, depuis Adam jusqu'au prophète Zacharie*. Cet ouvrage n'est pas complet, il s'en faut; on y trouve cependant presque tous les livres apocryphes de l'ancien testament connus à cette époque; une traduction latine des textes arabes ou grecs; des analyses ou notices bibliographiques de ceux qui n'y sont pas insérés; et aussi les plus célèbres de toutes les traditions fabuleuses relatives aux personnages bibliques.

' Codex Pseudepigraplius veteris Testamenti , collectas , castigatus , testhnoniisque censiiris et animadversionibus illustratus a Jeanne Aib. Fabricio, etc., etc. Hamburgi, 1722, 1 voL ia-12 , de 1174 pages sans y comprendre l'index, ([ui doit avoir 1 5 feuillets.

Codicis Pseudepigrap/ii vcteris testamenti volumen alterum. Accedit Joseph veteris ehvisiiani scriptoris Hypomnesiicon nunc privium in lucem editum cum vcrsione ac notis J . Albcrti Fabricii. Hamburgi, 1723, 1 vol. in- 12.

Romoutaiit jusqu'au premier des hommes, ces livres nous apprennent comment, instruit par un ange, Adam inventa la magie, comment il clierclia la pierre philosophale, comment il fut prophète, écrivit une apocalypse et célébra le sa bat dans le paradis terrestre.

On y trouve les prophéties d'Eve, écrites par l'ange Raziel: l'opinion des Juifs et des hérétiques sur le meurtre d'Abel , et comment Caïn inventa les poids et mesures.

Noé, le déluge et l'arche sainte que Dieu lui ordonna de faire, ont aussi donné lieu a une foule de traditions bizarres, qui prouvent à quel point l'esprit des hommes peut porter l'extravagance et l'erreur, quand il s'abandonne à son inspiration et qu'il veut expliquer ce que le Créateur a mis hors de sa portée.

On y voit encore toutes les traditions mensongères que les Juifs et les Chrétiens schismatiques ont inventées au sujet d'Abraham et de Moïse. Dans toutes ces fables, on peut reconnaître comme leur premier principe et leur ayant donné naissance, le génie de l'Orient et son imagination active; le merveilleux n'y est pas ménagé, comme s'il était possible à des hommes d'ajouter le merveilleux ouïe vSublime à ce que Dieu lui-même avait accompli.

Moïse le grand prophète, le libérateur des Hébreux, a surtout, exercé l'imagination des rabbins et des schismatiques orientaux.

L'Ecriture ne nous dit pas quelle fut l'éducation du prophète. Nous n'avons que ces paroles de l'apôtre : Et Moïse fut instruit dans toute la science des Eî^yptiens,

et il était puhsaiit en paroles et en aetion. Eh bien, si Ton en croit Eupolmène et Philon, Moïse connaissait l'arithmëtiquc, la géographie, la musique, la médecine, les mathématiques, la grammaire, la science des hiéroglyphes, enfin tous les beaux-arts. De là est venue l'erreur des philovSophes qui l'ont confondu avec le Mercure de la fable.

Bien plus encore, Moïse naquit circoncis. Bathia , fdle de Pharaon, était lépreuse : elle n'eut pas plus tôt touché le berceau de Moïse qu'elle fut guérie. Agé de trois ans. Moïse, présenté à Pharaon, mit la couronne du roi sur sa tête. Balaan , fameux devin, conseilla de faire mourir cet enfant; mais les magiciens , voulant connaître si Moïse avait pris la couronne avec discernement ou par hasard, mirent devant lui des diamants et des charbons en feu: il portait la main aux diamants , lorsque l'ange Gabriel les lui retira et lui lit prendre les charbons : les ayant mis sur sa langue , il se brûla, ce qui le rendit bègue pour toute sa vie.

L'audacieuse fécondité des commentateurs ne s'est pas arrêtée là. Non contents d'ajouter au texte de la Bible , ils ont bien souvent changé le sens de ses paroles et fait mentir le livre sacré.

Ainsi nous lisons au chapitre l^*" de l'Exode que Moïse vit un Egyptien qui frappait un Hébreu d'entre ses frères;

Et ayant regardé çà et làj, ajoute l'Ecriture , et voyant qu'il n'y avait personne j, il tua l'Egyptien et le cacha dans le sable.

Il sortit encore le second jotir^ et voici deux Hébreux

ijui se disputaient , et il dit à celui ^jui avait tort : «< Pnur(/U()i frappes-tu ton procluiiti? »

ï.equel répondit : « Qui t a établi prince et juge sur nous ? Veux-tu me tuer comme tu as tué l'Egyptien? » Et Moïse craignit ^ et dit : « Certainement j, le fait est connu. »

Or, Pharaon ayant appris ce fait -là, chercha de faire mourir Moïse : mais Moïse s'enfuit de devant Pharaon , et s 'arrêta au pays de Madian

Ce texte est précis, ne laisse aucune obscurité. Voici comment les rabbins l'ont falsifié :

Pharaon , informé que Moïse avait tué l'Egyptien, le condamna à perdre la tête : mais Dieu rendit son cou plus dur qu'un rocher, et le contre-coup du sabre tua le bourreau. Moïse prit la fuite sans qu'on pût l'en empêcher , parce que Pharaon devint muet sur-lechamp. Tous les assistants perdirent la parole ou devinrent sourds et aveugles.

Continuant la même fable, les interprétateurs ajoutent que Moïse étant venu chez le roi d'Ethiopie, vainquit un ennemi de ce prince en faisant mourir tous les serpents dont cet ennemi, qui était magicien, avait entouré la ville. Ce roi mort , Moïse épousa sa veuve, et régna quarante ans

Les autres parties de la Bible ne sont pas plus exemptes que la Genèse et VErrode de tous ces commentaires. Marie, sœur de jNIoïsc: Samuel, David et Salomon ont principalement exercé l'imagination des Talmudistes: Salomon surtout, dont les Orientaux ont fait l'inventeur des lettres syriaques et arabes, auquel

ils ont donné un si grand pouvoir magique, que toute la nature, animaux, végétaux , minéraux, obéissait à sa voix ; Salomon, qui traversait le monde et était porté par les vents dans toutes les sphères célestes, et qui eut un jour assez de bonheur pour rencontrer la reine des fourmis, la placer sur sa main et s'entretenir avec elle. Voilà h quelle niaiserie rimaginatipu des Rabbins avait réduitl'histoire de l'homme auquel Dieu donna la sagesse.

Comme on le voit , nous n'avons rien avancé que de bien véritable en disant que cette partie de nos études était immense et qu'elle touchait à l'histoire de toutes les nations.

Si nous cherchons quels furent les livres apocryphes qui se rapportent au Nouveau-Testament, nous en trouvons aussi un grand nombre dont il nous paraît facile d'expliquer sous certains rapports l'origine et la multiplicité. La religion chrétienne, à son triomphe, fut adoptée par une foule d'hommes de nations différentes , et qui tous apportèrent dans leur nouvelle croyance la tournure d'esprit et d'imagination particulière au climat qu'ils habitaient. Parmi ces néophytes, ceux qui parlaient arabe , grec ou latin , composaient le plus grand nombre, sinon la généralité. Aussi les évangiles apocryphes parvenus jusqu'à nous sont-ils tous en l'une de ces trois langues.

Une autre cause influa beaucoup sur le genre des fables contenues dans ces écrits : ce sont les hérésies qui se multiplièrent pendant les trois premiers siècles. Voulant donner à leur nouvelle manière de constituer le Christianisme une base solide et durable, les dissidents

ââ INTRODUCTION ^

ne numquoroiU pas de s'appuyer sur ces (aux évangiles, et parlois d'y ajouter des passages qui donnaient à leurs dogmes force et puissance. Il est certain même qu'ils en ont composé plusieurs. Presque tous ces livres, au moins ceux que nous connaissons aujourd'hui, ont été écrits par les Chrétiens de l'Orient ; cependant il faut bien distinguer entre ^eux ceux qui furent composés par les Arabes, ou par les sujets de l'empire grec ou romain. Les premiers sont remarquables par des fables brillantes, par des prodiges qui tiennent à l'imagination facile et au goût bien connu de ces peuples pour le merveilleux: les seconds se rapprochent davantage de la vie commune et des habitudes pompeuses que les Romains de Bysance avaient adoptées. Les Arabes font du Christ, à peine au monde, un magicien puissant et liabile, un roi de la nature qui lui commande et en change les lois à son gré: au contraire, les Grecs aiment à environner l'homme-dieu de la puissance matérielle, appuyée sur les forces humaines.

Le moyen -âge a principalement reproduit les ApocryphesduNouveau-Testament.Commeceslivres avaient rapport aux hommes qui ont fondé la religion catholique, il ne pouvait pas en être autrement; et d'ailleurs il se trouvait dans ces livres des fables bien séduisantes, et qui flattaient singulièrement le goût du merveilleux si répandu a cette époque.

Rien de plus suave, rien de plus doux à l'âme qu'un grand nombre des récits contenus en ces légendes: quoi de plus pathétique que ces paroles de sainte Anne pleurant sur sa stérilité : <' Elevant son regard au ciel,

AU LiVRE DES LÉGENDES. âo

elle vit sur les branches du laurier un nid de passereaux ; gémissant alors, elle s'ccria : Malheur à moi; à qui puis-je me comparer? quelle fut ma mère pour que je sois ainsi maudite en Israël! Malheur à moi: à qui puis-je me comparer? aux oiseaux du ciel: hélas! ils sont féconds devant toi, mon Dieu; aux animaux qui peuplent la terre? tu leur accordes des petits! à ceux qui habitent Tonde? hélas! ils se reproduisent sans nombre. Oh! dis, dis, mon Dieu, a qui puis-je me comparer?»

Et plus bas , quand sainte Anne a mis sa fille au monde; que, pleine de joie, d'ivresse, elle offre un repas aux grands d'Israël , elle s'écrie : « Je chanterai ta gloire, ô mon Dieu, parce que tu es venu à moi, et que tu m'as arrachée aux outrages de mes ennemis. Qui annoncera aux fils de Ruben que sainte Anne allaite son enfant! Ecoutez, écoutez, ô vous les douze tribus, parce que sainte Anne allaite son enfant! »

Quoi de plus gracieux que Jésus figurant avec de la terre des petits oiseaux, auxquels avec un souffle il donne la vie, parce que les autres enfants, compagnons de ses jeux, l'accusaient de les avoir mal imités?

Et ce voyage dans le désert où les lions, les tigres environnant le fils de Dieu, marchaient sans fureur auprès du daim et de l'agneau timide ; et ces voleurs surpris de la guérison miraculeuse de leur enfant, préservant le Ch rist, en bénissant son nom : et l'arbre du désert, abaissant ses branches pour offrir à Marie le repas qui lui manquait. Certes, si les écrivains apocryphes ont rendu le Christ quelquefois cruel et méchant, plus souvent ils l'ont représenté comme le bienfaiteur de l'humanité,

â4 INTRODUCTION

guérissant toutes les douleurs physiques comme il savait guérir celles deràme.

Les le'gendes sur la Vierge et sa mère ont presque toujours un caractère qui leur est propre. Les sentiments doux et tendres y dominent; il semble que l'angélique bonté qui animait la Vierge ait passé dans l'àme de ceux qui composaient ces récits. Parmi toutes celles que nous avons lues, en voici une relative à sainte Anne, dont la composition nous a frappé: elle se trouve dans une bible en vers du Xlll^ siècle. Cette légende y porte un titre particulier : De Notre-Dame sainte Marie. Le trouvère commence par faire mi appel à l'attention des lecteurs :

Si vos volez que je vos die De Dieu et de sainte Marie, ^ Or faites pais, si m'escotés, ♦ Comment nostres Sires nasqui

Et qui sa mère enj^enui; [engendra)

Ainsi comme sainte Anne fut née,

Qui aine ne fu d'omme engenrée

Mais par le terdrc d'un coutel , *

En la cuisse saint Fanoucl,

Là fu sainte Anne engenuie {engendrée)

Qui fu mère sainte Marie.

Puis il continue :

«Mille ans après la désobéissance du premier homme, Dieu transporta l'arbre de vie dans le jardin de saint Abraham; un ange vint prévenir le patriarche que sur cet arbre le iils de Dieu serait crucifié; que la fleur de cet arbre donnerait le jour à un chevalier qui met-

* Par le frottement, le netloiement d'un couteau.

trait au monde, sans le concours d'une Icmme, la mère d'une vierge que Dieu choisirait pour mère. » Malgré la difiiculté qu'il y avait à rendre clairement ces détails généalogiques, notre poète s'en tire très-bien :

« Ami, dit l'ange, entends-moi. L'arbre que tu as ici planté, est celui où Dieu sera crucifié; où son cœur sera percé; et où coulera tout son sang. De la fleur naîtra la mère d'une vierge dont Dieu fera sa servante. Elle sera la mère de notre Seigneur le roi du ciel, le créateur *. »

Le grand prodige arriva tel qu'il était annoncée Abraham avait une fille qui respira les parfums de la fleur de l'arbre, et qui devint enceinte: pour prouver son innocence devant les Juifs qui Taccusaient , elle consentit à entrer dans le feu, nue, en chemise; les flammes, respectant la jeune fille, se changèrent en fleurs.

« Il n'y eut pas un seul tison, pas un charbon qui ne devînt une rose, une fleur de lys ou d'églantier 2. »

* Amis , dist-il , entcn à mi ; Tu as UQ arbre planté ci Où Diex sera crucefîés, Ses cuers perciés et atachiés:

Et si sera covers de sauc Et coiera aval son flanc.

El de ceste flor naistra Uns chevaliers qui portera La mère à icele pucèle Dont Damel Dieu fera s'ancèlc; Alère sera nosire Signor Le roi del ciel le créalor.

^ Onques n'i ot un sol tison Qui fnsl enpris de vif charbonj

\jn tel miracle, on le pense bien, rétablit l'honneur de la jeune fille. Elle n'en donna pas moins le jour à un enfant qui devint clievalier, puis roi, puis empereur et possesseur, sans qu'il en connût toutes les propriétés, de l'arbre de vie. Il fallait pourtant qu'il soupçonnât quelque vertu h Tarbre; car, pour guérir des malades, il en coupa un fruit qu'il divisa en différentes parties, et il essuya ensuite sur sa cuisse le couteau dont il s'était servi. O prodige! le suc générateur de l'arbre s'introduisit dans la cuisse.

« Quand il vit le couteau mouillé par le fruit, il l'essuya sur sa cuisse, qui enfla, et qui produisit la plus gentille damoiselle qu'on ait vue; ce fut sainte Anne que Dieu aima tant ^. »

La cuisse de l'empereur Fanouel (c'est le nom qu'il a dans le poème) grossissait chaque jour outre mesure; en vain consultait-il les médecins les plus célèbres et les clercs les plus lettrés,, nul ne pouvait trouver remède à son mal 2.

Qui ne fust rose de rosier,

Ou Hors de lys ou d aiglentier,

* Quant il vit lecoutel moillic De son bon fruit qu'il ot taillié, A sa cuisse le ressua Que la cuisse s'en enpraiugna D'une mult génie danioiseie Conques nus bons ne vit plus belc; Ce fut sainte Anne, dont je chant, Que Damel Diex parama tant.

- Aine ni vint mires tant sénés.

Fisicicns, ne clers lélrés, (Jtii séusl dire la dolor De la cuisse Icroperéor.

Il lui fallut attendre neuf mois avant d'être délivre, et alors il accoucha par la cuisse d'une charmante petite lille ; Fanouel n'en fut pas moins honteux d'être devenu ainsi père , quoiqu'il eût pu s'appuyer de l'exemple de Jupiter et de quelques autres dieux. Il appelle aussitôt auprès de lui un chevalier de confiance, et lui ordonne de porter au milieu des bois sa progéniture, et de la tuer sans miséricorde; le chevalier obéit, mais au moment où il allait frapper la victime, une colombe descend du ciel, et lui dit :

« Chevalier frère, ne frappe pas cet enfant; de lui naîtra une vierge que Dieu choisira pour mère ^. >>

Le chevalier écoute avec soumission l'ordre divin ; il dépose la jeune fille dans un nid de cygnes qu'il aperçoit près de là.

« Puis Dieu prit soin de l'enfant : un cerf lui apporta sa nourriture; il était beau et avait des bois superbes qui produisaient des fleurs de toutes les sortes. Chaque jour, quand la jeune fille criait, le cerf, en lui offrant des fleurs, parvenait a l'apaiser si bien qu'elle s'endormait-. »

1 chevalier frère, or te tien quoi; l\etien ton coup, parole à raoi.

N'occire pas celé meschine :

De li istra une virgine Où Dex char etsanc prandera Quant en terre descendera.

^ Puis fu Dex garde del enfant :

Par le sien saint commandement Si li envoia sa provende Par .i. cerf qui ert en la lende ,

ï28 INTRODUCTION

Ainsi olcvce, ronfanl grandit vile : à l'àgc de dix ans c'était déjà une illlc accomplie.

Un jour que Fanouel chassait, il rencontre le cerf miraculeux, le poursuit, le blesse, et le pauvre animal se réfugie sous le nid de la jeune fdle, qui reconnaît son père, et lui demande grâce pour le cerf sa nourrice.

« Saint Fanouel voit son enfant; il parle doucement et dit : Belle, qui es-tu? Sire, répond l'enfant, ne le saistu pas? je suis la fille que tu portas dans ta cuisse; le chevalier auquel tu commandas de me tuer, me laivSsa ici ^. »

Fanouel, très-étonné, emmène sa iille et la marie à Joachim, clievalier de son empire; de cette union naquit la vierge Marie mère de Dieu.

Qui mult cstoitparans etbiax Et duremeut estoit isniax :

Corntîs avoit mult assises, Flors i avoit de maintes guises Chascun jor ert desos le ni ; Quant li cnfès jetoit .i. cri D une des flors le rapaisoit Tant que li enfès s cndormoil.

' Saint Fanoiax voit son cnfanl ; Si a parlé mult doucement.

Courtoisement le salua Et lielement li demanda ; «Bêle, dist-il, et qui ies-tu ?

— • Sire, disl-ele, ncses-ln?

Je suis celle que tu portas , Par ta cuise t'en délivras.

Li chevalier ici me mist Cui commandas que mocesist.

Cette légende lait partie d'une vie de Notre-Dame , en vers du XllP siècle , qui n'est que la traduction des différents évangiles apocryphes . Elle fut des le temps où elle parut l'objet d'une singulière critique : dans le manuscrit 7577 de la Bibliothèque du Roi, qui contient le poëme de la conception de IVace^, on trouve ce passage évidemment interpolé, puisqu'il n'est que dans ce manuscrit de la fin du XIIP siècle :

Anne de Bethléem fii née,

De ftour ne tu pas eng-enrée ,

Ce saichiés-vouscertainemeni;

Mais d'omme conseue charnellement.

Celles et cil soient confondu

Qui croient un roman qui fu.

Qui dist que de flour iert venue

Sainte Anne et engenue.

Malgré toutes les recherches que nous avons pu faire et dans le Codex pseudepigraphtts Novi Testamenti de Fabric'ius , et dans le Codex apocryplius Novi Testamenti j, etc. de M. Thilo (LipsÎŒj, 183â, in-8^), nous n'avons pu trouver aucune indication des sources auxquelles Hennan^ auteur présumé de notre poëme , a puisé la légende racontée plus haut. Les auteurs du tome XYIIP de l'Histoire littéraire de la France , auxquels nous avons communiqué l'analyse du poëme manuscrit qui nous appartient, n'ont pas été plus heureux que nous. Dans la partie du livre des Légendes relative au Christ et à sa mère, nous publierons ce poëme dans ^on entier.

Nous voici parvenu à la troisième division, aux Lé^

gcndes proprement dites, aux actes des martyrs ou des hommes qui, sans souffrir la mort pour défendre leChristinanisme, ont consacré leur vie a en propager les doctrines. Cette partie de la littérature sacrée est considérable : elle commence avec les premiers siècles de l'Eglise ^t s'étend presque jusqu'à nos jours ; elle ne forme pas seulement une division notable de l'histoire du Christianisme, elle est encore une source féconde à laquelle peuvent puiser les historiens de la littérature, des mœurs, ou même des peuples de l'Europe.

Selon le témoignage des écrivains des premiers siècles, c'est une coutume qui remonte aux commencements de l'Eglise chrétienne, que celle de conserver les actes des apôtres et des martyrs, et de sanctifier leur mémoire. Dans le livre des pontifes romains, vulgairement attribué à saint Damase, élu pape en 366 et mort en 384, on lit, au sujet de saint Clément, mort après ââ1 : « Il institua sept notaires, entre lesquels il divisa les quatorze régions de l'Eglise. Ils étaient chargés, chacun dans le pays qu'ils habitaient, de recueillir avec une curieuse sollicitude les actes des martyrs. >> Le même livre ajoute : u Alors que saint Clément était le plus occupé à recueillir ces actes, il succomba victime de son zèle. » Témoignage duquel on peut inférer avec Bolland qu'il avait composé un livre sur cette matière.

Fabien, élu pape cent trente-six ans après saint Clément, continua et même étendit l'œuvre commencée par kii. Il adjoignit aux notaires des sous-diacres auxquels il confia le soin de réunir les actes écrits par ces notaires, de les examiner, et de s'assurer s'ils remplissaient

exactement leur fonction. Le même livre pontifical nous

a conservé ce témoignage ^

Cette institution, rigoureusement maintenue non seulement dans les Gaules, mais encore dans les églises de l'Asie, de l'Egypte et de l'Afrique, produisit un certain nombre de monuments originaux, qui, conservés dans les archives cathédrales ou dans les monastères, furent les plus sûrs témoignages de l'histoire de la primitive église.

Plus tard, aux temps des invasions qui bouleversèrent l'Europe, il y eut aussi de saints prélats qui vinrent en aide a cette institution, et remplacèrent les officiers pontilicaux, qui avaient disparu au milieu de toutes ces révolutions. Ainsi nous lisons dans les actes de saint Marcellin, évêque d'Embrun au vi^ siècle, le passage suivant :

« Par les largesses du Christ, les combats des illustres martyrs et les louanges des bienheureux confesseurs ont rempli le monde a ce point que presque chaque ville peut se glorifier d'avoir pour patrons des martyrs nés dans son sein. De là il arrive que, plus on écrit et répand quelle inestimable récompense ils ont reçue de leurs vertus, plus s'accroît la reconnaissance des iidèles. Aussi je prends mon plaisir à rechercher partout les palmes de ces glorieux champions : et, en voyageant dans ce dessein, je suis arrivé à la cité d'Embrun. Là , j'ai trouvé

* Ilic regloncs divisit diaconibtis , et fecil septem subdiaconos qui sepiem notaris immincrent , ut gesta marlyrum in ijitegro colLigerent. Liber ponlificalls, prc'facc du recueil des BoUandistes, t. I, p. xiv, coL q.

3â INTRODUCTION

qu'un homme depuis long-temps déjà endormi dans le Seigneur, lait maintenant d'insignes miraeles J'ai demande curieusement quelle avait été, pendant son enlance, la fa(^'on de vivre de ce saint homme; quelle était sa patrie, par quelles preuves et merveilles de vertu il s'était élevé h la charge sublime de pontife, et tous m'ont déclare d'une seule voix ce que je laisse ici écrit. Des hommes même dont Tage s'est prolongé bien tard, et dont quelques-uns ont atteint quatre-vingt-dix et jusqu'à cent ans, m'ont donné sur le saint pontife des réponses unanimes Je veux donc transmettre sa mémoire aux siècles futurs, quoique je sente ma faiblesse succomber sous un tel fardeau ^. »

Après les notaires pontificaux et les saints hommes qu'un zèle ardent pour le Christianisme porta à réunir les actes des martyrs, il faut chercher quels furent les plus célèbres auteurs qui consacrèrent leurs veilles à recueillir la vie des saints. Parmi ceux qui ont écrit en grec, nous placerons au premier rang Eusèbe, évéquedc Césarée, dont l'Histoire Ecclésiastique est connue de tous les chrétiens. Il inséra dans cet ouvrage les actes d'un certain nombre de martyrs : mais, en outre, il avait composé un recueil exclusivement consacré à cette matière. C'est lui-même qui nous l'apprend dans plusieurs passages de son histoire -.

Cclivre, écrit par un homme aussi sage, aussi éclairé,

(i) Vie de saint Maiccllin, dans les Acla Sanctoriim des Bollai)disles; 20 avril, l. II, y. 700.

2Liv. TV. chap. XIV. ~ I/iv. V. cliap. I. IV, W.

aurait jeté une grande lumière sur les époques de persécution : malheureusement il n'est pas parvenu jusqu'à nous.

Après l'évêque de Césarée, mort vers 3/îO, nous parlerons du Grec Simoyi le Métapliraste ^ qui vécut dans les premières années du x® siècle. D'une famille noble et riche , d'un savoir profond, étendu, il paraît avoir joui des honneurs du monde: il est certain au moins qu'il fut dans les bonnes grâces de l'empereur Léon. Il en prohta avec grandeur et modération, au témoignage de PselluSj son biographe, et s'appliqua principalement à imiter les actions de ceux dont il a écrit la vie. Il est probable que ce fut à l'époque de son élévation qu'il employa sa fortune et son crédit à recueillir les actes des saints apôtres et des martyrs; mais, les ayant trouvés d'un style rude et incorrect, il entreprit de les rédiger dans un ordre meilleur et dans un style plus digne de la cour d'Orient qu'il habitait. Cette opinion est celle de BoUand , qui la soutint contre Aubert Le Mire, qui prétendait que le Métaphraste avait seulement recueilli les anciens actes des saiats et les avait rangés dans un ordre chronologique.

Quoi qu'il en soit, Psellus nous assure que Simon quitta le monde en souriant, et que son âme alla rejoindre au ciel celles de tous les justes dont il avait conservé les actions. Il ajoute que son corps, enfermé dans la tombe, rendait une odeur suave et délicieuse, qui remplissait de joie tous les cœurs. Les ouvrages du Métaphraste, la plupart traduits en latin, ont été publiés par Aubert Le Mire et Bolland.

De ces hagiogra plies célèbres qui ont écrit en grec , si nous passons a ceux de l'Église latine, nous en trouverons un nombre bien plus considérable.

Nous avons cité plus liant un passage de la vie de saint jVIarcellin qui nous faisait connaître comment le saint évêque consacrait tous ses instants a rassembler les actes des martyrs ; nous avons dit que plusieurs prélats se livrèrent à cette pieuse occupation ; parmi eux nous citerons saint Jérôme , qui réunit dans un volume les vies de quelques martyrs, quesamt Céraune ou saint Céran^ évêque de Paris au commencement du vii^ siècle, avait recueillies. Ce prélat écrivait à tous les clercs qu'il supposait instruits des traditions pieuses de leur contrée, les priant de les recueillir pour lui. Il s'adressa entre autres à un clerc du diocèse de Langres, nommé Warnackar^ qui lui envoya les actes des trois saints jumeaux Speusipe^ Eleusipe et Méleusipe^ martyrisés, dit-on, dans ce diocèse, peu après le milieu du II® siècle. Il y joignit ceux de saint Didier, évêque de Langres, qui subit le même sort cent ans plus tard * .

On trouverait aisément dans l'histoire du Christianisme, du lY® au x^ siècle, beaucoup de faits analogues ; mais au temps des invasions normandes, c'est dans les monastères que furent composées ces légendes nombreuses auxquelles sont mêlés beaucoup de faits historiques altérés, il est vrai, par un grand nombre de fables .

Et en effet, nous lisons dans l'histoire des différents

* Cours d'Histoire de M. Guizol, t. II, 1829, p. 164.

monastères que les frères s'occupaient à composer des recueils relatifs aux saints hommes de leur congrégation, ou bien encore à copier les actes des anciens martyrs de la foi. Souvent nous trouvons cités dans les annales de ces congrégations, des écrits semblables. Quelques-uns d'entre eux étaient même très-considérables. Ainsi, nous lisons dans l'hagiologe deFulde, vers 1156, que Rugger, abbé très-remarquable par sa science et sa piété, avait composé un recueil de ce genre, en soixante volumes. Parmi les hagiographes célèbres de cette époque , il faut citer Vincent de Beaiivais, qui a composé une encyclopédie à laquelle il donna le nom de Spéculum majus (grand miroir) *.

Dans la partie relative à l'histoire, et qui n'embrasse pas moins que depuis le commencement du monde jusqu'à l'année 1240 de notre ère, il a donné les actes d'un grand nombre de martyrs ; mais il avait copié à cet égard Helinand ^ moine deFromont, dont l'ouvrage est rempli de fables. Dans ces écrits, déjà la simplicité des premiers hagiographes a disparu; elle fait place à une suite de faits miraculeux dont la multiplicité fatigue et n'offre plus qu'une image décolorée des premiers temps du Christianisme. C'est un reproche qui peut s'appliquer à la plus grande partie d'un livre célèbre pendant tout le moyen-âge et même jusqu'au xviu® siècle , et qui est connu sous le nom de Légende dorée. Il fut composé en latin au xiii^ siècle ,

< Voyez sur Vincent de Beaavais et sur les ouvrages qu'il a composés , un article très-étendu de M. Daunou, dans le XVIII* vol. de l'Histoire littéraire de la France.

par Jacob de Voragîne ^ moine de l'Ordre des Frères prêcheurs , et ne tarda pas à être traduit en français et dans plusieurs autres dialectes vulgaires * . Bolland fait un crand close de la science et des hautes vertus de Jacob de Voraglne , et il affirme que son recueil n'est parvenu jusqu'à nous que chargé d'interpolations ridicules, de contes superstitieux dont l'évêque de Gènes ne doit pas être considéré comme auteur. Il cite principalement ces sottes interprétations du nom des saints qui précèdent chaque légende. Tel qu'il a été composé ou altéré, ce livre ne fut pas moins, depuis qu'il a vu le jour , le plus célèbre des recueils hagiologiques , celui dans lequel on puisa un grand nombre de détails et de fables , celui enihi qu'aux premiers siècles de l'imprimerie on reproduisit sous toutes les formes et dans toutes les langues. Nous verrons plus bas quelles furent les autres légendes particulières qui servirent à compléter et à défigurer V œuvre dorée de l'évêque de Gènes. Continuons notre examen bibliographique.

L'Europe savante vit naître pendant le cours des trois derniers siècles plusieurs ouvrages consacrés aux actes des martyrs et des saints : les deux plus célèbres, et ajuste titre, de toutes ces collections, sont le recueil connu sous le nom desBollandistes, et les neuf volumes

* Los manuscrits de la Iiege^t/e </ort/e, et des diverses traductions quelle a eues eu langue vulgaire, se trouvent communément ; souvent réimprimée , elle a eu plurieurs éditions même au xv' siècle. Voyez le Manuel du Libraire deM . Brunet, au mot Voraglne(.Jac. de),e{ aussi le supplément du même auteur.

publies par les Bénédictins sur les saints de leur Ordre. Nous ne parlerons ici que du premier de ces monuments.

Bolland, célèbre jésuite belge, publia, en 1643, le premier volume d'un recueil qui , continué par les frères de son ordre jusqu'à la révolution de 1790 , forme , bien qu'incomplet , la plus considérable des collections qui jamais aient été consacrées à l'hagiologie*.

On pourra se faire une idée du nombre des monuments contenus dans cette collection , quand on saura que seulement pour le mois d'avril elle contient la vie de 1/47â saints. Il faut lire dans les leçons du célèbre professeur ^ auquel nous empruntons ces détails, les raisons qu'il donne de cette prodigieuse fécon-

* Acta Sanctorum quoi quoi toto orbe coliuntur, vel d catfwUcis scriptoribus célébrant ur, etc., etc., collegit, digessit, notis dlastravit Joann, Bollandus , etc. , etc. Antuerpiœ, i645 à 1794* ^3 vol. in-fol. En voici la distribution :

Janvier

2 vc

Février

Mars

Avril

Mai

Juin

Juillet

Août

Sept. 8 Octobre 6 ju

Total. 53

^ P. 169 du l. II du Cours d'Histoire moderne par M. Guizot. Paris, 1827-28-29-00. 5 vol. iu-8.

dite : faisant remarquer à ses auditeurs que toute littérature profane avait cessé au commencement du vi® siècle, il prouve que les légendes durent à cette circonstance leur développement, leur richesse et leur popularité.

« Et d'abord , dit le professeur, vous savez à quel point était déplorable l'état moral de la Gaule franque, quelle dépravation et quelle brutalité y régnaient.

» Le spectacle des événements quotidiens révoltait ou comprimait tous les instincts moraux de l'homme; toutes choses étaient livrées au hasard , à la force ; on ne rencontrait presque nulle part, dans le monde extérieur, cet empire de la règle, cette idée du devoir, ce respect du droit qui font la sécurité de la vie et le repos de l'âme. On les trouvait dans les légendes. Quiconque jettera un coup-d'œil , d'une part sur les chroniques de la société civile , de l'autre sur les vies des saints ; quiconque , dans l'histoire de Grégoire de Tours seulement , comparera les traditions civiles et les traditions religieuses , sera frappé de la différence. Dans les unes, la morale ne paraît pour ainsi dire qu'en dépit des hommes et à leur insu, les intérêts et les passions seules régnent, on est plongé dans leur chaos et leurs ténèbres ; dans les autres , au milieu d'un déluge defables absurdes, la morale éclate avec un grand empire , on la voit , on la sent : ce soleil de l'intelligence luit sur le monde au sein duquel on vit.... »

A cette cause, le professeur en ajoute deux autres bien puissantes, bien rationnelles: dans la première, il fait voir comment les Légendes et toutes les fables qui y

sont comprises répondaient aux besoins de sympathie, d'émotion, d'amour, nécessaires à notre nature; besoins auxquels la barbarie des temps, les usages brutaux de la guerre et de la conquête ne laissaient plus aucun développement : et pourtant, dit-il éloquemment, ils n'étaient pas morts dans le cœur de l'homme, ils aspiraient souvent à se déployer, et le spectacle de leur présence, de leur pouvoir, charmait une population condamnée à n'en jouir que bien peu dans la vie réelle. Les Légendes lui donnaient ce spectacle.

L'autre cause est aussi frappante, aussi facile à comprendre que celle-là. Nous laisserons M. Guizot la donner lui-même, et nous ne chercherons pas à abréger ses paroles : « Indépendamment de la satisfaction qu'elles procuraient à la moralité et à la sensibilité humaine, dont la condition, dans le monde extérieur, était si mauvaise, les Légendes correspondaient encore à d'autres facultés, à d'autres besoins. On parle beaucoup aujourd'hui de l'intérêt, du mouvement qui, dans le cours de ce qu'on appelle vaguement le moyen-âge, animait la vie des peuples. Il semble que des grandes aventures, des spectacles, des récits vinssent sans cesse émouvoir l'imagination; que la société fût mille fois plus variée, plus amusante qu'elle ne l'est parmi nous. Il en pouvait bien être ainsi pour quelques hommes placés dans les rangs supérieurs ou jetés dans des situations singulières ; mais pour la masse de la population, la vie était prodigieusement monotone, insipide, ennuyeuse : sa destinée s'écoulait à la même place: les mêmes scènes se reproduisaient sous ses yeux ; presque point de mouvement

extérieur: encore moins de mouvement d'esprit. Elle n'avait pas plus déplaisir que de bonheur, et la condition de son intelligence n'était pas plus agréable que son existence matérielle. Elle ne trouvait nulle part, autant que dans la vie des Saints, quelque aliment à cette activité d'imagination, à ce goût de nouveauté, d'aventures qui exercent sur les hommes tant d'empire. Les Légendes ont été pour les chrétiens de ce temps, qu'on me permette cette comparaison purement littéraire, ce que sont pour les Orientaux les longs récits, les histoires si brillantes et si variées, dont les Mille et une Nuits nous donnent un échantillon. C'était là que l'imagination populaire errait librement dans un monde inconnu, merveilleux, plein de mouvement et de poésie. Il nous est difficile aujourd'hui de partager tout le plaisir qu'elle y prenait il y a douze siècles. Les habitudes d'esprit ont changé, les distractions nous assiègent: mais nous pouvons du moins comprendre qu'il v avait là, pour cette littérature, une source de puissant intérêt *. »

En examinant le travail desBoUandistes, on voit qu'ils ont recueilli dans tous les monuments latins écrits depuis le VI® siècle environ jusqu'au xv^, les actes nombreux qu'ils ont publiés; et que les érudits qui avant eux composèrent des recueils moins considérables , il est vrai, avaient aussi puisé à la même source. Nous ajoutons que beaucoup de Légendes restent encore inédites, puisque les BoUandistes se sont arrêtés au H du mois d'octobre.

^ Même ouTrapc. même vol., p. 174-176.

AU LIVRE DES LÉGEî^DES. 41

Mais il est encore des hagiographes d'une autre nature que ceux dont nous avons parlé jusqu'ici. Parmi les jongleurs du moyen-âge , parmi ces hommes que leurs mœurs, souvent mauvaises, et leur vie errante firent proscrire des différents états de l'Europe, il y eut beaucoup de légendaires. Il est à croire que les plus hardis de ces enfants de la gaie science , les plus débauchés même, savaient, pour les réciter au peuple dans le saint jour du dimanche, la vie mise en rimes de quelques saints ou saintes célèbres dans les pays qu'ils parcouraient.

Ces rimeurs se contentaient de tourner, dans le langage qui leur était familier, des compositions du même genre écrites aux temps qui les avaient précédés , par des confrères en gaie sciencCj, mais dont la vie plus sainte avait été consacrée à Dieu.

Dès les premiers temps de la poésie en langue romane, nous trouvons en effet un certain nombre de légendes en rimes, composées presque toutes par des moines ou des ecclésiastiques. Ainsi au commencement du XI® siècle, saint Isra'élj,Q\\^\\\.TÇ, du Dorât, mit en vers romans la vie de Jésus-Christ. Après lui, Thibaut de Vernon^ chanoine de la cathédrale de Rouen , composa des chansons spirituelles sur saint Vulfran et saint Wandriite. Il v en eut aussi sur saint Thibaut de ProvinSj, de la maison des comtes de Champagne, qui furent souvent répétées par les jongleurs et ménestrels *. Tel-

* Histoire littéraire de la France, t. VII, Avertissement, p. lvi. — Voyez encore le t. II du Choix des Poésies originales des Troubadours, par M. Raynouard. Paris, 1817, in-8. p. cxlvi et suiv.,et i44-4^-

4â INTRODUCTION

les sont les anciennes poésies dont quelques fragments, parvenus jusqu'à nous, servirent de modèle ou plutôt de sujet aux rimeurs des xii^ et xiii^ siècles. Seulement ces derniers ajoutèrent à leurs récits des circonstances encore plus merveilleuses, qu'ils puisaient dans les écrits apocryphes, très-répandus alors, ou bien dans les traditions populaires. Toutes ces légendes ont éprouvé les mêmes transformations que celles d'un autre genre. Les actes latins qui leur ont servi de modèles ressemblent à la vérité , et s'en rapprochent sous plusieurs points. Avec le temps cette vérité relative s'est effacée de plus en plus, et elle a presque entièrement disparu sous les détails mensongers. Ces légendes sont tout aussi nombreuses que celles en prose latine qui les ont précédées : et si Ton pense que la plus grande partie n'est pas arrivée jusqu'à nous , on verra que cette hagiologie populaire ne fut pas moins féconde que son aînée. Et d'ailleurs elle eut les mêmes causes à peu près que celles déduites précédemment, avec tant d'habileté, par M. Guizot. A vrai dire, il y avait déjà moins de malaise général , et la vie du peuple n'était pas aussi dure qu'aux siècles rudes et grossiers de l'invasion. La main de fer du conquérant ne pesait plus si lourde sur le serf ou le manant, et les bourgeois, assemblés en commune, avaient su élever une barrière qui devenait plus forte chaque jour. Mais cette existence triste et monotone, si bien retracée plus haut, n'était pas changée : le populaire , qui ne comprenait plus la langue latine , était bien heureux quand le dimanche , après l'office , le jongleur du pays venait lui chanter les ac-

tions toutes merveilleuses , toutes remplies de miracles, du saint qu'il venait d'honorer.

Ces légendes en langue romane fixeront surtout notre attention; par leur forme. Par les traditions qu'elles contiennent , elles rentrent plus particulièrement dans le cadre que nous nous sommes proposé de remplir. D'ailleurs nous ne les citerons qu'en leur opposant les véritables actes recueillis dans les premiers temps de l'Eglise par ces hommes pieux dont nous avons parlé , et que Bolland et les savants de l'Ordre de Saint-Benoît * ont publiés avec la saine critique qui les distingua toujours.

III. LEGENDES RELATIVES AUX HOMMES CELEBRES DE L'HISTOIRE ANCIENNE ET MODERNE.

Si des légendes sacrées nous passons à celles qui sont relatives aux hommes célèbres de l'histoire ancienne et moderne, nous trouvons aussi une matière considérable ayant ses divisions naturelles , divisions qui se partagent en faits nombreux et distincts.

Et d'abord , en considérant l'homme individuellement, nous voyons, comme nous l'avons déjà remarqué , qu'il n'en est peut-être pas un seul parmi tous ceux dont la mémoire est arrivée jusqu'à nous ,

* Acta Sanctorum ordinis Sancti-Benedicti in sœculorum classes distributa,elc,, etc. CoUegit Dom. Lucas d'Achery , etc. Ac ctim co edidit D. Joli. Mabillon, etc. Paris, 1669. 9 parties in-foL

dont les véritables acllons ne soient environnées de fables plus ou moins étendues , plus ou moins bizarres. Quel que vSoil le temps, quel que soit le pays où nous portions nos regards , toujours une légende se mêle à la vérité. Parmi les noms célèbres que nous pourrions multiplier comme exemples, en voici trois des plus fameux : Homcre^ Alexandre ti Mahomet.

En cherchant quelles furent les croyances accréditées sur Homère, nous lisons, dans le prologue du Romande TroyeSj, composé au XII® siècle par le rimeur anglo-normand Benoît de Sainte-More j les faits suivants : Homère fut un merveilleux poète: il écrivit sur la guerre de Troyes, et il chanta la destruction de cette grande ville. Mais il ne dit pas la vérité , car nous savons sans aucun doute qu'il naquit plus de cent années après les événements qu'il racontait. Quand il eut fini son livre, le peuple d'Athènes s'irrita contre lui, l'accusa de trahison, parce qu'il avait fait combattre les hommes contre les Dieux: mais Homère fut un si grand poèt€, qu'il parvint à faire adopter son récit comme vrai *.

* Homcrs. qui fu clers mervelleuî' Et sages et escienteus, Escrist de la destrucioii Del grand siège et de l'achesoii Por coi Trove fut désertée.

Qui ainz puis ne fu abitée.

Mais ne dist nas ses livres voii .

Car bien savons, sans nul espoir, Qu'il ne fu pas de .c. anz nez Que U granz oz fu asanblez.

Il i faut, sans somes parCi,

Notre rimeur ajoute qu'à Rome, un neveu de Salluste trouva dans une armoire la relation authentique de la guerre de Troie, écrite en phrygien par Darès, prêtre d'Ilion : que ce neveu de Salluste mit en langue latine l'ouvrage du prêtre, et qu'il a suivi ce véridique translateur.

Après cette tradition, qui appartient aux hommes lettrés du moyen-âge, voici un conte populaire plus gai, extrait d'un livre imprimé en 1534, et dont le style piquant ne laisse rien à désirer :

« Le divin poëte Homère, qui en ses premiers ans fut nommé Melesigènes , mais puis après fut appelé

Conques n'i fu, ne rien n'en vit.

Quant il en ot son livre fet,

Et an Athènes Tôt letret.

Si ot cstienge coaleuçon :

Danpner le vostrent par reison

Por ce qu'ot fet les Dame Dex

Gonbatre o les homes charnex.

Et les Déesses ansemant

Feisoit combatre avoec la gent.

Et quant son livre recetèrent

Pluisor por ce le refusèrent ;

Mes tant fu Homers de grant pris

Et tant fist puis, si con je truis ,

Que ses livres fu recéuz

Et en auctorité tenuz.

{Roman de Troyes , par Benoît de Sainte-More. , . Ms. duRoy, 75-Caugc, fol. 184, i'°, col. 2.)

Voyez, sur Benoit de Sainte-More et ses ouvrages, le t. XIII, p. 4^7 et suiv. , de V Histoire littéraire de ta France; le t. XVII, p. 655, du même ouvrage. Voyez encore l'abbé de La Rue, Essais sur les Bardes et les Jongleurs anglo-normands, t. II, p. 188 à 206.

Homère, c'est-à-dire en langue ioiiicque, aveugle ou privé de la veuc , un jour qu'il s'estoit allé esbanoier sur le rivaige de la mer, rencontra aulcuns mariniers. Et pour aultant que Homère en cheminant regardoit contre le ciel, en s'esmerveillant des estranges œuvres de nature, iceulx nautoniers commencèrent soy farcer et rire de lui, le jugeans fol et ydiot. Dont fut aulcunement marry Homère, qui leur demanda quelle chose ilz a voient de ainsi rire. Lors les mariniers res pondirent que vrayment se mocquoient-ilz de luy qui s'estimoit de plus saige et subtil engin , que tous ceulx de Grèce : et à peine pourroit-il souldre la question qu'ilz proposeroient. Homère va dire qu'elle seroit doncq difiicile outre mesure, s'il n'en sçavoit donner l'interprétation. Les nautoniers respondent : Or devine , Homère: Ce que naguière nous avons prins nous avons perdu , et ce qui s'est saulvé nous avons. Si Homère lors fut en grand' fantasie, ne s'en fault esmerveiller, car certes il ne sçavoit tant ymaginer en son esperit qu'il sceut à quoy tendoit la signiiîancc de celle question, et tx)ut son jugement se tournoit sur les poissons. Longuement fut Homère sans soy mouvoir, estonné durement. Mais les mariniers rioyent à plaine gueuUe, voiant qu'un tel poète estoit par eulx mis de cul et fait quinault. Enhn après que Homère par les mariniers eust sceu la signifiance de celle question on dist qu'il fut si actaint de despit pour la vilité de la demande qu'il n'avoit peu souldre qu'il issit hors de sa mémoire et entra en une folie qui lui dura presque dix ans, sans pouvoir recouvrer guarison. Et comme dient aulcuns, enhn il se

tua pour celle raige qui le vexoit si longuement *. » Si du chantre d'Achille, nous passons au grand Alexandre y nous trouvons sur le héros macédonien des fables si nombreuses, que leur simple analyse dépasserait encore les bornes de cette introduction. Nous dirons seulement que les rapides conquêtes accomplies par le fils d'Olympias, la puissance peu durable, mais brillante, qu'il exerça sur les peuples de l'Orient, firent attacher à son nom des traditions multiples et embellies de toute la magie naturelle à ces peuples : mêlées avec les actions véritables ou fausses que les auteurs anciens et ceux des premiers siècles de notre ère recueillirent dans les nombreux écrits relatifs a ce vainqueur du monde, ces fables produisirent une légende très- étendue qui inspira souvent les trouvères du moyen-âge. Il en révSulta ces fameux romans d'Alexandre, qu'il nous est impossible d'analyser ici. Seulement voulant faire connaître les principaux traits de la légende relative au roi macédonien , voici son histoire merveilleuse d'après un trouvère qui, né au XIV® siècle, résuma dans un long poème une partie des traditions fabuleuses qui étaient répandues alors ^:

* Préface du livre intitulé : Les fantastiques Batailles des grands roys Rodilardus et Croacus: translaté de latin en françoys. Imprimé nouvellement. 1554. Lyon^Fr. Juste. 1 vol. petit in-8. V oyez Brunet, Manuel du Libraire, article Homère.

2 Le passage (|ue nous allons citer est l'analyse d'une partie d'un poème en vers français appelé le Renart contrefait. Nous le donnons d'après M. Robert, qui a examiné ce poème dans son Essai sur les Fabulistes français, t. I, p. cxlii des Fables inédites des xii, siii ef xiv* s<VcteSj et Fables de La Fontaine rapprochées de celles de tous les auteurs qui

«Nectanebus, roi d'Egypte et savant magicien, chassé de son royaume par Artaxerce , se réfugie à la cour du roi de Macédoine; celui-ci était absent. Le prince égyptien, devenu amoureux de Cléopâtre, lui apparaît sous la ligure d'Ammon, et lui persuade que les Dieux veulent avoir d'elle un enfant, auquel ils destinent l'empire du monde. Philippe, également prévenu par des songes de l'honneur que lui préparent les divinités, voit avec plaisir la naissance d'Alexandre, qui égalait sa mère en beauté, quoique dans sa figure on pût retrouver quelque chose du lion et du léopard A peine adolescent, il reçoit les ambassadeurs du roi de Perse, qui venaient chercher le tribut que Philippe avait coutume de payer : « Allez, leur dit le jeune prince, il n'y a plus rien ici pour vous : tant que mon père n'eut pas d'héritier, une poule lui pondait des œufs d'or qu'il envoyait à votre maître pour avoir la paix : mais depuis qu'il a un fds, la géline est devene stérile. )i

« Alexandre avait quinze ans lorsqu'il ht sa première chevalerie : à son retour, Philippe est tué dans une bataille contre un transfuge grec envoyé par le roi de Perse, avec une armée, pour obtenir le tribut qu'on lui avait refusé. Le héros venge la mort de son père par celle de l'assassin; puis, se mettant à la tête des Grecs, desThraces, des Macédoniens et des Barbares, il part pour soumettre le monde : il se rend maître de l'E^gypteet de l'Italie, passe en Asie, prend Tyr, et livre les batailles si célèbres, que notre auteur raconte d'une ma-

avaient avant lui traité les mêmes sujets , etc., elc, Paris, iSîS, 2 vol. in-8.

nière tout autre que l'histoire : il règne dans ces récits une confusion extrême : les noms, les lieux, les temps, tout est de'fîguré, tout est bouleversé. Par exemple, c'est a près avoir pris Pfr5/6'^/m(Persépolis) qu'il arrive aux tombeaux des Grecs et des Troyens morts sous les murs d'Ilion.

Darius se rendait auprès du roi Porus, dont il avait imploré les secours, quand il fut assassiné par deux satrapes. Alexandre venge sa mort, et lui fait rendre les derniers honneurs. Il poursuit ses conquêtes, et, après avoir vaincu Porus, il écrit au roi des Brames pour l'engager à se soumettre; c'était Ovide qui était alors leur souverain. Sa réponse ne ressemble en rien à celle que le conquérant reçut des Scythes : « Nous sommes gens simples , ne suivant que les lois de la douce nature, et ne reconnaissant que les doctrines de Jésus- Christ; vous autres Grecs, qui vous regardez comme fort au-dessus de nous, vous êtes au-dessous de la brute, puisque vous adorez des divinités infâmes. »

Il nomme les dieux de la Grèce, et l'on voit que ce prince, ou celui qui le fait parler, ne connaît pas mieux la mythologie que l'histoire : Apollinain est la déesse de la médecine et de la musique; Seleran est le dieu du froment; Pallade dieu du ventre, et Bacchus dieu des bras, etc.

Nous ne suivrons pas le prince grec dans les Indes orientales, où il trouve des merveilles dignes de l'empire des fées, et comparables à toutes celles que peuvent nous offrir les Mille et une Nuits : déjà il avait vu dans une partie de ces contrées, que l'on peut comparer au

royaume de Cocagno, le cliAleau du soleil , qui semble ici représenter l'empiredu leu: il avait soumis la terre: il lui reste a examiner les deux autres éléments, Tair et l'eau. Pour le premier, on attache à un trône, sur lequel il s'assied, des griffons que Ton a fait jeûner pendant plusieurs jours : lui-même tient des viandes placées au haut d'une longue lance qu'il élève au-dessus de sa tête, et les oiseaux fabuleux, qui doivent le transporter audessus des autres humains, le font monter en cherchant à atteindre la pâture qu'on leur offre: quand il a assez contemplé le globe d'un point trèvS-élevé, il abaisse la même lance, et ses coursiers ailés, se dirigeant dans le sens que l'appétit leur indique, le ramènent sur la terre. Voilà, je crois, un aérostat aussi ingénieusement inventé que les aiglons d'Esope. Une véritable cloche de plongeur, faite avec des verres transparents et bien solidement unis, lui sert à reconnaître les prodiges que l'humide élément renferme dans son sein.

Après tant de faits remarquables en tous genres, il retourne à Babylone, où il meurt empoisonné dans un festin ' .

C'est dans la célèbre chronique attribuée à l'archevêque Tu r pin que nous trouvons l'une des plus anciennes et aussi l'une des plus curieuses de toutes les traditions relatives à Mahomet. La voici :

« Les ydoles et simulachres lesquelles Charlemaigne trouua en Espaigne furent toutes destruictes par son

* Vovex, sur l'origine des fables relatives au roi macédonien, l'Exanien critique des anciens historiens d'Alexandre, par M. de Sainlc-Croiï. Seconde édilion. Paris, an xiii-i8o4, in/j, p. i^j^.

commandement, lors rydole qui est en la terre nommée Allaudaus. C'est le lieu proprement auquel est Salam, et est dict Salam Dieu en langue arabique. Les Sarrazins disent que celluy ydole forgea leur législateur Mahomet, lequel ilz honorent en son nom et commencèrent à l' honorer des quant il viuoit encore. Le dict Machomct, faux législateur, scella et signa en celluy simulachre une légion de dyables par son art magique. Et a celluy faux ymagc si grand force et vertu par celluy art, que jamais personne ne la peult rompre, car quant aulcun Crestien s'approche de la dicte statue magique, il périt incontinent. Mais quant aulcun des Sarrazins va en celluy lieu pour adorer et deprier le dict Mahomet, il s'en retourne sans aulcune lésion et blessure. Si aulcun oyseau d'auenture se mect sur le dict ymage machometiste, il meurt soubdainement * . )^

Pendant le Xlil® siècle, Vincent deBeauvais, dans son Miroir liistorial ^, et le frère Guillaume de Tripoli, moine du couvent d'Acre, donnèrent sur le prophète des détails assez nombreux mais faux pour la plupart. Ils ne portent pas cependant un caractère de merveilleux aussi prononcé que les faits rapportés plus haut ; quelques circonstances de la vie de Mahomet dénaturées par des détails empruntés aux mœurs de l'Occident, composent le récit des deux moines. C'est d'a-

* Chronique de Turpin, en français ; f" 2, v", col. 2, delà réimpression faite en i855 chez Terzuolo pour Silvcslre. Paris, in-4"' — Voyez aussi la page 10 de la même chronique latine , donnée à Florence eu 1822 par Ciampi. 1 vol. in-8.

2 Livre xxiii, ch. ùg. du Spéculum hisforiale.

pros eux qu'AloxaiidiT Dupont, trouvère du XII^^ sièrle, a iait uu poème ([ui reproduit, eu les auipliliaut encore, tous CCS récits mensongers *.

Dans un autre poème déjà cité plus haut, le Renard coiilrefuit, se trouve sur Mahomet une légende qui nous lait très-bien connaître dans quel esprit le moyenàge inventait sur les hommes célèbres des fables grossières et leur donnait pour cadre ses costumes et ses mœurs. Voici comment Re??un/ parle de Mahomet^ qu'il dit avoir été contemporain du roi de France Dagobert:

« C'étoit un cardinal fort instruit et doué surtout du don de la prédication : tout le sacré collège le pressoit d'aller dans l'Orient pour convertir les Sarrazins : il refusent opiniâtrement. Pour le décider a accepter cette mission, on lui promit de le créer pape à la mort de celui qui occupoit le trône pontifical; il céda alors, et ne partit qu'à cette condition. Il possédoit tellement l'art de persuader, que les Sarrazins accoururent en foule pour l'entendre, et ne tardèrent pas à embrasser la religion chrétienne; mais le souverain pontife venant à mourir, les cardinaux ne se souvinrent plus de leurs promesses : un d'entre eux fut nommé à cette dignité promise à Mahomet, et celui-ci, indigné de leur manque de parole, détourna les peuples qu'il avoit convertis

* Ce poème a été publié sous ce titre : Roman de Mahomet j en vers du xii]" s/ec/e^par Alexandre Dupont ; et Livre de La loi au Sai-rasin, en prose du xiv*^ siècle; par Ilaymond Lulle, etc., etc. ; par MM. Reiiiaud el Franc. MJcbcl. Parb, Silveslrc, i vol. in 8". — Vojez sur Guillaume de Tripoli, l;«l)ricius, Biblioiheca lalina viœdi evi. Siuner, Catalogus codicum Mss. Bihliotliecœ Ucrncnsis, etc., (te Rornse , 1770. 3 vo!. iu S**, t. II, p. i>8i.

de la route qu'il leur a voit montrée, et les engagea dans les erreurs les plus graves * . »

Toutes ces fables et plusieurs autres encore furent de nouveau mises en lumière par un religieux espagnol que des critiques représentent comme un juif converti. En 1459, Alphonse de Spina , moine de l'observance de Saint-François, recteur de l'Université de Salamanque, et chargé par quelques évêques de la recherche des hérétiques, publia un livre bien ignoré de nos jours, mais qui eut au XV® et au XV!*^ siècle plusieurs éditions. Dans cet ouvrage, qu'il intitula Forteresse de la Fc>j(FortalitiuniFidei), Alphonse examine les différentes guerres que la Chrétienté eut a soutenir contre les peuples infidèles, et c'est avant de raconter les combats livrés aux Sarrazins que l'auteur parle de Mahomet; nous empruntons à cet ouvrage, mis en français quelques années après sa publication, les deux fragments qui vont suivre et qui résument parfaitement toutes les croyances superstitieuses qui se rapportent au prophète :

« Le premier article est de la naissance de Machomct quant a sa lignie, et quant au lieu de sa nativité. Pourquoi il esta noter que Machomet prinst sa naissance de la lignie de Ysmael, lils du patriarche Abraham et de Agar son ancelle (servante^ Cestui Ysmael fut très-mauvais ydolatre , pourquoy Dieu le débouta de la maison de son père, et l'envoya demourer au désert de Pharan,

comme il appert au XXI® chapitre de Genèse Ici

l'auteur donne une longue généalogie depuis Cédar fils d'IsmacL jusqu'à Abdalla^ qui engendra Mahomet dans

' T. làdsFables inédites, etc. de M. Tiobcrï, p. cxlt.

wie femme appelée Eminaj fille de Hayiis ; puis il ajoute: La quelle Emina conceut et enfanta le dict Machomet en une ville nommée Ytraris , cmprès Mecque ou Royaulme d'Arabe; cestui Machomet, le tiers angele dynbolique pour la confusion du genre humain, lequel eust une banière très haulte en laquelle estoit escript Coiicupiscentia Garnis^ soubs laquelle il milita jusques à sa mort, et en deceut plusieurs hommes et tous les sectateurs de sa très mauldicte secte

« Le second article est assavoir par quel auteur la secte de Machomet eust sa naissance, pour quoy il est à noter que le dessus dict Abdallas père de Machomet avoit grande familiarité et société avec ung très saige juifs en la science d'astronomie, le quel juifs estoit aussi bien enseignié en la loy des Cres tiens comme en la loy des Juifs : et advint que en l'an que la dessus dicte Emina conceut le dit Machomet, en toute la terre d'Arabe fut très grande seicheresse , tellement qu'on ne povoit ahaner ne semer, et par difliculté de pain les homes ne mengeoient sinon herbes et les rachines qu'ils pouvoient trouver aux champs. Quand donques le temps vint que Emina acoucha de son enfant Machomet, le dessus dict juifs regarda et signifia la concordance des estoilcs et des planètes sur la nativité de l'enfant, et entendi par icclle conjecturation et concordance quecest enfant devoitestre fort et puissant en royaulme et en la loy; et quant ceste nativité advint, Abdallas son père estoit allé en Jérusalem pour faire son oraison à Dieu, comme il estoit de coustume, car adonc tout le

AU LIVRE DES LÉGENDES. flf)

monde pour la plupart cstolt Crestien. Quant il lut retourné, rastronomicn juif dessus dit lui récita ce qu'il avoit trouvé et entendu en la nativité de son enfant : et tantost après le dit Abdallas mourut en la dite ville de Ytraris. Au tems queMachomet futnés, ceulx d'Arabe et d'Auffrique estoient en grande variacion, assavoir à la quelle credence ils se tenroient, ou à la foy des Crestiens, ou des Juifs, ou à ensuivre la secte des Arriens, les quels pour lors iirent grand trouble en l'église de Dieu, et comme Ma ch omet fust venu en Teage de quatre ans, le juif astronomien dessus dict faindy (^feignit) en mentant que deux angeles estoient venus à Machomet, et lui a voient esrachié son cuer et l'avoient parti à moitié et en avoient osté tout le sang, et que après ils l'avoient lavé d'eau belle et nette et l'avoient pesé contre les cuers de dix hommes de la lignie et après contre mille autres cuers d'autres hommes, et que tousjoursils avoient trouvé que le cuer de Machomet pesoit plus que les autres et que se cestui cuer estoit pesé contre tous les autres cuers de tous les hommes d'Arabe, qu'il les excederoit en prix, et dist ce juifs en mentant que l'angele Gabriel lui avoit révélé toutes ces choses en vision.

«Après doncques que Machomet fut venu en l'eage de huit ans, sa mère Emina morte et son tayon (^ayeul) Abdemutalif mort, Abutalibson oncle, frère à son père, le print en garde et le bailla à enseigner au dit juif astronomien, le quel l'instruisit en science naturelle et en loix des Juifs ctdesCrestiens, par laquelle doctrine ainsy receue du dist juifs il commença à croire les choses que depuis il mist en sa maulditte secte, laquelle il composa

à la perdition de toutes les amcs qui y ont creu et qui encorcs y croient. Long-tems fut Machomet introduit par cestui juif, et advint que quant il fut en l'eagc de XXV. ans, souvent aloit en Egypte pour exercermarcliandisc et dcmouroit illcc aucune espace de temps chacun an, en conversant avec les Juifs et Crestiens, et espécialcment, il conversoit souvent avec un moine d'Antliioce, nommé Jehan, lequel il tenoit pour son espécial amy ; et estoit ce moyne hérétique, et de ce moyne hérétique il aprinst plusieurs choses tant de la nouvelle loy comme de l'ancienne, a sa defension contre les Juifs et Crestiens, quant il disputeroit entre eulx, car tout ce que ce moyne luy enseignoit estoit contre Dieu et contre la loy. Il fust aussi disciple d'un autre moyne, nommé Sergius, hérétique en l'erreur des Arriens. Cestui Sergius, pour ses erreurs débouté de son monastère, vint en Arabe ets'acompaigna de Machomet, auquel il enseigna plusieurs choses tant du Nouvel Testament comme de l'Ancien, par quoy il appert assés de qui la mauldicte secte de Machomet eust sa naissance ; car ce fust d'un juifs, et de deux moynes hérétiques et du dyable, qui fust le principal maistre *. «

* Extrait du quatrième et du cinquième livi'c de la Forteresse de la Foy. Ms. du rv* siècle. On lit à la lin: Le présent volume a été tr;iuslaté de latin en IVauçois par Pierre Ilieluirt dit l'Oiselet, prcslre et curé des Marques. — T. I. p. (>8. 70, 70. du Catalogus Codicum Mss. Bibliot/iecœ Bcrnensis, etc., etc., curante. JX. 11. Sinner. B( rnse, 1760. in-8., 3 vol. — Voyez, dans la Biographie uîiiverselle deMichaud, art. Spina (Al- [)house de), quelques détails sur ce Franciscain ; voici le litre de son livre :

Foi taliliuni Fidei in universos christ ianœ leligionis liosles i Judœorutn et Saraccnùnw non Inialido brevis ncc minus lucidi compcndii valto rabicm

Si nous passons à des temps plus modernes, nous ne trouvons pas un moins grand nombre de ces traditions fabuleuses; elles remplissent au contraire la meilleure partie des premiers temps historiques chez les peuples actuels de l'Europe. Un fait relatif à notre histoire littéraire pourra donner une idée de toute l'étendue de ces traditions, c'est que les poèmes consacrés aux actions presque toujours merveilleuses de l'empereur Charlemagne et de ses compagnons d'armes, forment un ensemble de plusieurs cent mille vers.

Cette partie toute nationale du Livre des Légendes mérite, on peut nous en croire, de fixer l'attention: jamais peut-être un aussi beau sujet n'a exercé la plume d'un écrivain. La tout se rassemble pour toucher l'âme, pour étonner l'esprit, pour les charmer par des récits variés et attachants. Les plus nobles souvenirs, les noms des héros les plus célèbres de notre histoire, se mêlent à des traditions trop souvent fabuleuses, il est vrai, mais qui ont amusé notre enfance, et dont nous retrouvons avec plaisir l'origine dans ces anciens poèmes, quelquefois plus vrais qu'on ne l'aurait soupçonné

cohibens; fortltudinis iurris non absre appeUatum quinque turrium inexpugnabitiimi inunimine radians: succincte admodum et ad. amussim quinque parti um librorum forragine absoiutum. jNuiemberg, lAyA* lAo^; J.yoïi, i5ii et i525. in-4 et m-8 golh. — Voyez encore au sujet des fables aduiisessur Mahomet le chroniqueur Mathieu Paris à l'année i236, p. 289, col. 2, de l'édition de Paris, \c\i\e Guill. Pelé, 1644» in-fol. Maihei Paris MonaclùAlbancnsis Angli Ilistoria Major, ']axU exemplar Loudincnse. 1671, etc., etc. Ediloie Wi!. Wals.

Voir aussi Description des Monuments musulmans du cabinet de M. le duc de Blacas, par M, Reinaud. Paris. 1828, 2 vol. iH-8,t l.p. 288, * t t. II, passim.

iFabord. Là, passent tour à tour sous nos yeux, Chailema^ne, dont nous voyons la grande figure peu à peu se réduire l\ des proportions bien petites, et devenir, après avoir épouvanté le monde, le type du roi féodal, seigneur do la principauté de Laon et insulté par le plus mince de ses vassaux; Roland, Olivier, Fierabras, les quatre fils Aimon sur leur cheval Bayard, le cousin Maugis, qui par astuce devint pape de Rome, le fameux Oger le Danois et Tarchevêque Turpin, le type du prélat-guerrier des temps féodaux; nous voyons tous ces hommes accomplissant des actions plus ou moins étranges, mais toujours nobles et grandes. Dans ces longs et curieux récits, jamais la fable ne s'est approchée davantage de la réalité. On retrouve cette dernière, on la devine sous une foule de détails intéressants pour les mœurs , mais quelquefois trop longs et par conséquent fastidieux.

Il est vraiment curieux de suivre la fortune de ces brillantes compositions : nés des chants que le peuple allait répétant sur la grande époque du règne de Char- Icmagne et de ses fils, ces poèmes, qui sont appelés Chansons de Gestes y s'étendirent peu à peu sous la plume des trouvères, qui charmaient ainsi les loisirs du cloître; puis vinrent s'y joindre encore les récils étrangers que les jongleurs y ajoutèrent à mesure qu'on s'éloigna davantage de l'époque et des actions qui avaient donné naissance à ces poèmes, et des temps où vivaient ceux qui les premiers les avaient réunis. Quelques actions miraculeuses attribuées à Charlcmagne et dont le nombre augmenla beaucoup avec sa canonisation , firent

passer le merveilleux dans ces Chansons de Gestes assez courtes, assez simples dans leur rédaction primitive, mais qui prirent en ces transformations une prolixité fatigante. Des faits et des hommes d'une époque postérieure vinrent se mêler à ces récits , et déjà au XIII® siècle on ne retrouve presque plus de Chansons de Gestes avec leur native originalité. C'est sous cette forme et à cette époque que ces poèmes jouirent de leur plus grande illustration. Piecueillis en de splendides manuscrits, ils charmèrent les ennuis des châtelaines et de leurs nobles époux , alors que ces derniers étaient retenus par l'hiver dans leur triste manoir. Combien de fois , réunie dans la grande salle, rangée autour de ses maîtres assis sous le dais féodal, toute la gent du château écouta le chapelain lisant le poème des Garins ou celui de Guillaume au court nez, ou bien encore les longues aventures des quatre fils Aimon ou du noble chevalier Tristan ; combien de fois ces âmes guerrières , au récit de si hautes actions , se sentirent émues ; combien de fois ces hommes poussèrent des cris de joie alors que le héros mettait glorieusement à fin les plus terribles entreprises! Ce fut là, nous le répétons, le triomphe et l'apogée de cette littérature. Plus tard, ces poèmes ayant cessé d'être compris, furent traduits en français et en prose; ils perdirent la vigueur originale dont les avaient empreints les vieux chants populaires auxquels ils devaient naissance. L'imprimerie, dès son origine , s'empara des romans de chevalerie; elle les reproduisit presque tous, mais en prose et en altérant encore le langage dans lequel ils avaient

été traduits. Jusque là cependant ils gardèrent quelques traits de leur vieille originalité: mais ils se perdirent enticrement a la lin du xvi*^ siècle , alors que ces nobles compositions, abandonnées aux presses vulgaires de la veuve Oudol et formant une partie de la Biùliol/ièçue Bleue, se vendirent sur le Pont-Neuf, concurremment avec les almanacbs populaires et les œuvres deXabarin. 11 est facile de comprendre, quand on les lit dans cette forme, la réprobation, le ridicule, que, dès le xvi® siècle, le génie de Cervantes et celui de Rabelais a voient su jeter sur eux, ridicule que les plates traductions de quelques prosateurs du xvill® siècle n'étaient pas faites pour diminuer.

On voit par cette esquisse rapide de la destinée littéraire de ces nobles écrits, qu'ils allèrent toujours dégénérant, toujours perdant de leur forme native, de leur couleur originale. L'espace nous manque pour développer ici d'une manière convenable toute l'importance de ces anciens poèmes; nous pouvons seulement assurer qu'ils touchent à toutes les origines de notre histoire et de notre littérature, de nos mœurs et de notre langage, origines qui ne seront bien connues qu'après une longue série d'études sur ces nombreux monuments laissés à notre investigation. On a dit mal à propos qu'ils n'étaient qu'une suite fastidieuse de combats entre quelques chevaliers errants et des géants ou des monstres créés à plaisir. Les récits de guerre y sont multipliés, il est vrai, et trop souvent rebutent le lecteur, mais il s'en trouve beaucoup d'autres encore, et par eux seuls nous pouvons bien coni»aitre la vie privée,

les coutumes, le langage de nos aïeux. Certes, après un examen superficiel, il a été plus facile de condamner ces vieux monuments de notre gloire que de les lire et de les e'tudier. Malgré ce dédain, le temps est venu, espérons le, où ils seront appréciés comme ils le méritent ^ .

Au milieu de toutes les légendes que ces monuments ont conservées, nous en choisirons une qui, parles souvenirs auxquels elle se rattache , les noms qu'elle célèbre, s'élève à la hauteur d'une belle épopée: nous voulons parler de la Chanson de Roland. Ce poème, dont une des rédactions primitives vient récemment de nous être rendue % contient le récit de la célèbre bataille dans laquelle, attaqués par surprise au milieu des montagnes, les plus vaillants hommes de l'armée de Charlemagne furent tués en trahison. Comme il arrive toujours pour les traditions les mieux connues, les plus chantées, l'histoire ne nous a conservé que peu de lignes sur le malheur de Roncevaux^ ; mais les poèmes

^ Déjà les vœux que nous formons ici sont en partie exaucés. Les travaux de M. Raynouard, ceux de MM. P. Paris, Francisque Michel, et (.le plusi(!urs autres, ont commencé à faire connaître toutes les richesses historiques ou littéraires renfermées dans ces anciens poèmes. Nous espérons nous-même, en consacrant plusieurs parties du Livre des Légendes à ces belles productions, aider quelque peu à leur rendre tout l'éclat qu'elles méritant.

^ M. Erancisque Michel, dans le voyage qu'il vient de faire en Angleterre, a trouvé un texte en vrrs français du xii" siècle , du poème de Rouccv«ui; c'est grâce à l'obligertncc qu'il a eue de nous communiquer son travail, qui va bientôt paraître, que nous avons pti donner l'analyse qu'on lit ici de cette chanson du vieux temps.

^ Voyez à ce sujet la Disscrtalion sur le Roman de Roncevaux , par ^1. li. Monit^ Pais, imprimerie myalo , 1802, iu-8, page 7G. Vovez

Gâ INTRODUCTION

de rédaction différente qui en ont conservé le souvenir, les chants que les nations européennes y ont consacres, les allusions fréquentes que les trouvères et les jongleurs ont faites a ce sujet, tout prouve que cette bataille fut terrible, et causa de grandes pertes au puissant empereur. Dans notre poème, elle est couvsidérée ainsi; ce ne sont pas seulement les Basques, les Gascons, qui attaquent les barons français, mais encore les Sarrasins d'Espagne après avoir appelé à leur aide tous les peuples d'Afrique. Rien de plus simple que la geste de Pioîand ainsi que nous la lisons dans cette rédaction, dont on peut fixer le langage comme appartenant au Xll® siècle; écrite en vers de dix pieds, elle se divise en couplets de longueur inégale, rimant par assonnances, et qui presque tous se terminent par un cri de guerre, Aoh qu'on peut traduire, en avant ! C'est la mort du fameux Roland , des douze pairs de France , dont il faisait partie , et des vingt mille braves qui les entouraient. Analyser cette belle œuvre est impossible; d'ailleurs mise en prose elle perd toute sa beauté; cependant nous allons tâcher d'en faire connaître quelques passages :

H y a sept ans que l'empereur Charles est en Espagne; il l'a presque entièrement conquise, et le roiMar- >sile, après un conseil tenu avec ses amiraux, envoie à l'empereur un ambassadeur qui lui dit :

« Dieu vous sauve! le roi Marsile vous présente une grande partie de ses richesses, des ours, des lions, sept cents chameaux, mille autours et quatre cents mules

aussi la préface que M. F. Michel a [ilacéc en tête de la Chanson de Uoiand. Paris. Silvcstre , i85G , in-8.

AU LIVRE DES LÉCxENDES. G!)

chargées d'or et d'argent; il vous demande de quitter l'Espagne, il s'engage à vous suivre à Aix. »

A ces propositions de paix, Charles, inclinant la tcte, ne s'empresse pas de répondre: il fait venir tous ses barons pour prendre leur avis. Roland s'oppose à la paix , mais Ganelon et le duc Naimes font observer qu'il serait injuste de refuser un ennemi vaincu. L'empereur veut envoyer un ambassadeur à Marsile: Roland, le duc Naimes, l'archevêque Turpin, demandent à remplir ce message, mais Charles leur impose silence : « Allez vous asseoir, dit-il; ne parlez que quand on vous le commande. »

Puis il reprend :

« Trouvez-moi un autre baron qui remplisse ce mes-

sage.

— Mon beau-père Ganelon ? dit Roland.

— C'est un homme sage, » ajoutent plusieurs barons. Mais Ganelon se lève, jette à terre son grand manteau de martre, et s'écrie, en apostrophant Roland :

« Fou que tu es, chacun sait que je suis ton beau-père ; si l'on m'envoie à Marsile, prends garde qu'il ne t'arrive malheur. »

Roland répond ;

« Tu parles comme un fou ; on sait que les menaces ne m'effraient pas. C'est aux hommes sensés à remplir des messages : si le roi veut, j'irai à ta place.

— « Tu n'iras pas! s'écrie Ganelon ; tu n'es pas mon homme, je ne suis pas ton maître : Charles commande ici ; je remplirai sa volonté. »

A ces paroles, Roland se prit à rire. Après cette in-

suite, Gnnclon va remplir son message auprès de Marsilc, et ne larde pas a se venger en trahissant. Mais bien qu'il se rende coupable d'une action aussi lâche, le baron français est lier et hardi devant Ma rsile, et quand ce dernier lui dit : ** Charles est vieux maintenant, il a au moins deux cents années, ne pense-t-il pas au repos? — Non, non , répond Ganelon, Charles est toujours fort; tant qu'il aura autour de lui les douze pairs de France, Olivier, Roland, Charles ne peut craindre homme (jul soit virant. »

Mais c'est dans le récit du combat que le poème s'élève a des beautés du premier ordre. Après une longue énumération de tous ces rois sarrasins qui viennent au secours de Marsile, nous voyons les douze pairs de France et leurs vingt mille compagnons engagés dans les montagnes de Navarre, entourés d'ennemis qui s'avancent contre eux : Olivier, qui est monté sur un arbre pour voir cette multitude qui les environnait, dit à Roland :

« Les païens sont en nombre, et nous Français nous sommes peu : compagnon, si tu sonnais du cor, Charles viendrait à notre secours. »

Roland répond :

<( Jà ne plaise à Dieu que mes parents soient honnis par mon fait ! je frapperai de ma bonne épée Duramlal, et les païens seront venus à tort; ils mourront tous.

— » Compagnon, sonne du cor, répète Olivier.

— » Ne plaise a Dieu, réplique le héros, qu'il soit dit par nul homme vivant que les païens m'ont forcé à sonner du cor: les Français sont bons, ils frapperont bien.»

Quand Roland voit qu'il faut livrer bataille, il se rend fort comme lions et léopards^ il dit aux Français :

« Compagnons, mes amis, rcmpereur nous a laisses ici vingt mille , tous braves. On doit souffrir de grands maux pour son seigneur , l'on doit perdre de la chair et du sang. Frappez de la lance, comme moi de Durandal, ma bonne épée que me donna Charles. Si je meurs, on pourra dire qu'elle était à noble vassal. »

Puis est venu Turpin l'archevêque ; il a dit :

« Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici; nous devons mourir pour notre roi et pour défendre la Chrétienté. Près de livrer bataille aux Sarrasins, amendez-vous , confessez vos fautes , et si vous mourez , pieux martyrs, vous monterez aux cieux. » Les Français se prosternent et l'archevêque les bénit.

Alors s'engage un terrible combat; mais le nombre l'emporte sur la valeur, et les douze pairs succombent, non sans avoir écrasé une foule d'ennemis.

Cependant ils restent trois encore , l'archevêque Turpin, Olivier et Roland. Quand ce dernier voit tous lesFrançais morts, il a grand deuil: « Cher compagnon, dit-il à Olivier, nous pouvons plaindre douce France la belle. Comment apprendre à Charlemagne notre défaite ?

— » Mieux vaut mourir, répond Olivier.

— » Ah! dit Roland , je vais sonner du cor ; Charles entendra, et nous pourrons revoir la France.

— » Honte et vergogne! s'écrie Olivier; quand je l'ai dit tu ne l'as pas voulu ; à présent les Français sont morts par ta légèreté , il faut les suivre et périr avec eux.

— » Je vais sonner du cor, dit Roland.

— » Si tu le fais, cric Olivier, tu n'auras pas ma sœur que tu dois épouser. »

Mais Turpin leur commande d'appeler Charles pour venger leur défaite, et Roland vSonne du cor avec une telle force que le sang lui vient à la bouche et que ses veines se brisent. Charles, qui était a trente lieues, l'entend, il s'écrie : « Bataille font 720s hommes! — Je ne le eroî'spaSj » reprend Ganelon.

Tous les Français meurent, Roland tombe épuisé ; il lui reste un peu de vie cependant; il saisit son cor, il en tire un son presque mourant. L'empereur s'arrête , il écoute :

« Mal nous va, dit-il: mon neveu Roland ne peut plus sonner! » Et il dirige sa marche vers Roncevaux.

Roland est seul , la mort va s'emparer de lui ; il prend sa bonne épée Durandal, et veut la briser contre la pierre: mais vains efforts, la pierre se brise et non l'épée! « Ahl Durandal, s'écrie le chevalier, comme tu es bonne et blanche et brillante! «

Mais Roland , près de mourir , s'appuie contre un arbre, tourne son visage du côté de l'Espagne, afin que Charles et son armée puissent dire que le noble baron est mort en conquérant : puis, demandant a Dieu pardon de ses fautes, il rend l'âme, et les anges du ciel l'emportent avec eux. Roland n'est plus! et Charlemagne arrive a Roncevaux!

Ici se terminent les extraits que nous donnerons de cette magnifique épopée. L'empereur venge la mort des douze pairs, punit Ganelon le traître, et revient dans

son royaume; mais il est navré, il pleure, arrache ses cheveux blancs et s'ëcrie : « Ah ! que vais-je dire aux Français , qui me demanderont les douze pairs et Roland?.... »

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