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IV. LEGENDES RELATIVES AUX PEUPLES ET AUX VILLES

Après avoir fait comprendre ce que l'homme pris individuellement a pu inspirer a l'imagination des peuples , cherchons ce que ces peuples ont raconte sur eux-mêmes , sur leur origine, sur les différentes époques de leur histoire. Quanta leur origine, nous la voyons toujours environnée de fables, et ces fables sont pour un grand nombre d'entre eux la plus chère comme la plus sacrée des croyances; bien plus, pour les nations de l'antiquité surtout, le respect envers ces croyances n'a jamais cessé d'exister.

Les Chaldéens prétendaient qu'avant le déluge ils avaient eu dix rois qui régnèrent quatre cent trentedeux mille ans. Les noms de ces princes imaginaires se trouvent da ns les fragments des historiens de Chaldée ; et Berose assurait que , de son temps , on conservait dans Babylone des mémoires de ce qui s'était passé plus de cent cinquante mille ans avant lui. *

Les Egyptiens n'avaient pas moins de prétention a passer pour le plus ancien peuple de la terre, etSyncelle

* Berose , dans »S/nce//t\

rapporte à ce sujet qu'avant le premier homme qui régna chez eux, ils avaient été gouvernés par des dieux pendant plus de trente mille ans * .

Interrogez les Grecs, ils vous répondront que leurs premiers rois avaient tous été dieux ou lils des dieux. Jupiter frère du Ciel, et plus ancien que l'autre Jupiter fils de Saturne, fut le premier roi de Crète. Phoronée, roi d'Argos, passait pour être le fUs d'un fleuve. C'était une opinion reçue dans Athènes que Cécrops avait été moitié homme, moitié serpent. On connaît l'histoire de Cadmus , époux d'une fille de Mars et de Vénus , et celle de Thèbes , dont les murs s'élevèrent au son de la lyre d'Amphyon. Enfin toute la période connue sous le nom de temps héroïques n'est, chez eux, que l'histoire de la mythologie^.

Quant aux Romains, chacun de nos lecteurs sait l'histoire de la louve qui nourrit Romulus ; la subite disparition de ce dernier ; les mystiques entretiens de Numa avec la nymphe Egérie ; il n'est pas besoin d'une bien grande critique pour placer tous ces faits au nombre des traditions fabuleuses \

Avant que la critique et la science n'eussent éclairé l'origine des peuples modernes , nous voyons les mêmes fables accréditées chez leurs premiers historiens. Les

* Syncelle.

^ Valère Maxime, 1. 18, c. 4o » Diod. , liv. 5 ; Pausauias , liv. 2; ArUtoph., Vesp. , v. 4*. Paus., liv. 3.

^ On peut voir l'origine et la cause des traditions fabuleuses des Romains dansle tomeP'deriiistoire derc peuple, par le savant ISiebhur, traduite en français par M. de Golbery. Paris, i85o. in-8.

Espagnols ont prétendu que les Cëtubales avaient cVabord habité leur pays , qu'ils descendaient de Tubal , lils de Japhet; que ce patriarche avait pénétré jusque dans l'Espagne, où il régna pendant cent cinquante années; et un certain auteur de la généalogie des rois de ce pays ne manque pas de nous donner le nom de ses successeurs jusqu'à la prise de Troie.

On saitla prétendue fondation des royaumes de France et d'Angleterre par les Troyens fugitifs: de longues histoires, des chroniques, des poèmes, ont été écrits à ce sujet ; et ces chimères passaient au xiv^ siècle pour des faits si authentiques que le roi Edouard II d'Angleterre, écrivant au pape Boniface YIII , les considère comme établissant ses droits sur l'Ecosse.

Quant à ce dernier pays, on peut lire les traditions relatives au commencement desonhistoire, dansBuchanan. Leur premier prince, assure ce chroniqueur, s'appelait Gatlielus, hls d'Argus, suivant les uns, ou, selon les autres, de Cécrops: il avait été en Egypte, où il avait épousé la princesse Scota, hlle de Pharaon, avec laquelle il vint en Ecosse , et ce pays fut ainsi appelé du nom de sa femme.

Les Irlandais prétendent que César a , petite-lille de Noé , aborda la première dans leur pays , qu'elle s'y réfugia pour échapper au déluge, mais qu'elle fut bientôt engloutie dans l'inondation générale. On montre encore aujourd'hui un tombeau qu'on prétend être le sien.

Il a donc fallu se contenter d'une origine moins ancienne de quelques siècles, et c'est de Bartholanus.

destructeur des géants indigènes, que les Irlandais se vantent d'être issus.

Les Danois se sont imaginé que leur premier roi s'appelait Dan , et qu'il vivait long-temps avant Romulus: ils croyaient même savoir les noms de ses successeurs.

Les Suédois reconnaissent pour leur premier roi Eric , qu'ils prétendent avoir été contemporain d'Othoniel , successeur de Josué.

Les Hongrois assurent que Baiinon donna le nom de Pannonie à la Hongrie ; qu'il en fut le premier roi, et que le commencement de son règne concourrait avec la cent cinquantième année après le déluge; d'autres font descendre les Hongrois d'aujourd'hui d'Hannor, iils de Nembrod *.

On le voit, toutes ces prétendues origines ont leur source première dans la Bible ou bien dans les traditions homériques et virgiliennes , qui ne furent jamais perdues, même pendant les siècles de la plus grande ignorance. D'après ce que nous avons dit sur les Saintes Ecritures et sur l'importance qu'eurent au moyen-âge les études qui leur étaient consacrées, on ne doit pas être surpris des analogies prétendues que les chroniqueurs croyaient trouver entre certains noms et certains

* Voyez sur les origines fabuleuses dei^ nations et sur l'indication des sources , tome XXIX des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Léettî'cs, p. 55, la dissertation de M. deBurigny, dont nous avons pris tous ces détails.

Voyez encore Guvier, Discours sur les révolutions du globe, t. 1", p. 244 et suiv., de Véd\iionïn-b° des Ossements fossiles, publiée par Ed. Docaguc. Paris, i855,

AU LIVRE DES LÉGENDES. 7l

faits des livres sacrés et les premiers temps historiques des différentes familles europëemies.

Nous terminerons ces notes par l'extrait d'un livre peu connu , dans lequel la plus mordante critique lait justice de toutes ces fables historiques, critique d'autant plus curieuse qu'elle remonte à une époque où ces fables étaient accréditées par les meilleurs esprits * :

* Discours non plus métancoliques que divers , de choses mesmemcnt f/ui appartiennent à notre France : et à la fin la manière de bien et justement entouclier les Lues et Guiternes. A Poitiers , de rimprimerie d'Enguilbert de Marnef. i556. i voL petit in-4° de 112 pages. \ oici le jugement que M. Ch. Nodier a porlé sur ce livre : « .... Mais ne faut-il pas aussi remettre en lumière cet excellent écrivain tout entier (Bonaventure Despériers) ou du moins tels de ses ouvrages qui n'ont jamais été reproduits, comme ces chnrmanis Discours non plus mélancoliques que divers, dont le titre de mauvais goût pourrait bien avoir différé la célébrité? Je conviendrai, si l'on veut, qu'ils ne lui appartiennent pas exclusivement , et qu'il faut en rendre quelques chapitres à JNicola» Dénisot et à Jacques Pelletier, les amis de Bonaventure Il est peut-être impossible de citer dans toute la littérature

de celte époque (iSSyj un seul texte de langue dont le style soit plus correct, plus cl.âr, plus élégant, plus souple et plus soutenu. J'ajouterai qu'ils empruntent de leurs sujets mêmes un attrait inexprimable qui eu rendrait la réimpression fort bien entendue au milieu des études de notre temps, puisqu'ils sont presque entièrement consacré? à l'examen de ces questions d'his'oire et de langage dont il est à la mode de s'occuper maintenant. Ces matières difficiles n'ont jamais été aborclées avec plus de grâce et de légèreté dans une discussion d'ailleurs forte et solide, et je ne connais point d'exemple d'une alliance plus heureuse de la mordante causticité de Rabelais avec le scepticisme grave et profond de Montaigne. C'est un de ces ouvrages substantiels et savoureux, si rares en tous pays, qui nourrissent 1 intelligence m faisant sourire l'esprit. « P. 8 de la brochure intitulée : des Auteurs du seizième siècle qu'il convient de réimprimer. Paris, février, iSo5, jointe au Bulletin du Bibliophiler publié chez Tcchencr; place du Louvre, n' 12.

7â INTRODUCTION

De nos historiens qui cherchent l'origine des Gaulois

et François.

« Les philosophes veulent sçauoir les causes et les commencemens de toutes choses , quoy que cela soit à eus difficile ; et nos historiens aussi les origines et sources de tous nos Gaulois et François , quoy que cela soit entièrement hors de leur pouuoir. Mais si ont-ils honne grâce cependant, car ils se disent tenir iene sçay quoi des poètes et des paintres , et estre de leur conf rairie , ausquels Oracc dit en son Art de Poésie, auoir de toute ancienneté esté permis de mentir en arracheur de dens : par le moien de la quelle immemorable prescription, quand nos dits historiens ne scauent où ils sont de leurs heures, ils ne vous font que dire la belle petite oraison ,

Mousai Pierietheu , ou Espete nun moi Mousai, ou Quis deus ô JMusœ, ou

quelque autre telle : et soudain n'y a ApoUo, Musc, ni pie , en toute l'Italie, Grèce, Arménie , Surie, Egypte, bref, ni dessus ni dessoubs cete boule, qui est toute tant mangée de ras, qui ne leur coure gazouilher au ventre toutes les vérités du Livre des Ouenoilhes * : il

1 Livre des queno'dhes. L'auteur veut parler ici d'un livre rare et peu connu aujourd'hui . mais commun au xvi*^ siècle, et qui contient toutes les idées superslitieuscs et les recettes de bonnes femmes débitées duis les veillées du soir^ ce fjui l'a fait nommer l'évaiigile des comwitlcs ou des quenouilles. Voici son titre : les Evangiles des Connoitles , faites en L'onneur et exau'.cemcnt des Dames. LjoU; Jehan I\jarcschal , mccccïcii.

n'i a Parisiens qui ne sortent du grec parrhcsia, a cause qu'aus femmes de Paris ne gela encores iamais le bec , qu'on sache : ni Lutecia , qui ne soit Leucotechia, à cause fk que les murs et parois de Paris sont tous de piastre , et par ce moyen leuca , c'est-à-dire blancs. Libourne, sur la Dordogne , pas plus en Périgort que Berbezil en Angoumois , a esté bastie par les Liburniens qui vindrent en la Gaule auecques Hercules : de sorte qu'elle est plus ancienne de beaucoup que Piome, iaçoit que les guerres des François et Anglois pour la Guienne l'aient bastie : Ptemus fait Pveins auprès des hanches , et Tournay joustes : le Traict vient d'Arbaleste , Trêves de guerre , Poitiers de p'oi premier et de p'oi segond : et caetera , nouuelles meruelheusement fresches et plaisantes pour attacher a celles de Messer Bocacio, fondées presque toutes sur le gentil Berose (s'il est possible que ce Berose grand philosophe , que les anciens nous allèguent, aye escrit telles frénaisies), sur un Xenophon équiuocateur , sur je ne sçay quel Manethon et autres tels : et despuis peu appuyées d'un Jean de Viterbe , d'un autre plus que frère Jean, surnommé le Maire et d'autres encore plus nouueaus que ne doy nommer, autant grans ioueurs de rebec qu'Hippocrene en pissa iamais : lesquels entre autres bonnes choses ont fait cela de galant qu'ils ont tiré de ces gentils de Troiens, voire maugré nature , non seulement les François , qui ne sortirent de la Germanie, que mardi eut onze ans , mais aussi nos

(voir, pour cl autres éditions, Manuel du Libraire de M. Bruuet). Ce petit livie a été réimprimé dauslacoileclion desJufeuselcSj facélics, el falastres ImaginacioHS de Gautier Garguilic, etc., publiée chci Techcner.

grands pcicsles Gaulois : comme que cela estoit autant bienconuenanl aus dits Gaulois et François qu'aux Romains et autres, quise vantoientpartrop brauementestre descendus du grand Dieu Jupiter, de la belle commère Vénus, d'Enéc et de tels autres. Est-ce pas cela songe bien creus? Que pleust au bon Dieu, lesquel est par le bon Hebricu appelé le Dieu des Dieus, que ces beaus jascurs eussent presché telles origines en nostre Gaule au temps que les bons Druides y auoient crédit: vous eussiés veu enmon auis, qu'on eust fait de gentils sacriiices de leurs ceruelles (s'ils en ont, les bons seigneurs), au grand Dieu et père de richesses, Dis, duquel tenoientles dits Druides et disoient les Gaulois estre sortis, comme conte César au sizicsme livre de ses mémoires de nous guerres. Que les Gaulois de l'hors eussent jamais enduré le déshonneur d'estre dis issus du couart Paris? de la trahison d'Enéc, d'An ténor? de la, vous m'entendez bien, de Ganymèdes, quelque puissance qu'eust pour lors monsieur Jupiter? plustôt mourir : ors qu'Hector aye desfié le plus fort des Grégeois , et que Cassandre la belle aye esté tant rebelle et obstinée que de refuser le dieu Apolin. Ce seroit un moût grand bien pour la chose publique que ces gentils cscriuans eussent aussi belle cnuie de se taire et repouser, que de mettre tels songes par escript : pour monstrer qu'ils sçauent je ne sçai quoi de bon plus que les autres * .»

Les traditions relatives à l'origine des peuples anciens et modernes suffisent pour faire comprendre combien leurs annales peuvent aider au Livre des Lcgen-

des', c'est pourquoi, sans nous occuper des fables qui se rapportent à d'autres périodes , nous chercherons quelques-unes de celles qui ont été recueillies sur la fondation des villes et sur leur histoire particulière.

Nous commencerons parla plus célèbre de toutes, par celle qui fut maîtresse du monde , Rome , qui est encore aujourd'hui la capitale de toute la Chrétienté. Voici les notes qu'un savant académicien nous a conservées sur son origine *.

Origine de Rome

u Romulus, selon Denys d'Halica masse, n'est pas le premier qui a bâti Rome. On prétend qu'il y avoit déjà eu une ville de ce nom en ce lieu-là ou aux environs. Festus, sur le mot de Rome, dit à peu près la mesme chose, et l'on voit qu'il avoit puisé dans les mesmes sources.

» H résulte de ces deux auteurs conférés ensemble que les anciennes Romes avoient été fondées ^ :

* M. Boiviu l'aine, t. II des Mémoires de C Académie des Inscriptions et Bcitcs-Lettres/m-^" , p. 4o4» ÎNcus avons copié textuellement ce passage, parce qu'il résume clairement toutes les opinions émises sur le commencement de Rome, par les auteurs de l'antiquité. Quant à leur critique^, à l'origine de ces opinions, on peut lire à ce sujet {Histoire romaine de Kiebuhr, déjà citée plus haut, t. I", p. 291 à Soy. Nous donnerons en notes quelques-unes des idées de ce savant.

^ Si l on considère le peu de monuments qui nous restent des premiers temps de Rome , on peut regarder comme le témoignage trèsancien d'une opinion populaire vivante et reconnue par l'état, l'érection faite en 4^8 d'une statue de bronze représentant la louve et ses nourrissons près du figuier Ruminai. Cet antique et bel ou-

» Par les Barbares orii^inairos dos lieux: » Par un R(imus, fils de .lupiler:

>> Par une U(^ma :

» Par des Grecs :

» Par un Latinus :

^> Par En ce:

» Par un fils d'Enée ou d'Ulysse, ou d'un Italus :

>> Par un petit-lils d'Enée ou d'Ulysse:

» Par un arriere-petit-fils d'Enée.

« Pxomulus, fondateur de la Rome d'aujourd'hui, est le dix-septième successeur d'Enée.

>> Cinotrus, qui mena les premiers Grecs en Italie , vivoit dix-sept générations avant la prise de Troye.

» Denys réduit toutes ces Romes à trois : la première, qu'il met avant la prise de Troye ; la seconde, environ au temps de la prise de Troye ou peu après; et la troisième , qui est la Rome d'aujourd'hui. Mais par le détail des différents Romus et Roma qui se trouvent dans Denys et dans Festus, il seroit aisé de multiplier ces Romes à beaucoup plus que nous ne venons de dire encore.

vrage est venu jusqu'à nous , comme les poèmes cî'Uouière, quoiqu'il ait péri une innombrable quantité de choses plus récentes. Ce qui était arrêté comme ojiinion populaire , c'est f[ue Rome avait été fondée par deux jumeaux mis au jour par une princesse \\ laquelle Mars avait fait violence. Ces jumeaux, que la protection divine arrache à la mort au milieu des flots , sont conservés et nourris pai* une louve, animal favori de leur père. Ces traits principaux de la tradition ne purent manquer d être modifiés dans le cours des âges, et probablement elle pril encore d'autres formes que les deux principales, sous lesquelles elle nous apparaît selon qu'elle se rallache à Albe <l aux Silvius ou à Euée.

f //'S/, rem, de Niebliur l ^^ p. 2y/|)

» C'est cette sorte d'érudition qui nous fait connoître l'incertitude de l'origine des nations.

« Le nom de Rome est grec et signifie force ou vaillance. On prétend que les Barbares originaires qui l'avoient fortiiiée contre les premiers Grecs , l'avoient nommée Valentia^ Valence *

» Romus, iils de Jupiter, a fondé Rome sur le mont Palatin. {Antigonus ^ qui a écrit l' histoire d'Italie, dans F es tus.)

» Les Oinot riens devinrent Italiens, puis Morgètcs, et enfin Sicules. Il y avoit une Rome dès ces temps-la. Siculus , banni de cette Rome, se réfugia chez Morgès, fils d'Italus. [Antioclius de Syracuse^ dans Denys.)

» Quelques Achéens revenant deTroyes, furent jettez par une tempeste en Italie, et s'estant avancez le long du Tibre, une belle fille entre les captives, nommée Rome, ennuyée de la longueur de la navigation , conseilla aux autres de brusler les navires. On fut obligé de bâtir là une ville, qui fut nommée Rome, selon Héraclides Lembus dans Festus. Aristote, dans Denys j, dit à peu près la mesme chose, et adjoute que les navires furent brûlez la nuit , après l'hiver passé en Italie, par ces captives Troyennes ^ .

* Ceux qui considéraient les Pelasges comme Grecs disaient qu'en leur qaalité de guerriers, ils avaient nommé la ville d'un mot qui signifie la force; mais ceux qui voyaient en eux une race italique, rêvaient que le premier nom de la ville avait été Valencia ; qu'ensuite Évandre et Enéc s'étant emparés du pays avec des gens qui parlaient grec, Valencia fut changée pour son équivalent grec.

{Hist. 7'om. , t. I", p, 299).

^ Aristote disait que des Achéens revenant de Troie avaient été jclés

» Il y a diversité d'opinion sur ce nom de Roma.

» Les uns disent qu'il signifie force, et que ce n'est point un nom propre.

)> Les autres , que c'est un nom propre d'une Troyenne.

» Les uns disent d'une lille , les autres d'une femme mariée.

« Les uns disent d'une captive, les autres d'une personne libre et de la suite d'Enée.

» On prétend que cette Roma estoit femme d'un Lalinus.

» Et les uns disent que ce Latinus estoit un Troyen, compagnon d'Enée : les autres, que c'estoit le roy Latinus, et qu'il épousa cette Troyenne.

» On est partagé aussi de sentiment sur le roy Latinus ; les uns le faisant fils ou de Faunus ou d'Hercule ; les autres d'Ulysse ; les autres de Télémaque, iils d'Ulysse.

îï On parle aussi de plusieurs Romus et de plusieurs Romulus: Romus fils de Jupiter ; Romus fils de Latinus : Romus fUs d'Ulysse: Romus fils d'Enée: Romus fils d'Emothion : Romus fils d'Ascagne : Romus fils d'une fille d'Enée; Romus fils d'Ralus et d'Electra, fille de Latinus ; Romus fils d' Alba , fille de Romulus , qui étoit

parla Icmpête sur la cote du Lalium, canton de lOpica. Quand ils curent pris terre pour y passer l'hiver, les captives Troyennes mirent le feu à leurs vaisseaux, ce qui les força de s"y établir. C'est ce que répétait encore Iléraclide Lembus, après l'an 600 ; et ceux qui, jusqu'au sixième siècle, appelèrent Home une ville grecf[uc, en rju-ilifiant leslîomains de Grecs, sctaient sans doute , pour le fond des choses , attachés à cc*te

manière di^ voir.

[Hist. rom. Vr t. ^ p, 2(3 1

fils d'Enée; Piomus fils de Mars et d'illia Sylvia. Les Grecs disent Romos et non pas Remos ; et mesmc ils font la pénultième dans Remos longue, quoiqu'elle soit brève en latin.

« Il y a plusieurs Romulus aussi ; mais il n'y en a point qui soit fils de Jupiter. Il y a Romulus fils de Latinus : Romulus fils d'Enée; Romulus fils d'une fille d'Enée; Romulus fils d'un Latinus, fils de Télémaque; Romulus fils de Mars et d'Ilia

)> Romus, qui a donné le nom à Rome, estoit fils d'Ascagne; selon les uns, et fils d'Ematbion, selon les autres. (^Denys de Clialcide^ dans Denys.)

» Il y en a qui disent que Romus qui a fondé Rome estoit fils d'un Italus et d'Electra, fille de Latinus. (Denys.)

» Quelques Romains disent que Romulus et Romus, qui ont fondé Rome, estoient lils d'Enée: d'autres Romains disent fils de sa fille, dont ils ne nomment point le

mari. Ils prétendent qu'Enée les avoit donnez en ostage à Latinus , roy des Aborigènes, qui, n'ayant point d'enfants mâles, leur laissa une part dans la succession. (Denys.) *. »

* Enée est reconnu pour fondateur par ceux qui fout dériver ce nom de Rome d'une Roma qu'il aurait épousée ; elle était fille de Télémaque ( C/ùnas, dans Serviiis), d Italus, de Télèphe {Ptutarque). — Ce sont Romulus, ou Romus, ou tous deux, fils d'Enée et de Creuse fille de Priam {les anciennes sclioties sur Lycopliron , Tzetzes^ ad. v. î2îî6); dans Plutarque , leur mère est DexitLéa ; Apolîodore, dans Festus, en fait Lavinie. — Ce sont les petits-fils d'Enée par Ascap;nc ( Eratosthene, ôan9, Servi ns ; Denys de Clialcis, dans Denys d'Halycarnasse), Il faut aussi

L'exemple assez long que nous avons cite , et qui résume parfaitement ce que la docte antiquité a écrit sur l'origine de la ville éternelle, nous suffira pour les siècles qui ont précédé Jésus-Christ. Parvenus aux temps modernes , nous n'avons qu'à jeter les yeux sur la France, et les fables ne nous manqueront pas.

Le seizième siècle à ce sujet nous a laissé im petit livre peu connu, mais qui renferme toutes les traditions fabuleuses que les écrivains des différentes époques ont débitées relativement aux villes et aux fleuves de la Gaule ; il est intitulé : Le Cathaloguc des villes et citez assises ez troys Gaulles^ avec un Traiclé des flevves et fontaines^ illustré de nouvelles figures . Avec privilège. Paris, 1539, in-8. parvo \

En voici quelques fragments :

Sens Celluy Samothes, premier roy des Gaulloys

ou Francoys, édifia et fonda la cité de Sens en Bourgongne, en Gaulle celticque , ainsi que receite Charles de Sainct- Gelais éleu d'Angoulesme au prologue qu'il a

rapporter à ce récit Roma fille d Ascagne ( Agatkocle de Cydique, dans Festus). D'après un autre récit de ce même Agathocle, Romolus est un descendant encore plus éloigné d Enée, et un certain Alcimus appelait Romulus Cis dEnée; mais Romus, sou petit-fils par Alba . était fondateur de la ville. La tradition qui fait Romus fils d'Emathion, envoyé de Troie par Diomt-de, se rattache à la tradition troyenne {Plutarque).

* On lit au verso de ce titre : « Les antiques érections des villes et citez des trois GatiUes , c'est assavoir Celtique. Belgique et Aquitaine : contenantz deux Hures. Le premier faict et cooipose par Gilles Corrozct parisien. Le second par Claude Champier lyonnois, avec un petit traictc des fleuucs et fontaines admirables estanz es dictes GauUes. — Histoire très utile et délectable nouuellcment myse en lumière.

faict en la translation du liurc des Machabées', et fut deuant la construction de la cité de Troye cinq cens vingt-neuf ans, et après la dicte inundation et déluge des eaux cent quarante-cinq ans selon le dict de Sainct- Gelais. Geste cité, comme il appert, est la plus ancienne du royaulme de France pour ce qu elle fut édifiée par le premier roy de Gaulle, vsi tost après le déluge, et d'icelle est dénoncée toute la prouince Gaulle Senonoise ou SenonensBj, qui anciennement auoit grande authorité sur leurs citez de Gaulle celticque, et est très habundante en vignes, fruicts, bledz , ruysseaux, fleuues et fontaines. CeulxdeSens, comme dist l'auctheur de la Mer des Histoires ^, iadis estoient nommez Zenones, pource qu'en leur cité ilz auoient receu et logé Bacchus, dieu du vin, car Zenon en hebrieu signifie réception, mais depuys, comme dist Isidore au neufuième, cestc lettre z a esté muée en ceste lettre s^ et ainsi ont esté appeliez Sénonois ..^ »

Rouen. ^<~Vi.o\xç,n, assise en Gaulle celticque sur le fleuue de Seine (comme dict Jehan le Maire''), fut édifiée par

* Les excellentes, magnifiques et triomphantes Clironiques de très valeureux prince Judas Machabeus , un des neuf preux, et aussi de ses quatre frères, etc., translatées de latin en français par Charles de Saint-Gelaisj elcu d'Angoulesme. Paris, pour Ant. Bonmère, i5i4. info!, goth. Voyez Manuel du Libraire, de M. Brunet , in-8, 1820, t. III, p. 271, au mot : Saint-Gelais [Charles de).

2 La Mer des Histoires (traduit du latin de VEpithome de Jean Columna). Paris, P. Lerouge , i488, 2 vol. in-foi. Voyez pour dautres éditions Manuel du Libraire, de M. Brunet, t. II, p. 47*2) au mol ; Mer (la) des Histoires.

5 Fol. 2, r° v°.

' Les Illustrations de la Gaulle, et Singularisez de Troye, contenant

Magus deuxiosmc roy de Gaulle , lilz de Samotliès , à qiioy s'accorde rautheur de la Légende des Flajne?is,Ce\luy roy Magus régna enuiron trois cens ans après le déluge, et fut grand édificateur comme son nom le démonstre, car Magus, en langue scythicque , signifie édilicateur, ce que tesmoigne frère Jehan Annius de Viterbc, expositcur de Bérose. De luy sont plusieurs citez nommées comme celle cité de Rouen qu'on dit en latin Rotlwmagus; Ncomagiis en la prouince lyonnoise, eiNouiomagus qu'on Si^^eWe N imeghe^ la première ville de Gueldres, à quoy s'accorde Ptolomée../ »

Lyon. « Lyon, sur le Rosne, comme tesmoigne Jehan le Maire , fut fondée et édiliée par Lugdus trciziesme roy de Gaulle, en son nom l'appellant Lugdunum, comme encore pour le présent est en latin appellée. La fondation de ceste cité, second œil de France, et dont l'archeucsqueest primat des Gaulles, se peult congnoistre par son dict fondateur, le quel commença à régner l'an après le déluge six cens quatre vingtz, et depuis la fondation du royaulme de Gaulle six cens seize , deuant que Paris feust édihée deux cent vingt , deuant Rome cinq cens

troys parties, auec l'epistve du roy Hector de Troye, elc, etc. Le tout composé par excellent historiographe maisire Jean Le Maire de Belges, en son \iuant secrétaire de sacrée princesse madame Anne de Bretaigne, deux fois Royne de France. Auec plusieurs additions faictcs par le dict autlieur, nouuellement rcueu et corrigé. Imprimé à Paris, i548. On les vend à PariSj au palais, en la galUrie par où on va en la Chancellerie , par Jehan Longis, i vo!. in-4.

C'est en ce genre le plus extravagant ouvrage que l on ail jamais écrit. n a été plusieurs fois imprime pendant le xvi*^ siècle.

* Fol. 5, r«.

septante et huyt, et deuantrincarnation nostre Seigneur

seize cent trente ans

» En ceste cité, au plus hault de la montaigne là où à pre'sent est une église nommée Nostrc-Dame-de-FortùèreSj, estoit le temple de Vénus la déesse d'amour, au quel temple estoient quarante coulonnes de marbre apportées de quarante prouinces, les quelles prouinces estoient subjectes cbascune à sa coulonne, c'est à dire à la seigneurie Lionnoise; et cbascune coulonne par sa région auoit esté édiiiée *. depuys icelles coulonnes furent mises et appropriées à l'entour du cœur de la grande église de sainct Jehan du dict Lyon et y sont encore à pré-

sent *

Tours. « Iceulx Troyens voluntiers se déduisoient à l'exercice de lâchasse, et chassoient iusques dedans les forestz de Grosfarius Pictus roy de Poitou : lequel de ce mal communément les menassa , leur esmouuant la guerre à l'aide des aultres rois de Gaulle; cequevoyans les Troyens, pour résister aux Gaullois, vindrent en Acquitaine conquerans terres et pays, et pour ce qu'ilz ne peurent oultre passer à cause de la grant puissance des Gaullois, en ung lieuse parquèrent. Et après l'assault donné à iceulx Troyens, sortirent de leur champ contre les Gaullois , et combat ans les ungs contre les aultres, la meslée fut si grande et cruelle que plusieurs i furent occis d'une part et d'aultre ; et entre les aultres Turnus hlz aîné de Brutus (que plusieurs appellent son nepueu) y fut tué. Toutes fois pour lorsdemoura la vie-

* Fol. 8, r" T°.

toire aux Troycns, et vSe tindrcnt quelque temps au dict lieu, où Brutus iist edilier une ville qu'il nomma Tours, en mémoire de son fdz Turnus, qu'ilfist inhumer en ce

lieu...

Pn7'is. « Geste cité, selon l'opinion de Jehan le Maire, fut construicte et édifiée par Paris dix-huitiesmc roy de Gaulle, et de son nom Paris appellée, soixante et dix ans après la première fondation deTroye parDardanus, deuant que fust Rome édifice quatre cent quatre-vingtz et dix-huit ans , et deuant la nativité nostre Seigneur Jésu Ghrist quatorze cent dix-sept ans.

» Les aultres dient que Hercules voulant aller en Hcspaigne par les Gaulles, passa et s'arresta en une ysle enclose de la riuière de Seine, au quel lieu une compaignie de ses gens Parasiens nommez délaissa, lesquelz en mutation de a en /, furent et encore sont Parisiens nommez, et par eulz fut la cité de Paris édifiée.

» Maistre Nicolle Gilles, et Raoul de Presles^ translateur de la Gité de Dieu, dient qu'elle fut édifiée par les Troyens et Sicambriens deux cens trente ans après la fondation deSycambre faicte par Francus filz d'Hector, lesquelz conduitz estoient d'ung prince t roy en nommé

^ Fol. 4o, v°.

^ Les très élégantes, très véridiques et copieuses Annales des très pieux et très chrétiens modérateurs des belliqueuses Gaulles... Par Kicolle Gilles, etc., elc. i525. Paris. Ant. Couteau, ponr Gaillot du Pré. i vol. in-fol. gotli.

La Cité de Dieu, traduite en franrois par Raoul de Praesles. — Imprimé eu la ville d'Abbeville par Jehan Dupré et Pierre Gérard.., et icelluY a achevé le vij'^ jour d'Auril l'an mil quatre cens quatre-vingts et six avant Pasques. 2 vol. grand in-fol. golh.

Ybros, et la nommèrent Paris en l'honneur de Paris lilz du roi Priam de Troye. Puis fut Lutesse appellée a lato qui gresse de terre signifie. Ce^te fondation fut faicte huictcens trente ans auant l'incarnation nostre Seigneur Jesu-Crist. De rechef fut Paris appellée par Ma rcomirus duc de France orientalle, qui aussi, en l'honneur de Francus ou Francion, le pays de Gaulle nomma France »*

Les traditions fabuleuses que nous venons de citer ont toutes rapporta la fondation des villes. Leur histoire n'est pas moins féconde en faits étranges, apocryphes, accrédités par la superstition populaire et recueillis par les annalistes ou chroniqueurs du moyen-âge et même par ceux du xvi® siècle.

Le nombre des ouvrages ainsi composés seulement en français est trop considérable pour en donner ici la simple énumération. Nous aimons mieux citer comme exemple une tradition conservée à Toulouse et recueillie dans une chronique de cette ville, imiprimée en 1517 2.

* Fol. 9, v\

^ Les Gestes des Tholosalns et d'autres nations de Cenuiron, premièrement cscriptz en langaige latin, par discret et lettré homme maistre NiclioIeBerliandi , aduocat 1res facond eu parlement à Tliolose et après translatés en françoys. Item les ordonnances royaulx du pays de Languedoc semblablcment en langaige français. 1 voL 111-4, ayaut 74 feuillets non chiffrés. Sign. A. iij. T. iij. Au dernier feuillet, verso, on lit :

Cy aciieuent les ordonnances faictes par le roy nostre sire, touchant le fait de la iustice du pays de Languedoc , leues, publiées et enregistrées en la court de parlement de Tholose le xxviij^ iour d'auril, l'an m.ccccxcj. Imprimées à Lyon par Olivier Arnoullet, fan nucccccxvij le xxv" jour de juin.

On lit dans les Nouvelles Recherches bibliographiques de M. Branet, 1. 1; p. i44 • « Bertrandi (Kic.}. Opus de Tholosanorum gestisab urbe condita

De la sentence de Charlemaigne contre les Juifs

kabitans à Tkolose.

« Après que Charlemaigne eut recouuert tous les chasteaulx , villes , forteresses premièrement occupées des Sarrazins, ils'envintaTholose, et auoit délibéré de mettre tous les luifz qu'il trouueroit à mort, car par leur moyen les Crestiens auoient enduré grandes calamités ; mais les ditz luifz auecques leurs femmes et enfans se vindrent geter à deulx genoulx deuant le roy, la teste descouuerte et la robe rompue, en luy priant que , iacoyt qu'ilz fussent dignes de mort, qu'il luy pleust par sa bénignité et clémence leur pardonner. Et pour ce le roy Charlemaigne , commeu de pytié , feist seulement destruire ceulx qui auoient esté cause de la paction parla quelle Abydiramus estoit venu en ce pays. Et que chescun de ceulx qui n'auoient point esté à la paction , mais y auoient donné consentement, habiteroient en la ville de Tholose, mais tous les ans, le iour de la Natiuité nostre Seigneur, le iour de la Passion et le iour de l'Ascention seroient deuant la porte de l'Eglise où l'euesque commanderoit, en offrant un sierge detreze liures de cyre, receuroit un seul soufflet d'homme fort et robuste. » . . .

cunctis mortalibus apprime dignum conspectibus. Impressum Tholose industria Magn. Johannis, i5i5, in-fol. Ou^^age précieux par son ancienneté , mais qui contient bien des fables , surtout pour les premiers temps. Les exemplaires eu sont rares , moins cependant que ceux de la traduction française, faite par Pautcnr hii-mcme sous le tittc de Gestes des Tholosains. elc.

Ayant supporté une aussi grande humiliation pendant longues années, les juifs s'adressèrent à un concile alors assemblé à Toulouse et voulurent se racheter de cette peine, mais saint Théodart parla contre eux ; dans notre chronique, c'est à Richard duc de Toulouse qu'ils font cette demande. Voici ce qui leur en advient :

« Et après vint Théodard, lequel dist au duc

Richard ces parolles : Très noble duc, vous deués acquiescer et descendre aux pétitions de messeigneurs les prélatz en adioustant par vostre propos et décret quelque chose à la peine et tourment des luifs. Et me semble que ce seroit une chose digne de mémoyre et acceptable à tous Crestiens qu'il soit par vous enioinct que quant le luif le quel doibt estre colaphisé et frappé duCrestien, deuant le coup, dist deuant tous en ces parolles : C'est bien iugé et bien aduisé que la face des luifs soit soubmisse aux poingz des Crestiens pour estre colaphisée, pour ce que ne se voulurent soubmettre à Jesus-Crist de Nazareth Dieu des dieux et Seigneur des

seigneurs Ce qui pleut au duc, et le manda au

roy de France, auquel pleut fort ce qu'on auoit discerné et faict sur l'affayre des luifs, et conferma tout-en renuoyant le décret au prince. »

§ V. LÉGENDES RELATIVES AUX PAYS, AUX FORÊTS, AUX MONTAGNES ET AUX EAUX.

Après toutes ces Légendes relatives à l'homme, aux

peuples qu'il compose, aux villes qu'il a fondées, cherchons celles qui tiennent au monde physique et à ses parties diverses. Le premier point qui se présente, c'est la différence des êtres qui forment ces parties, les mis inanimés, les autres pleins de vie, d'instinct, et cependant soumis à l'homme et aux lois que par force ou par adresse il a su leur imposer.

En étudiant les traditions fabuleuses qui s'attachent aux êtres inanimés, nous voyons d'abord que les deux parties du monde opposées à l'Europe furent jusqu'aux temps les plus modernes , considérées comme la région des merveilles, le paradis où Ton trouvait l'or, les pierres précieuses, les parfums les plus suaves, les fruits les plus exquis. Ainsi pas de livre d'histoire naturelle, pas de cosmographie , pas de recueil sur les sciences ou les arts écrit dans les seize premiers siècles de notre ère, et même avant, qui ne parle de l'Afrique et des objets étranges qu'on y rencontre, ou bien encore de la terre à' Inde et de ses merveilles, car c'est ainsi plus communément que l'Asie est nommée.

Si nous cherchons comment sont nées toutes les fables relatives à cette contrée, dès les premiers temps de notre ère, nous trouvons sur cette partie du monde des traditions qui, souvent répétées, ne purent que se multiplier. En ouvrant le poète géographe Denys de Cliaraxj surnommé le Perlé gèle ^ qui fut chargé par Auguste de visiter l'Asie, nous voyons qu'il en parle comme d'une contrée aimée du ciel, que le soleil frappe de ses premiers rayons, dont les habitants ne sont occupés qu'à recueillir l'or, à polir Tivoirc, ou à fouiller la

terre pour y chercher les pierres précieuses qui abondent en son sein * .

Le récit duPeriégète n'est encore que celui du voyageur enthousiaste, et la vérité perce au milieu de l'enflure poétique. Mais trois siècles plus tard, après le règne de Constantin-le-Grand, voici comment un géographe, qui s'intitule p/iUosop/ius junior ^ parle de cette terre que Moïse, dit-il, a surnommée JË'f/fn ^.

« Ceux qui l'habitent sont tous pieux, bons et sans malice dans l'esprit. Ils disent qu'ils n'ont pas la même nourriture ni le même feu que les autres hommes, mais que le pain leur ^âent du ciel chaque jour et qu'ils trouvent dans leurs champs du miel et des parfums qu'ils boivent. Ils ont du feu par les rayons du soleil, qui tombent sur eux si ardents que bien souvent ils sont obligés de se cacher sous les ondes. Ils ne connaissent aucun des animaux malfaisants; leurs montagnes , le lit de leurs fleuves, produisent l'émeraude, l'hyacinthe, l'escarboucle, la perle et le saphir. Vivant dans l'abondance, exempts de toute maladie, de toute infirmité, ils meurent à cent ans : ainsi le père n'a jamais a pleurer son hls, dont il ne peut voir le dernier jour. Quand leur fin est venue, ils se composent un sarcophage avec des parfums, qui, chez eux, se trouvent communément, puis,

* Dyonisius Perie^etes. — Ex receniione et cum annotatione Godofredi Bernhardi, p. 69 et 60, de Geograplù grœci muwres; vol. piini. Lipsiae . 1828. iu-8.

" Incipit Liber junioris phUosopld, in cjuo continctur totius orbis dcscriptio. P, 1, t. II, de Scriptores rerum Mythicarum latini tics Bornœ niiper repcrti, etc., etc. Edidit ac sclioliitiiUuslra\il D^ G. H. Bodc. Ceiiii?,. i854v 2 vol. in-S.

ilisnnl adieu h tons ceux qu'ils aiment, ils meurent avec tran(|uiHilé. »

Dans ces deux relations des premiers siècles de notre ère, les mêmes laits se retrouvent, mais dénatures; déjà ceux qui ressemblent à la vérité sont moins nombreux que les traditions mensongères sous lesquelles ou ne pourra bientôt plus les distinguer.

Traversant plusieurs siècles, cherchons-nous, après l'an 1000, les progrès que ces fables avaient faits, nous les voyons alors plus nombreuses se joindre à des traditions mythologiques que l'étude de quelques écrivains de l'antiquité avait répandues. Raban Matir^ en son Traite de l'Univers; Guillaume de Candies ^ en sa Pkilosoplde naturelle ; Bernard de Chartres, Honoré d'Autun^ Vincent de Beauvais * , ne manquèrent pas de répéter toutes ces merveilles. Et pour donner un exemple de la marche progressive de la tradition populaire, voici tout ce qu'en 1250 l'auteur de X Image du Monde, poème en vers romans, racontait à ce propos :

De la région d' Inde et de ses choses.

Après le paradis terrestre, on voit l'Inde qui tire son nom d'un fleuve. Elle est environnée d'une grande mer. Là est Probane (Trapobane), où se trouvent beaucoup de villes, beaucoup de cités. Dans ce pays, il y a par an deux étés et deux hivers si tempérés que les arbres et les fleurs ne se dépouillent jamais de leur ver-

* Voyez le t. \', p. i!\^, des Notices et Extraits des Manuscrits de la Dihliotlicquc du Roi, In 4- Paris, an vij.

dure et de leurs feuilles. On y trouve beaucoup d'or, beaucoup d'argent; il y en a une montagne dont nul homme n'ose approcher à cause des dragons qui la gardent et qui sont assez forts pour enlever un homme avec son armure. Là sont de méchantes gens qu'Alexandre a vaincus ; ils descendent de Gog et de Magog^ et mangent de la chair d'homme toute crue.

L'Inde a quatorze régions : on y trouve des bois si grands qu'ils touchent la nue , des hommes si petits qu'ils n'ont pas plus de deux coudées; ils ne vivent

que sept ans, et on les appelle pygmées Ceux qui

visiteront cette contrée, y trouveront des hommes qui ont huit doigts h un pied, d'autres qui ont la tête d'un chien, déchirent tout avec leurs ongles, et se revêtissent de peaux de bêtes. Ils en verront aussi qui n'ont qu'un pied, dont la plante est si large qu'ils s'en couvrent comme d'un bouclier : d'autres encore qui n'ont qu'un œil au milieu du front

L'auteur place dans l'Inde des serpents qui dévorent le cerf et le centlcore^ animal fabuleux qui a la voix d'un homme. Il parle des pierres précieuses de l'Inde, et il place en cette contrée la Perse, où fut inventée la magie ; la Mésopotamie et Ninive, Babylone et la Tour de Babel, la Chaldée, la Phénicie, qui fut appelée ainsi à cause de l'oiseau Phœnix, qui se brûle et renaît de ses cendres ; enfin plusieurs autres pays, dont il raconte longuement les merveilles. On le voit, l'imagination populaire a beaucoup travaillé, et toutes les erreurs de l'Ancien Monde, celles des peuples nouveaux du moyen-âge, ont contribué à la composition de cette légende , dont;

une grande paiiio, à l'epoquc où clic lut écrite, était adoptée par les esprits les plus éclairés *.

L'histoire que nous avons taché d'esquisser de l'origine et du développement de la tradition qui transforme riude en un pays de merveilles et de prodiges, peut nous faire comprendre toute l'étendue de cette partie du Livre des Lègejides; on la saisira mieux encore en se rappelant que l'histoire physique des deux autres parties de la terre alors connue ne présente pas un moins grand nombre de fables. C'est ainsi que les diverses contrées de l'Europe eurent chacune leurs productions étranges. Sous ce rapport, l'Angleterre et l'Irlande furent singulièrement favorisées : nous voyons qu'un siècle seulement après que les Romains eurent abandonné l'Angleterre , le premier des historiens de Constantinople, Procope^^ relègue la Bretagne dans la région des fables et des prodiges: « il raconte que les âmes de ceux qui meurent dans les Gaules sont transportées chaque nuit sur les rivages de cette île, et consignées aux puissances infernales parles bateliers de la Frise ou de la Batavie. Ces bateliers, dit-il, ne voient personne; mais au milieu de la nuit, une voix terrible les appelle à leur mystérieux ollice; ils trouvent au rivage des bateaux inconnus prêts à partir ; ils sentent le poids des âmes qui y entrent l'une après l'autre, et qui font descendre à Heur d'eau le bord du bateau. Cependant ils ne voient rien. Arrivés la

* Voyez les Appendices à la fin du vol., n« I.

^ Simoiide de Sismondi, Histoire de la chute de CEmpire romain et du déclin de la civilisatioy», de l'an 'i5o à Can looo. Paris, i8o5, 2 vol. în-8, t. I".p. 283.

même nuit aux rivages de Bretagne, une autre voix appelle l'une après l'autre toutes les âmes, et elles descendent en silence. Voilà ce qu'après une courte cessation de toute correspondance était devenue l'Angleterre pour le reste de l'univers. »

Nous rappellerons encore la célèbre légende de saint Brandan et du voyage qu'il fit dans la mer d'Irlande. A en croire le trouvère anonyme anglo-normand qui, dans les premières années du xii^ siècle, mit en vers cette légende latine, le saint, après avoir surmonté un grand nombre de périls, comme serpents, griffons et autres animaux de même nature , était parvenu à rencontrer le paradis terrestre *. On sait tout ce qui fut raconté sur le purgatoire de saint Patrice , dont en Irlande on montre encore l'entrée 2. La France, on doit le croire, eut aussi ses merveilles. Souvent elles étaient bien extraordinaires, mais elles se rapprochaient cependant beaucoup plus des phénomènes de la nature mal expliqués, et devaient en partie leur origine à une ignorance complète des sciences physiques, aujourd'hui si profondément étudiées.

Voici quelques-unes de ces merveilles racontées par un auteur du xvi^ siècle ^ :

* Voyez Taijalyse de ce poème dans les Essais historiques sur les Bardes, les Jongleurs et les Trouvères normands et anglo-normands , par M. Delarue, Caen , i834, 5 voL in-8, t. II, pag. 66. Voyez aussi llijmg^e (/u Monde.

2 Voyez sur ccWe légende : Acta Sanctorum,àe& Bollandiptes^ 1 5 novembre; Mathieu Paris, sous l'année 1 i53;Fa6/(awa;deLegraudd'Aussy, t. IV, p. 71, de l'édit. în-8; Poésies de Marie de France, publiées par ]M. de Roquefort, Paris . 1820, 2 vol. in 8, t. II. p. [\oo.

^ C'est le secret de l Uisfoirc naturelle contenant les Mcrueillcs et choses

u Eu Gaule a moult de prouiuces où moult a de merucillos notables, dont les auennes sont naturellevS, les aultres sont par miraeles, par les mérites de aucuns sains qui sont en paradis , par les quels furent introduictes et mises surs et en effect.

« Desquelles merueillcs entre les aultres en récite ce noble docteur Geruaise, et dit que en Gaule a ung pais nommé Auucrgnc ou quel est située une cité nommée Anice, autrement le Piiy. Là est une moult sollemnelle église de Nostre-Dame et en la maison des chanoines d'icelle église a ung reffaictoire qui est donné d'une merueilleuse grâce, car nulle mouche n'y entre; et si de cas d'auenture aucune mouche se boute dedans, elle est tantost contraincte de s'en fuir, ou autrement là lui conuiendroit mourir. »

« Item dict Geruaise que en la prouince de Nerbonne, près du chasteau de Montpellier et de Montferrant, a une grant merueille, car il dist que là est ung champ plam de fougère, de ronces, d'espine et de bruyère, mais quant on y boute le feu pour ardre et brûler icelles espines et

r.icmorabics du monde et sigtiantment les choses monstrueuses qui sont trouuées en nature humaine, selon la diuersité des pais, contrées et régions, ensemble de toutes manières de bestes terrestres, volafiles, et a<juatiles et aussi des arbres, herbes, frniclz, pierres, fontaines, riuiéres et ingénieux laberinthz et de diuers trésors cachez in cauernis terre par l'astuce et cautelle diabolique, ainsi que le tout est amplement escript et récité par les très excellents ef expérimentez philosophes naturelz Pline. Solin. Demorrife, Erodotc, Orose, Ysidoire et le docteur Geruaise, lequel Hure pour la copiosilé et diuersité des choses admirables contcnuez en iccluy, il est sur touz aulires dcle:table et aux I (sans mcutt solacleux. Paris .Kciver. i vol. \u[. in-/{, /iolh, s. cl.

biyèies et que tantost après ce champ soit laboure diligenmentà la charue, l'année prochaine en suyuanl, il y vendra et croistra vigne portant raisins, sans qu'il y ait couplant de vigne planté ne labouré par personne du monde : et en celle vigne croist et est cuilly si trcs-bon vin que ou païs n'en croist point de meillieur : et porte celle terre, par trois ans en suiuant, vigne portant raisins et vins sans estre labourée que la première année, et au bout de troys ans faut qu'elle soit en frische auant qu'on la puisse labourer. Ad ce propos est ung cas semblable et pareil ou pays d'Orléans, près de ung chastel nommé saint Symon en Beaulce, et dit que là est un champ qui tous les ans est labouré et charrié deux ou troys fois aussi bien que si on y vouloit semer bon forment, ou quel champ viennent et croissent mult grant Force de rosiers qui portent mult de belles roses vermoilles très bien odourans et souef flerant; et sont iceulx rosiers de telle nature que si aucune personne en plantoit en ung autre champ, ils n'y pourroient croistre, ne augmenter, maisy mourroient; et aussi les roses qui croissent en ces rosiers ne sont vallables à aucune praticque peccunielle, car on ne peut faire eau qui rien vaille à

nature humaine * »

« Item en France a une cité de haulte et grant renommée appelée Paris ; là où est ung merueilleux cimetière nommé le Cimetière Sainct-Innocent^ qui est de telle condition que tout corps d'homme mort qui y est enterré est trouué tout pourry après .IX. iours et n'y trouue l'en seulement que les os; et aduient tous les iours que

* F" XXIX, f° V et Y».

9b INTRODUCTION

on enterre en une fosse on .x. ou .XV. tous ensemble l'un sur l'autre, et quant on y besche au bout de .IX. iours, on n'y treuue que les os tous secz, sans aucune apparence de chair, et 1(M\s on y enterre des autres corps comme deuant.

«Deceste merueiile dienl aucuns que c'est parla vertu et puissance diuine qui a pourueu a celle noble cité, qui est si peuple'e, d'un si merueilleux cimetière, car autrement ne eussent peu, ne ne pourroient les corps des mors estre enterrez : et nul autre cimetière qui soit en celle noble cité n'eust peu fournir à receuoir .si grant nombre de cors mors comme il y a en celle noble cité de Paris, tous les iours, si Dieu n'y eust pourueu de sa diuine grâce. Autrement dient les naturclz que la terre ou pouldre qui est faicte de corps d'homme mort est plus corrosiue que nulle autre chose , et comme il soit ainsi que toute la terre du dit cimetière de sainct Innocent soit de corps humains qui sont et ont esté leans enterrez depuis mille ans et plus, il s'ensuit donqucs que les corps des mors qui sont illcc nouucllcment enterrez, sont plustot de la dite terre pouriz et corrompuz et en terre conuertiz.

» Item en la dicte région de Paris a une autre moult noble condition, car là est la riche minière de pierres tant dures comme tendres qui sont moult prospres pour édifier, et entre les autres est trouué la minière d'une pierre blanche et tendre qui est appelée piastre * de la

^ Voyez sur \e terrain des environs de l-aris cl les carrières à plàlrc , la nouvelle édit. in-8 d> s Ossements fossiles de Cuviev. Paris, Ed. Docague, i854-iHô5 j t. IV, Descnj^rion gcoloiiif[ii<' des environs i\r Paris.

quelle pierre, quant elle est cuite et batue, elle est si blanche comme farine , et quant elle est destrempce , il conuient qu'elle vSoit incontinent mis en euure : et quant elle est mise en euure, elle dénient dure et ferme comme pierre: et de celle matière de piastre fait-on les plus beaux édifices et plus plaisans qui puissent estre * . »

Des pays en géne'ral si nous passons aux différents objets qui les composent, aux bois, aux montagnes et aux ondes qui les arrosent, nous trouverons en France cette fameuse forêt de Brocliéiiande et sa fontaine magique. Ainsi le disent les romanciers de la Table Ronde, ainsi le répètent encore aujourd'hui les habitants de la Bretagne : quand un chevalier assez imprudent, ou assez confiant en son courage, versait de l'eau sur le perron d'émeraude, il naissait des prodiges que la voix humaine a peur de raconter. Un affreux orage s'élevait : la pluie, la grêle, le tonnerre, succédaient tout-à-coup au calme le plus profond: puis, le ciel reprenant toute sa sérénité, les oiseaux les plus rares, au chant le plus mélodieux, couvraient les branches d'un arbre magique qui ombrageait la fontaine. Mais bientôt un chevalier aux armes brillantes, à la taille gigantesque, caracolant sur son grand cheval de bataille, déliait l'imprudent qui avait troublé son repos, et du premier coup de lance il le jetait sur l'arène, et s'éloignait bientôt emmenant avec lui le coursier du vaincu ^.

En Allemagne, nous trouverons la montagne de, Ky f-

* F» XXXI \°, f" xxxij r°.

^Viyycz les A]ipencliccs , à hî lia du vdIuuio. u" 2.

puiuser * et ses iioMos li.ibilaiils. Depuis bien des siècles, rempcrciir Frédéric liarberoussc y demeure avec toute sa cour. Il doit y vivre jusqu'au jugement dernier, suivant la tradition, parce qu'ila usurpe la couronne, et quelque temps avant le jour fatal, ce puissant monarque reviendra sur la terre pour conquérir le saint sépulcre. F.n attendant, le bon Frédéric aime beaucoup a enrichir le pauvre honnête homme et a montrer a ceux qui visitent la montagne les merveilles qu'elle renferme. Voici quelques-unes des légendes racontées à ce sujet : Un pâtre conduisait son troupeau au pied du Kyff/ui!iscr; il était bien malheureux, car il aimait une jeune fille bonne et belle, mais trop pauvre : il ne pouvait l'épouser. Il montait tristement : plus il allait, plus son chagrin lui paraissait léger. Très-haut sur la montagne, il trouva une fleur comme il n'en avait jamais vu. Il la prit, la plaça sur son chapeau pour la donner à son amie. Mais au-dessus du château il rencontra une voiite ouverte sous laquelle étaient de petites pierres brillantes ; en ayant ramassé beaucoup, tant que sa poche put en contenir, il s'en retournait, quand une voix lui cria : « N'oublie pas le meilleur. » Ne comprenant pas ces paroles, et apercevant le soleil et son troupeau, il se dirigea de ce côté. Il prit son chapeau, mais la fleur en était tombée. Un nain parut devant lui : w Qu'as-tu fait de la fleur merveilleuse? — Je l'ai perdue, dit le berger. — Elle t'était destinée, reprit le nain; elle valait un trésor. »

* Le KyffUauscr est une nioulagnc du pays dr Salzburg, dans la Haule- Autriche, et située non loin de TiUcda.

Le berger malheureux revint auprès de son amie , et lui racontant l'histoire de la fleur merveilleuse, tous deux se prirent à pleurer, car ils ne pouvaient se marier. Enfin , le berger en badinant jeta les petites pierres à sa belle. O surprise! elles étaient d'or, et elles suflirent pour les rendre heureux.

Quant à la fleur merveilleuse, on la chercha en vain ; on ne la trouva plus.

Un autre jour des enfants étaient venus de Kelbra au Kyffliauser pour cueillir des noisettes. Ils allèrent jusqu'aux ruines du château: arrives en haut d'un escalier tortueux, ils le descendirent, et se trouvèrent dans une chambre dont les fenêtres octogones avaient encore leurs vitraux bleus et rouges. Ils aperçurent du lin et des ëcheveaux de fil qui en provenaient. Chacun d'eux en emporta dans son chapeau, et revenant à Kelbra les jeta sur la route.

Le plus pauvre de ces enfants garda seul les ëcheveaux qu'il avait pris : quand il arriva chez lui, ses parents étaient en prières, il ôta vite son chapeau ; quelque chose de brillant tomba, en sonnant sur le plancher, un morceau, puis un autre, puis un autre, enfm un plus grand nombre encore. La mère les ramassa , ô prodige! ces écheveaux étaient de hl d'or. C'était l'œuvre de quelques princesses enchantées, peut-être de l'impératrice elle-même, qui enrichissaient ainsi de pauvres gens vertueux. Les voisins s'empressèrent pour voir les merveilleux écheveaux. Les jours suivants, tout Kelbra courut au Kyffliauser ; mais personne ne put rencontrer ni les fenêtres aux vitraux bleus et rouges, ni le lin si précieux.

Parfois rrnipcrcur lui-momc apparaît à ceux qui visitent le Kyffimuscr. Il aime beaucoup la musique, et souvent il a récompense magniliquement le ménestrel qui lui faisait entendre un chant de vieille chevalerie. Souvent encore le chevrier, quand il jouait de ses pipeaux, se trouvait conduit devant l'empereur, qui le payait bien pour être ainsi venu le distraire. Une compagnie de musiciens résolut un jour de régaler Frédéric d'une longue sérénade. C'est pourquoi , au milieu d'une nuit obscure, ils montèrent au Kyffkauser^ et, quand ils entendirent l'horloge de Tilleda sonner minuit, ils commencèrent à jouer. Bientôt les princesses de la cour, portant des flambeaux à la main , vinrent danser en rond autour d'eux ; elles iirent signe de les suivre, et la montagne s' ouvrant tout-à-coup, les musiciens arrivèrent, tout en jouant , auprès de Frédéric. Un splendide repas, semblable à ceux du temps jadis, fut servi devant eux: tout y était excellent. Nos visiteurs auraient beaucoup désiré quelques-unes des belles choses qui brillaient à leurs yeux. On ne leur offrit rien cependant. A moitié contents, ils recommencèrent à jouer, espérant plus ample récompense. Mais aux premiers rayons du jour, l'Empereur s'inclina devant eux , les reconduisit hors de sa demeure avec le cérémonial en usage pour les grands seigneurs, et en sortant la bile de Frédéric remit un rameau vert à chacun des musiciens, (^eux-ci plaisantèrent beaucoup sur la munificence de Frédéric, et jetèrent leurs rameaux au bas de la montagne. Un seul d'entre eux , plus reconnaissant, l'emporta chez lui et le donna à sa femme.

O surprise! chaque feuille se changea on pièces d'or. Ceux qui avaient jeté leurs rameaux coururent à la montagne, espérant les retrouver; mais inutilement, ils n'y étaient plus.

L'on raconte encore l'aventure suivante : Un mineur montait le Kyffliaiiscr^ par un jour d'été. Il rencontra un moine ayant une barbe blanche qui lui tombait jusqu'aux genoux. Quand le moine vit le mineur, il ferma le gros livre dans lequel il lisait, et lui dit avec douceur : Yiens avec moi auprès de l'empereur Frédéric, qui nous attend depuis longues années. Le nain m'a indiqué la route.

Le pauvre mineur trembla de tous ses membres à cette proposition ; mais le vieux moine lui parla si doucement qu'il consentit enfin à l'accompagner et à lui promettre de ne pas souffler, quelque chose qu'il arrivât. Alors ils avancèrent dans une prairie qui était environnée d'un mur. Le moine traça sur la terre un cercle mystérieux , puis , ouvrant son gros livre , il en récita à haute voix de longs passages auxquels le mineur ne comprit pas un seul mot. Enfhi , le moine frappa la terre avec sa baguette, en criant trois fois : Ouvre! ouvre! ouvre!

A ces mots, un bruit terrible se lit entendre, la terre s'ouvrit, et le mineur et le moine, qui lui tenait la main, descendirent tout-à-coup, puis remontèrent un peu, et se trouvèrent dans un vaste souterrain.

Le moine, marchant au milieu des ténèbres, entraîna son compagnon avec lui ; ils parvinrent auprès d'une lampe à laquelle ayant allumé une torche, ils se dirigé-

lOâ INTRODUCTION

rcnt vers la ^raïuio porte de fer d'une église qui s'élevait devant eux. Le moine cria : Porte, ouvre-toi! et, avec un bru il semblable à celui du tonnerre , la porte d'airain roula d'elle-même sur ses gonds. Le mineur et son compagnon se trouvèrent dans une chapelle dont le plancher était brillant comme la glace et glissant comme elle. Celui qu'une vie sainte et pieuse n'aurait pas protégé s'y serait incontinent brisé les jambes. Les murs de cette chapelle et sa voûte étincelaient et répétaient mille lois la lumière des torches : ils étaient de cristal , de diamant et d'or. A l'un des côtés de la chapelle on voyait un autel d'or avec des colonnes d'argent.

Le moine lit signe à son compagnon de rester au milieu, de tenir une torche en chacune de ses mains, et, s'approchant d'une porte d'argent , il frappa trois fois avec sa baguette, et la porte s'ouvrit.

Alors ils virent l'empereur Frédéric, non pas en marbre, mais tel qu'il fut sur la terre, une couronne d'or sur la tête. Il s'inclina doucement et fronça ses épais sourcils. Sa longue barbe rouge avait poussé au travers de la table qui était devant lui, et tombait jusqu'à ses pieds. A un signe qu'il fit , le mineur perdit connaissance et ne vit plus. Il se retrouva bientôt à la même place d'où ils étaient partis, et le moiue lui donna un fragment de métal inconnu que ses arrière-petits-enfants conservent encore en témoignage de cette aventure *.

Mais revenons à la France, d'où ces légendes nous

* Ces légendes du Ky/fliauscr sout traduites de Touvrage anglais iulilulé : Lays and Lcgends of various I\ations : illustraiive ofiheir traditions.

ont quelque peu éloigne. Nous trouvons sur les nionlagnes de notre pays des traditions nombreuses, qui ne manquent ni de charme ni de poésie.

Parmi toutes celles que nous pourrions citer, en

popular Uteratarc, mariner s, customs,and superstitions, by Will. J. Tlioms. London, i834. 8 part, in-12; part. I : Lays and Legcnds ofGeruiany.

« La Iradilion affirme encore qu'avant que Frédéric Barberousse rc- { paraisse , sa barbe rouge doit faire trois fois le tour de la table devant laquelle il est assis.

» Un jour un berger s'égara autour de la montagne et fut conduit par un nain dans la grotte h.ibilée par le vieil empereur :

— » Les corbeaux volent-ils nu-dessus de la montagne? lui dit Frédéric.

— » Oui, répondit le berger.

— » C'est bien ; j'ai encore cent ans à dormir.

» Quand Frédéric reparaîtra , il suspendra son bouclier à un arbre desséché. On verra l'arbre reverdir, et ce sera le signe d'une nouvelle ère, d'une époque de vertus et de félicité.

» Gharlemagne est dans le Wunderberg, la couronne d'or sur la tête, le sceptre à la main; sa longue barbe lui couvre toute la poitrine; autour de lui sont rangés ses principaux seigneurs. Ce qu'il attend là, on ne snit ; la tradition dit que c'est le secret de Dieu.

» Cette tradition n'existe pas seulement pour Gharlemagne, Artur et les autres héros populaires du moyen-âge , elle remonte beaucoup plus haut. Saint Augustin dit qu'à Ephèse, où saint Jean était enterré, on ne croyait pas que ce saint fût mort; on le regardait comme endormi dans le tombeau qu il s'était lui-même préparé, et attendant la seconde apparition du Sdgneur. La preuve tpi'il n'était pas mort, c'est que l'on voyait la terre qui couvrait sa tombe remuer de temps à autre , et suivre le mouvement de sa respiration.

» Le peuple est comme les individus attachés an souvenir de l'être qu'ils ont aimé; il ne veut pas laisser mourir entièrement ses bienfaiteurs et ses héros. Il les endort non loin de lui, il les berce au bruit de leurs louanges. Il espère qu'un jour, quand il les ajpcUera, ils reviendront. » X. Marmier, Chants Danois. — Article delà Revue des Deux -Mondes^ cité par le Cabinet de Lecture du samedi 19 mars i8ûG.

]0i INTRODUCTION

voici deux dont le caractère et l'origine sont bien différentes, mais qui se distinguent, l'une par les grands souvenirs auxquels elle se rattache, l'autre par beaucoup d'esprit et de finesse ironique.

La première est relative à TombeleinCy confondu aujourd'hui avec le Mont-Saint-Michel, situé sur le rivage de la Manche, dans le département de ce nom, lieu si justement renommé par l'abbaye, maintenant presque détruite, qui le ht appeler ainsi.

D'après les recherches du dernier historien du Mont-Saint-Michel S les traditions qui se rapportent à ce lieu célèbre appartiennent à différentes époques.

Ainsi , dans le nom Tombcleuie , il ne faudrait voir, suivant les uns , que la réunion des deux mots latins Twnba Beleni, Tombeau de Bélénus , dieu commun à plusieurs peuples, et une des appellations sous lesquelles fut adoré le soleil. On ajoute que les Druides avaient bâti sur le Mont-Saint-Michel un temple à ce dieu , temple dont on marque l'emplacement sur le moins élevé des deux monts, aujourd'hui encore appelé jft^m^f/é'mé'. ce On trouve même , dit à ce sujet M. Maximilien Raoul, dans V Histoire ecclésiastique de Bretagne ^ par Déric , et dans les Essais de Saint-Foix^ une tradition fort curieuse : Avant de s'embarquer, les marins allaient acheter aux Druidesses du mont Belenus des flèches, qui, lancées dans les flots par le plus jeune et le plus beau marin de l'équipage, avaient , au dire de

* Histoire pittoresque du M ont-Saint- M icIicL et de Tombeleinc, par Maximilieu Raoul, ornée de quatorze fi^ravurcs a l'eau forte, par Boisselat, et 5uivic d'un Fragment inédit sur Tombdeinc Paris. i855. iu 8,

AU LIVRE DES LÉGENDES. lOf)

CCS prêtresses, la vertu d'apaiser les tempêtes. Au retour du uavire , le jeuuc homme venait en députa tiou chez les Druidesses, leur offrait des présents, et, en le renvoyant, elles attachaient sur ses vêtements des coquilles dont le nombre était en raison de son mérite, ou plutôt des témoignages de reconnaissance qu'il leur avait donnés \

Mais, suivant d'autres idées, il ne faut chercher dans le nom de Tombelène qu'une abréviation de la Tombe à' Hélène , nièce d'Hoël , neveu d'Artur et duc de Bretagne , enlevée par un géant qui la fit mourir après l'avoir déshonorée, et qui lui-même tomba sous les coups du héros fondateur de la Table ronde. Voici comment Wace^ dans son roman de Brut^ nous a transmis cette tradition :

Quand Artur arriva au pied du Mont-Saint-Michel, on n'y voyait ni habitations ni monastère. On lui conta qu'un géant des plus grands qu'on eût jamais rencontrés, était venu d'Espagne, avait ravi la nièce d'Hoël, et chassant tous ceux qui habitaient le Mont-Saint-Michel par la terreur qu'il leur inspirait, y demeurait depuis ce temps. 11 se nommait Dinabuc. Quand Artur eut entendu cela, il appela Keu, son sénéchal, etBéduier, son bouteiller, et, les ayant seuls dans toute l'armée prévenus de son dessein, ils s'embarquèrent tous trois, au milieu de la nuit, et abordèrent au pied des deux monts. Ils virent sur l'un et l'autre un grand feu qui brûlait ; Artur, ne sachant comment rencontrer Dinabuc, dit à Béduier

tle gravir run des monts, et de lui dire où était le géant. Béduier, traversant l'eau avec une nacelle, aborda au mont le plus prochain. A peine s'était-il quelque peu avancé qu'il entendit gémir et pleurer. Il eut peur, et crut déjà que c'était le géant: retrouvant bientôt son courage, il tira son épée, et se prépara à combattre. Mais, arrivé auprès du feu, il ne vit qu'une tombe nouvellement faite, et, couchée dessus, une vieille femme écheveléc et les vêtements en désordre.

Quand elle aperçut Béduier, elle dit : Chétif, qui es-tu ? quel mauvais sort te conduit vers moi ? Si le géant te rencontre, tu vas souffrir une mort honteuse : fuis, malheureux! que le méchant ne te voie, ou tu es mort.

Bonne femme, reprit Béduier, ne pleure pas et réponds-moi : qui cause ton chagrin? que fais-tu en cette île? quel est ce tombeau? — Je suis, dit la vieille, une malheureuse, une égarée : je pleure une jeune idle que j'ai nourrie de mon lait. C'est Hélène nièce d'Hoël ; son corps est là, sous cette tombe. On me l'avait conhée, hélas! hélas! pourquoi l'ai-je gardée? pourquoi l'ai-je nourrie? Un géant nous a enlevées l'une et l'autre. Il convoitait la pucelle, mais trop jeune, et trop faible, elle ne put le supporter. Elle est morte, ma joie, mon déduit, mon amour! elle est morte, et je l'ai ici enterrée.

Pourquoi, demanda le comte, ne fuis-tu pas, depuis la mort d'Hélène? — Yeux-tu savoir, dit la vieille, pourquoi? parce que le géant m'a prise par force; malgré moi je suis sa femme. Plus forte que damoisellc Hélène , j'ai

résisté plus long-temps i mais je souffre et vais bientôt mourir.

Béduier vint retrouver Artur et lui raconta tout ce qu'il savait d'Hélène et du géant. Le roi, ayant fait armer ses deux compagnons, leur dit : J'irai combattre le géant, vous viendrez avec moi; mais soyez seulement spectateurs et ne m'aidez pas, excepté si j'étais en péril de mort. Ayant ainsi parlé, ils gravirent la montagne.

Le géant, assis près du feu, faisait rôtir de la chair de porc: Artur crut le surprendre, mais Dinabuc le vit, se leva et saisit sa massue. Artur l'ayant vu debout s'étonna ; mais sans crainte il s'approcha, et, couvrant sa tête avec le bouclier, il attendit le coup du géant. Il fut tel que tout le mont en résonna ; mais Artur n'en fut pas ébranlé. Il leva son épée, et frappant au front le géant il lui fendit les deux sourcils. Le sang coula dans ses yeux, sur son visage. Furieux de cette blessure, Dinabuc se précipita sur le roi, et ils luttèrent pendant quelques instants. Mais Artur, étant parvenu à s'échapper, harcela son adversaire et lui enfonça sa bonne épée dans la tête. Le géant tomba avec le fracas

d'un chêne abattu par le vent Hoël fit élever sur le

mont une chapelle à Notre-Dame, et ce lieu fut nommé Tombeleine, c'est-à-dire Tombe d'Hélène * .

* Voyez le texte de Wace dans le tome II du lîoman de Brut, que nous publions cette année : Le Roman de Brut, par WacC: poète du douzième siècle^ publié pour la première fois d'après les manuscrits des bibliolhè ques de Paris, par Le Roux de Lincy. Rouen. Ed. Frère, i836, a vol in 8. — Paris Silveslre et Técheuer.

Cette origine lut admise pendant tout le moyen-âge; cependant rimaginalion populaire, toujours mobile et oublieuse , trouva encore une autre légende pleine de grâce et de poésie.

u Les paysans disent qu'une jeune fille du nom d'Hélène, n'ayant pu suivre Montgommerl, son amant, qui allait avec le duc Guillaume conquérir l'Angleterre, mourut de cbagrin sur ce rivage, où elle fut ensevelie. Les pécheurs ont observé que chaque année, le jour et l'heure où l'on dit que trépassa cette lille de châtelaine quand elle eut perdu de vue, dans la vapeur de l'Océan, le vaisseau qui emportait sa vie, une colombe vient le soir, sur les genêts de Tombeleine, et ne s'envole que le lendemain, à l'aurore. »

La légende qui va suivre est relative aux Pyrénées^ et, comme nous l'avons dit plus haut , l'esprit y domine. Bien loin des traditions héroïques ou amoureuses que nous venons de conter, c'est la satire mordante et line des savants réformateurs du xvi^ siècle , satire rendue plus piquante par un style original et hardi; la voici textuellement :

u Je vous veus donques ici ramenteuoir deus histoires sur le fait de cet Hercules, pour l'antiquité de nostre Gaule, les quelles sont contées par Parthène grégeois en ses Amouretes, et Sile poëte latin, en son troiziesme livre et autres auteurs anciens : dont l'une est qu'Hercules allant de Grèce en Espagne pour pilher Gérion , et passant par la Gaule , vint herbergcr chez un seigneur du païs nommé Bébrix, homme puissant demourant es montagnes qui sont entre In Gaule et l'Espagne,

qui auoit une belle fille nommée Pyrhie, la quelle Hercules n'eust pas si tost veue qu'il en fut amoureus, et la vous mena si beau auecque belles promesses de mariage qu'il l'engrossa, puis reprint son chemin : et son entreprise exécutée, s'en retourna la reuoir, la quelle

auoit pendant son voiage enfanté un deuinez quoi?

un beau petit joli serpenteau, et

De cette race serpentine Est descendue Mélusiae.

« Pyrèîie donques de honte et horreur de ce, et de crainte du Roi son père Bebrlx^ estoit la pauurete fuie, et cachée es bois , buissons , fourests et rochers de la montagne. Or pensoit bien ce gallant fere encores quelque trançon de bonne chère et ioyeus séjour auecque la jeune commère : mais quand il entendit qu'elle s' estoit ainsi perdue, et lui après, et de chasser par toute la montagne, de chercher, de crier, de bûcher, a tue teste, P) rêne! Pyrène! Bref les ours Tauoient déuorée ; il n'en peut jamais trouuer que les abilhemens, et quelques os et ses blonds cheueus.O qu'il hurla lors par ces rochers, le panure desconforté! mais toutesfois si ne peut-il donner meilheur ordre à ce désastre, quand il eut bien tout aduisé, que d'amasser les panures restes, les faire brus- 1er, et enterrer les cendres à la trote qui modoit lors : et ordonner pour l'immortalité , que le nom de la belle aus y eus vers demourast à ceste effraiable montagne à tout jamais : au moien de quoy les Grégeois et les Latins l'ont despuis apellée Pyrène ou mons Pyrénées, pourcc que diriés auoir là plusieurs montagnes, non une seuUe.

1 iO INTRODUCTION

Toutcslois je vous dirai, si ne voulos croire que ce nom soit venu de In, prenez pour argent content ce que dit Diodore le Sicilien an siziesme liure de sa librairie, que quelques pasteurs mirent une lois le feu en ceste montagne (croies que c'estoit pour faire fondre les ncges), lequel y dura je ne sçai combien de mile ans (on y en voit cncores aujourdui ) deuant qu'auoir bruslé tout le bois qui estoitla courant partout : et qu'ainsi fut nommée la montagne Pyrcne de ce nom Pyr^ qui signifie feu *. »

Apres ces légendes nous devrions parler de celles qui tiennent aux ondes ; mais leur nombre est beaucoup trop considérable pour que nous entrions dans quelques détails à ce sujet. Nous dirons seulement que dans chaque pays on trouverait aisément une mer ou un fleuve , une rivière ou un lac, dont les merveilles ou les vertus magiques ont été vantées par les naïfs écrivains du moyen-âge. Les fontaines ont aussi été douées d'une puissance surnaturelle, et la cause d'une telle préférence s'explique aisément par les vertus réelles attachées aux sources d'eaux minérales.

Quelquefois le souvenir d'un homme et des bienfaits qu'il a répandus se rattache à ces lieux qui ne changent pas d'aspect , et perpétuent ainsi la mémoire d'actions nobles mais passagères ; nous terminerons par un trait de ce genre: c'est une tradition conservée à Killarney , petite ville d'Irlande, sur le lac magnifique qui en est proche. Voici une lettre écrite en juin 1760 :

* Ccl((; l<';gc'tulc est (îxlrailc dt s Discours non plus mclancoliqucs que divers [p. \f\) (liiit nous ;.vons déjà parlé, ji. -ji, iioic i.

AU LIVRE DES LÉGENDES. 1j|

«Madame,

» Votre Seigneurie aura souvent entendu ])arler du lac de Killarney par ses amis d'Irlande. Je fus, il n'y a pas long-temps, engagé dans une grande partie au Limericy tout exprès pour le voir; et je vous assure que les beautés que nous avons contemplées nous ont paru si surprenantes, et le voyage que nous avons fait si enchanteur, que je me plais à croire que vous serez contente d'en lire le récit.

» Nous sommes arrivés a la ville qui donne son nom au lac vers le soir, et notre principal amusement, après souper, fut d'écouter plusieurs histoires qui parlaient du lac, histoires bonnes a connaître pour ceux qui vont s'embarquer sur ces ondes romantiques.

w II y a plusieurs siècles, un petit prince, nommé O'Donoghue, vivait dans la plus grande île (car il y en avait plusieurs sur le lac ) ; il était le seigneur de tout le pays qui borde le rivage, et même étendait sa juridiction sur quelques contrées voisines. Pendant sa vie il montra beaucoup de sagesse , déploya une grande munihcence , et fut toujours secourable à l'humanité. Par ses grandes connaissances dans les sciences occultes , il accomplit des merveilles plus éclatantes que toutes celles que, suivant la tradition, les saints par le pouvoir des anges, les savants par celui des démons, ont jamais accomplies. Entre autres faits à citer, il se rendit immortel.

» Après avoir vécu long-temps sur la terre sans vieillir , un jour, à son château de Ross, sa demeure habituelle, il prit congé de ses amis ; s'élevant de la terre comme un être aérien , il passa par la fenêtre , vola ho-

rizontalcmont, h une distance considérable du château, au-dessus du lac, et y descendit. L'eau se retira à son approche, et lui ouvrit son sein, h l'extrême étonnement de tous les assistants : ils crurent qu'il avait disparu pour toujours, mais ils se trompaient. Il revint plusieurs années après les visiter , non comme l'ombre d'Hamlet, au milieu de la nuit, mais par un beau soleil, et ce fut un jour de grande joie pour eux.

» Depuis ce temps il continua de faire de fréquentes apparitions sur la terre , souvent plusieurs fois par an; souvent aussi trois ou quatre années se passaient sans qu'il parût. Les habitants regardaient son absence trop prolongée comme un signe de malheur.

» C'était la troisième année qu'ils attendaient. Us commençaient à craindre dene pas voir O'Donoghue. Mais à la lin d'août il vint encore, a la grande joie de tous les habitants : il fut vu par beaucoup d'entre eux dans le milieu du jour.

n J'eus la curiosité, avant de quitter Killarney, de visiter un des témoins de ce fait merveilleux: il raconte ceci : Pietou ruant avec une de mes parentes dans une maison en haut du lac , nous vîmes un beau seigneur montant un cheval noir. Il était suivi d'un nombreux cortège à pied. Tous marchaient ensemble sur la surface de l'eau vers une petite île près de laquelle ils disparurent. Le temps, le lieu et les circonstances furent confirmés par un grand nombre de spectateurs qui étaient au bord du lac. Us sont prêts à jurer et même à supporter la mort pour soutenir leur témoignage. Le retour d'O'Donoghue est quelquefois précédé par une mu-

sique d'une inconcevable harmonie : d'autres fois par un coup de tonnerre, mais plus souvent il arrive toutàcoup. Il s'élève à la surface du lac, et se promène généralement dessus, mais n'y reste pas toujours; car un fermier, qui vit encore, déclara, comme je vais le raconter, qu'un soir, à cheval, au bas du lac , il fut accosté par un gentilhomme qui paraissait âgé de trente ans. Il était beau , richement habillé; sa conversation était affable et pleine de charme. Après avoir marché quelque temps ensemble, le noble seigneur, on pouvait le juger tel à son apparence , observa que la nuit approchait, que la ville était loin encore, et qu'un logement n'était pas facile à trouver : il serait le bienvenu, dit-il au fermier, s'il voulait reposer dans sa maison, qui était a une très-petite distance. L'invitation fut acceptée ; ils s'approchèrent du lac et leurs chevaux marchèrent à sa surface, au grand étonnement du fermier, qui comprit alors que l'étranger n'était rien moins que le grand O'Donoghue. Ils s'arrêtèrent à une distance considérable du bord, descendirent sous l'eau dans un pays charmant, et couchèrent cette nuit dans une maison beaucoup plus grande et plus richement ornée que celle de lord Kinmare a Killarney *. »

* Nous avons traduit cctto légende daprèâ l'ouvrage de M. Thom, cité plus haut, p. 102. Il Fa extraite du IF volume de Lclters written from Livtirpool, Cliestcr, Corke, tlie Lake of K'dlarncY, Dublin, Tiinbridge fVells, Batli, by Samuel Derrick, esq. [>oudou, 1767.

§ VI. LÉGENDES RELATIVES AUX PIERRES PRÉCIEUSES, AUX PIERRES BRUTES ET AUX PLANTES.

Les légendes qui se rapportent aux productions de la nature se distinguent par un caractère qui leur est propre. Dans les traditions relatives aux villes, aux pays, aux montagnes, dont nous venons de parler, l'homnic a presque seul imagine la fable, ou si la vérité en réclame quelques parties, on les aperçoit bien difficilement, étouffées qu'elles sont par les détails mensongers. Il n'en est pas ainsi des légendes relatives aux trois règnes de la nature, dans celles qui se rapportent aux deux derniers surtout. Dieu a doué les différents êtres qui les composent de propriétés individuelles, dont la découverte , presque toujours due au hasard , pouvait saisir facilement des imaginations superstitieuses. Il ne faut donc pas s'étonner que l'homme , n'étant pas encore éclairé par la science, fruit de l'étude et du temps, ait attribué au monde physique une puissance que son auteur lui avait refusée. Reconnaissant à quelques plantes, a des fruits, à certaines pierres précieuses, de grandes vertus curatrices, l'esprit humain, toujours ami du prodige, multiplia ces vertus : elles étaient toutes physiques, il les appliqua au moral: elles appartenaient à certaines classes de végétaux, il les attribua à toutes; enhn la croyance de remèdes infaillibles aux maux de l'àme et du corps s'établit peu à peu, et, recueillie du

AU LIVRE DES LÉGENDES. ilfî

monde ancien et des peuples de TOrienl, elle forma, au moyen-age, un système complet de doctrine. Et comment s'étonner que l'imagination naïve des hommes de cette époque ait multiplié les prodiges de la nature physique, quand, chaque jour, la science vient nous confirmer la réalité de quelques-uns d'entre eux? Certes, dans les justes appréciations des observateurs modernes, les faits se réduisent, se dégagent d'un grand nombre de circonstances fabuleuses qui toujours les accompagnent, quand on ne les a pas sagement étudiés ; mais ils n'en existent pas moins, et nous prouvent qu'il ne faut pas tant accuser nos devanciers de fourberies , de mensonges gratuits, que d'une ignorance à laquelle ils ne pouvaient échapper, puisqu'elle appartenait aux siècles où ils ont vécu *.

il serait curieux de chercher la part que chacune des nations du monde a eue dans la création brillante des croyances superstitieuses relatives aux minéraux et aux plantes; mais, outre qu'un tel sujet dépasserait les bornes de ce livre, nous sentons trop bien notre insuffisance pour le traiter. Nous nous contenterons de donner quelques notions nécessaires au but que nous voulons atteindre, et nous commencerons par les pierres précieuses.

La pensée de vertus surnaturelles et secrètes attachées aux métaux et aux pierres remonte à la plus haute antiquité : nous la trouvons admise chez presque

* Vovez, sur quelques phénomènes d histoire naturelle, un article de la Revue des Deux Mondes, du i5 octobre 18^5 : les Pluies de Crapauds; par le docteur Roulin.

tous les peuples et daus les mouuments écrits de la littérature primitive. Pour ne citer ici qu'un exemple, voici le témoignage de l'un des plus célèbres de ces monuments : nous lisons dans la Bible, au chap. XXXIX du livre de V Exode :

« On fit le pectoral (Courra gc exquis ^ comme l'ouvrage de l'ephodj d'or^ de pourpre^ d'ècarlate^ de cramoisi^ et de fin Un retors^

« Et on le remplit de quatre rangs de pierres : à la première rangée^ on mit une sardoine^ une topaze^ et une ëmeraude ;

» A la seconde rangée^ une escarboucle^ un saphir ^ et un jaspe ;

» A la troisième rangée ^ un ligure, une agate, et une améthyste ;

» Et à la quatrième rangée, une chrysolite, un onyx, et un béryl, environnés de chatons d'or, dans leurs remplages,

» Ainsi il y avait autant de pierres qu'il y avait de noms des enfants d'Israël, douze selon leurs noms, chacune d'elles gravée de gravure de cachet, selon le nom qu'elle devait pointer, et elles étaient pour les douze tribus. »

Cet ancien témoignage du prophète fut interprété par tous les peuples qui ajoutèrent foi au texte sacré, comme prouvant les vertus inappréciables renfermées dans ces pierres, et nous voyons qu'au treizième siècle de notre ère, les hommes qui vantaient leur occulte puissance, assuraient que Dieu les avait placés comme emblèmes sur le pectoral d'Aaron.

AU LIVRE DES LÉGENDES. 1l7

Les Arabes, chez lesquels on retrouve quelques-unes des croyances naturelles aux premiers hommes, ont toujours attribué des vertus secrètes aux pierres précieuses ; les peuples de Tlnde , ceux des autres contrées de rOrient, ont à cet égard les mêmes pensées, et elles durent naturellement se présenter à l'esprit de ces hommes chez qui le merveilleux se mêle toujours à la réalité. Ils recherchèrent avec ardeur ces précieux minéraux , et nous lisons à ce sujet que le célèbre Mamoud le Gaznevide, ayant pénétré dans l'Inde au dixième siècle de notre ère, demanda où se trouvaient les plus beaux rubis. Comme on lui dit qu'ils venaient de l'île de Ceylan, il regretta de ne pouvoir y porter ses armes pour s'en emparer *.

Les peuples de l'Europe, au moyen-âge, partagèrent cette admiration, et crurent à toutes les vertus secrètes dont l'imagination orientale parait encore ces belles productions de la nature. Les causes d'une telle croyance sont nombreuses et pourraient facilement être indiquées. Les sciences médicales aux mains des Juifs et des Arabes , les invasions de ces derniers en Europe et les expéditions d'Orient , voilà quelques-unes des causes qui ont multiplié ces traditions parmi nous. Il ne faut pas croire, après tout, que le moyen-âge inventa ces légendes dont les poètes aimaient alors à faille le sujet de leurs chants : les âges précédents lui en avaient légué

* Bibliothèque orientale dllerbelot , aux mois Screndib et Soumenat. — Reinaud, Description des Monuments musulmans daCabinet de M. leduc de Blacas. Paris. 1828, 2 vol. iii-8, t. 1, p. 0.

la plus grande part, et il croyait en lire beaucoup d'autres dans la Bible et dans les écrits de ses commentateurs. En effet, quand nous cherchons quels ont été les modèles suivis par les jongleurs et les trouvères dans la composition des nombreux lapidaires et bestiaires qui sont arrives jusqu'à nous, nous voyons que plusieurs compilations latines du IX^ et du X® siècle furent ces modèles, et qu'eux-mêmes ils sont le fruit de la science confuse et superstitieuse des auteurs grecs et latins du Bas-Empire. On y aperçoit en outre le résultat des interprétations bibliques si fort en vogue dès les premiers siècles du Christianisme ; si nous ouvrons un de ces livres, qui, au témoignage de M. deSinner*, remonte au VIII® siècle, nous y lisons :

* Catalogus Codicum Mss. Bibliothecœ Bernensis , déjà cité plus haut , p. 52, 57, note 1.

T. I, p. 128 : CodexMembran.(u. 353,in-foI. , viii. saucul.) P/iysiologus de Natura animaliutn, S. uti ferl tilulus. Liber fisiolo To. Cforsitau Theobaldi. ) Exposito (Expositio). De Aatura Animalium vel Avium, seu JBcstiarum.

Page i3o du même Catalogue :

« Est volatile quae dicitur Caiadriu&. Hoc scriptum est in Deuteronomio non manducaudum . Fisiolocus dicit de hoc :Quia totus albus est, nuUam partem habens nigram; cujus intcrius fémur currat (curât) caligiiicni oculorum. Si quis autem est in egritudiue consti tutus, ex hoc Caladrio cognoscitur si vivat ut (aut) niorialur. Si ergo est infîrmilas hominis ad mortem, mox ut viderit infirmum avertit faciem ab eo CalaJrius, et omnes coguoscunt quod morilurus est. Si autem iufiruiilas ejus non perlinet ad mortem , inteadit faciem ejus Caladrius et adsumet omnes egilludines infra se, et volet in aère solus, cl comburel indrmilas ejus, et dispergit eam, et crit salvus infirmus. »

Le même livre renferme encore j)lusjeurs pas.«,ages où le texte de>s Saiules-Ecrilures est invoque comme prouvant les habitudes et les peu-

i< L'oiseau appelé Caladrius est celui dont le Deuîéronome a défendu de se nourrir. Le médecin dit en parlant de lui : Il est blanc, et l'intérieur de sa cuisse guérit les maux d'yeux ; avec le Caladrius tu connaîtras quand un malade doit vivre ou mourir : approche de lui cet oiseau, et s'il détourne la vue, tu sauras que la mort est proche ; si au contraire le Caladrius regarde le patient, il vivra ; car l'oiseau prend pour lui toute la maladie et s'envole avec elle. »

Dans un autre recueil nous trouvons :

w Le diamant est une pierre plus dure que le fer. Il se trouve dans une certaine montagne d'Orient et la nuit, pendant laquelle il brille d'un grand éclat qui s'efface le jour, parce qu'il est obscurci par le soleil. Ni le fer ni le feu ne peuvent détruire le diamant^ qui ne doit être comparé à aucune autre pierre. C'est d'elle que le prophète a dit : J'ai vu un homme debout sur un mur de diamant , etc. * »

chants de certains animaux. Ainsi, après la description des mœurs de la vipère, on trouve :

« Bene ergo similavit Johannes viperœ Pharisoeos, quoniam sicut occidit vipera patrem aut inatrem, sic Pharisaei occideiunt intelligentissimos parentes, prophetas et Salvatorem nostrum, etc. »

En parlant de la Sirène et du Centaure :

« Esaias propheta dicit : Serenae et Demonia Sabbatho in Babilone et llerenacii el uno Gentauri habitabunt in domibus eorum unius cujusque naturie. »

* Œ Adamans lapis ferro durior, de quo Physiologus ita dicit, si tameu credendum est. Est lapis quse dicitur Adamans; iste in monte quedam in Oriente invenilur, ita tamen ut noctibus queratur, nonperdiem, quoniam in uocte lucel, ubi rueriU pcr ditm aulem non lucet, quoniam sol

Enfin nous lisons plus bas que les douze pierres qui, au témoignage du prophète, ornaient le pectoral du grand-prétre, furent considérées comme celles que Dieu aima le plus, et auxquelles il donna les plus grandes vertus.

Afin de donner une idée, sinon un tableau complet, de toutes les superstitions admises au sujet des pierres précieuses, nous rapporterons celles qui, aujourd'hui encore, sont reçues comme vraies chez les musulmans :

« On lit dans Teifasclii que le rubis fortifie le cœur, et qu'il garantit de la peste et de la foudre; de plus, il arrête les flux de sang. Placé sous la langue, il apaise la soif : enfin il fortifie contre les tentations qu'on aurait de se noyer. Les Orientaux l'emploient encore dans une foule de remèdes.

» JJéîiieraude passe pour un excellent spécifique contre les piqûres de vipères; si on la réduit en poudre, et qu'on l'avale dans de Teau, on se guérit de toute blessure venimeuse. Il suffit d'ailleurs de la présenter aux vipères pour leur crever les yeux ; Télfasclii assure en avoir fait l'expérience. Elle n'est pas moins utile contre l'épilepsie et les maux d'estomac. Enfin, en y fixant les yeux, on se fortifie la vue.

» Le diamant j appliqué sur le bas-ventre, guérit de la colique et des maux d'estomac ; il sert encore contre l'épilepsie.

obtuadit Lumen cjus. Uunc kipidcm ncc fcrruoi uoeel, nec ignis, ace alius lapis ei potest praevaleie. De lioc lapide dicit piophela -.Yidi viriim slantera super muriim fidamanlinum. n P. 091. Extrait d'un Glossaire latin du ix<^ siècle. j

» La turquoise partage la vertu qu'a rémerandc de fortifier la vue ; elle est de plus fort utile dans les maux d'yeux et les piqûres de scorpion : c'est, suivant Tèifasc/iij une des pierres les plus estimées.

» Quant a la cornaline ^ ses vertus varient suivant les teintes qui la distinguent : celle qui est d'un rouge foncé prévient les fâcheux effets de la colère : celle qui est couleur de chair et à raies blanches arrête les hémorrhagies ; enfin mie troisième espèce , réduite en poussière, guérit des maux de dents.

» U/iemaiite délivre de la goutte et facilite les couches des femmes: réduite en poussière et avalée dans du lait ou de l'eau chaude, elle détruit l'effet du poison.

» Uémerilj outre sa qualité de servir a polir les autres pierres, a celle de guérir les maux d'estomac et d'yeux, et toute espèce de plaie.

» Le lapis- lazuli j réduit en poudre, sert dans les maux d'yeux ainsi que dans toute espèce d'humeurs.

» Le jesclim ou jade éloigne la foudre et les mauvais rêves.

» Le jesbj autre espèce de jade, sert dans les maux de gorge et d'estomac : c'est la pierre qu'on appelait, dans le moyen-âge, néplirétique ^ d'im mot grec qui signihe reins ^ parce qu'elle passait pour très-efhcace contre les maux de cette partie du corps. Les auteurs r arabes n'ont point parlé de cette dernière propriété.

» Le cristal de roclie prévient les mauvais rêves.

» Telles sont les vertus dont il est fait mention dans Téifasclii et d'autres écrivains orientaux. Nous pourrions en citer encore un grand nombre : mais celles-ci

suffiront pour en donner une idée. Nous nous contenterons de dire qu'il en existe contre l'ivresse, la migraine, eniin contre tous les maux de la vie.

» Les Orientaux sont ailes jusqu'à attribuer à certaines pierres des effets surnaturels. On est étonné de lire dans Téifasclil que le riibis^ porté au doigt ou au cou, fait paraître plus grand qu'on n'est.

» 1j émeraude éloigne les démons et les mauvais esprits.

» \J œll-de-cliat préserve des mauvais regards et met à l'abri des coups du sort ; de plus, au milieu d'un combat, si l'on se sent trop pressé, on n'a qu'à le présenter à l'ennemi et l'on devient invisible.

» Enfin la turquoise garantit des disgrâces et de la

mort *. »

En étudiant les différents écrits latins ou français que le moyen-âge nous a laissés sur les pierres et les métaux, on y retrouverait presque toutes les idées que nous voyons admises à ce sujet chez les musulmans.

Un des livres qui contribuèrent le plus à répandre parmi les peuples d'Occident les traditions qui nous occupent, c'est le poème latin que Marbode, évêque de Rennes, écrivit sur cette matière dans le commencement du Xll^ siècle. Cet ouvrage, dont la composition première est attribuée à un certain Evagre ou Evax ^ roi des Arabes, et que l'on peut considérer comme l'œuvre de quelques rabbins des premiers siècles, fut , aussitôt sa

* Pages lo à i3 du tcmc I de l'ouvrage de M. Reinaud. indiqué pluiiaut,

translation en vers latins, imité en langue vulgaire*.

Les croyances superstitieuses que ce livre renferme se retrouvent dans tous ces lapidaires qui jusqu'au xvi^ siècle furent assez communs dans la littérature de notre pays, et dont la composition varie beaucoup, quant aux détails. Les versets du livre de VExode cités plus haut, et un passage de VApocalypsCj formèrent aussi le texte de plusieurs poèmes sur le même sujet : ils contiennent des traditions fabuleuses différentes de celles admises par l'évêque de Rennes; et Vincent de Beauvais^ dans son Miroir Historialej paraît en avoir connu d'autres encore ^ .

Quoi qu'il en soit, voici les vertus attribuées à quelques-unes des pierres précieuses ^ :

C'est le nom que Dieu donna aux douze pierres qu'il aimait davantage : le Grenat^ aussi appelé Ja-

* Le poème de Marbode a été plusieurs fois imprimé, dans le xvi" siècle et aussi dans le xYiii". D. Beaugondre l'a inséré à la suite des œuvres de Saint-Hildebert, Paris, 1708, in-fol. Il y a joint la traduction en vers français du xu'" sièclcj d'après un M s, de la Bibliothèque de Saint- Victor ( aujourd'hui dans celle du Roi, cabinet des manuscrits, u. 5 10, S.-Vict. lat.). Son travail a été réimprimé avec des notes et un commentaire par un allemand, sous ce titre : Marbodi Liber Lapidum, seu de Gemmis varieiate lectionisj et perpétua annûtatione iilustratus a J. Beckmaiino, etc. , etc. , Gottingue, 1799, iii-8' Malheureusement ces deux éditions de l'un des premiers monuments de la langue française sont remplies de fautes. — On peut consulter sur Marbode l'Histoire littéraire de la France, t. 11, p. 535 et suiv.; t. X, p. 543-92.

2 Voyez Histoire littéraire de la France, t. XVIII, p. 4^8, arlicle de M. Dauaou sur Vincent de Beauvais.

^ Nous donnons ces détails d'après le poème de Marbode et plusieurs^ autres lapidaires manuscrits du xiii"^ et du xiv" siècle.

12/j INTRODUCTION

i^vnccs et SardeSj la Topaze^ YEmcraude^ le Rub'is^ VEscarbouclej, le Saphir^ le Jaspc^ VA gaie ^ V Amclliyste^Và Chnt'solitCj \Ouyx et le BvryL

Au Grenat il a donne la propriété de rendre l'homme gai, joyeux. Celui qui le porte peut sans crainte affronter tous les périls, traverser tous les dangers ; aucun malheur ne peut l'atteindre.

La Topaze modère toute idée luxurieuse. Quand le ciel est pur, elle brille ; elle s'obscurcit quand il doit pleuvoir.

\J Emeraudc fait découvrir le mensonge et augmente les richesses: elle préserve du meurtre, sauve dans la tempête. Elle donne des idées de vertu.

Le Rubis réconforte l'âme et le corps. L'eau dans laquelle il a trempé guérit les animaux.

Le Sapliir^ nommé la pierre des pierresj, a beaucoup de vertus : il raffermit les membres, protège contre les traîtres, les envieux, et neutralise les effets du poison; il guérit de la peur. Le lait dans lequel on trempe le saphir ferme les blessures. Celui qui le porte doit être chaste et pur, alors il ne pourra jamais tomber dans la misère.

\J Escarbouclej aussi nommée ligure,, détourne le regard des méchants, rassure l'homme qui tremble; placé dans la bouche, elle guérit de la jaunisse , de la goutte et du mal d'yeux.

Le Jaspe neutralise l'effet du poison, étanche le sang des blessures, guérit de la fièvre et de l'hydropisie. Il faut le monter en argent.

h' A gâte fortiiie la vue, apaise la soif, calme les

AU LIVRE DES LÉGENDES. 1â5

souffrances du corps, et donne vigueur aux membres. Elle peut rendre invisible, et sert beaucoup dans les incantations magiques.

\JAmétylistc préserve des blessures et calme l'ivresse.

La Clirysoilte guérit de la peur et peut éloigner le diable: celui qui la porte doit être vertueux.

V!Onyx donne la santé et la beauté ; l'homme qui en songe veut retrouver un ami, placera l'onyx à son doigt, et chaque nuit il verra l'objet de ses désirs.

Le Béryl rend amoureux : si vous mouillez un malade avec l'eau dans laquelle a trempé cette pierre , il guérit.

\^ Aimant sert beaucoup aux magiciens. Il donne force et pouvoir, protège contre les mauvais songes, les fantômes, et guérit du poison. Il faut le monter en or ou en argent et le porter au bras gauche *.

Jusqu'ici les pierres précieuses et les vertus surnatu-

* Voyez encore, sur les pierres précieuses et les superstitions dont elles étaient l'objet :

Cil. G. Heinii, etc., Opuscuta Academica collecta et animadversionibus locapleta , Gotlingue , 1812, 6 vol. in-8 , t. VI, p^ 256 : De Gemrnis astvologicis et magicis inter amuleta habitis.

Gaffarel. Curiositez inouyes sur la sculpture talismanique des Persans. Horoscope des Patriarches et lecture des Esioilles. A Rouen, i63i, in-12. Additions, fol. 5, recto, et p. 76 et suiv.

De Boot. Gemmarum et Lapîdum Historia, quam alun a/(c/<Y Anselmus Boetius de Boot, etc., etc. Tertia edilio, longe purgatiss., cui accedunt Joannis de Laet Antuerpiaui , De Gemrnis et Lapidibus , libri II , et Theophrasti Liber de Lapidibus, gr. et lat. cum brevibus notis. Lugduni Batav., ex oific. Joan. Maire, cioicxlyii (1647). 1 vol. in-8.

Le Parfait Joaillier, ou Histoire des Pierreries, oii sont amplement descrites leur naissance, iuste prix, etc.. etc., composé par Anselme Boëce

relies que le.s peuples de l'Orierit et ceux de TEurope au moven-Aae v attachèrent, ont seules fixé notre attention: cependant les traditions qui ont rapport aux autres minéraux et aux pierres d'une différente nature ne sont ni moins curieuses, ni moins importantes, soit par leur nombre, soit par les lumières qu'elles jettent sur l'histoire de l'esprit humain. Ainsi l'or, le plus brillant et toujours le plus apprécié des métaux , fut à toutes les époques considéré non-seulement comme précieux, mais comme ayant aussi une vertu puissante, infaillible dans les maladies du corps ou de l'esprit; l'on sait qu'au moyen âge , et plus tard même , on le mêlait chez les grands à toutes les boissons. Nous n'entrerons pas ici dans rénumération des propriétés secrètes que les alc/iimlstes ou souffleurs attribuaient à cette brillante production de la nature: nous ne répéterons aucune des fables qu'ils débitèrent sur la prétendue transmutation de tous les métaux en or : nous rappellerons seulement que , depuis une époque presque impossible à bien déterminer, la recherche de cette pierre, si bizarrement nommée p/d/osop/ia/ej a été l'occupation, l'étude d'hommes de tout pays, de tout rang , de toutes conditions *. L'or, qui fut, chez presque tous les peuples, employé

de Boot, cl de nouveau enrichi de belles annotations , indices et figures par André Toil. Lyon. J. Aut. Iluguetan, i644« — Le traducteur de ce livre est le même .1. Antoine Iluguelan, libraire.

Voir aussi le Lapidaire de Marbode cité plus haut , principalement 1 édition de M. Bekmatin.

* Voyez à ce sujet l'ouvrage assez complet que Lenglet Dufrcsnoy a donné sous ce litre : Histoire de la Philosophie hermétique, accompagnée

à la confection des monnaies et à d'autres objets précieux, a été, sous ce point de vue, le sujet de beaucoup de légendes : sans rappeler le jardin des Hespérides, les monstres qui veillaient à son entrée, et cette fameuse expédition de Jason et des Argonautes, nous dirons que toutes les mythologies ont gardé le souvenir d'êtres fantastiques, aux facultés puissantes, chargés de veiller aux trésors que la terre enferme dans son sein. Nous lisons dans la Symbolique de Creutzer : « Couvera ou Paulastya (dans l'Inde) est le dieu des richesses et des trésors cachés, l'ami des souterrains et des esprits qui y résident, le protecteur des cavernes, des grottes, le roi des rois. Il habite la région du nord. Là, dans Alaka, sa demeure ordinaire, au centre d'une épaisse forêt , il est environné d'une cour brillante de génies appelés kinnaras ou jakckas : ces derniers ont la charge de donner ou de retirer aux mortels les biens sur lesquels ils veillent incessamment. Quelquefois le dieu, leur souverain, se tient dans une grotte profonde gardée par des serpents, et défendue en outre par l'eau et par le feu : alors nu, et remarquable par l'énormité de son ventre, il veille lui-même sur ses trésors souterrains; mais plus souvent, porté sur un char magnifique nommé jwuchpaka j, ou sur un coursier blanc richement caparaçonné , une couronne sur la tête , un sceptre dans la main, il parcourt la terre où il exerce son empire *. »

d'un Catdiogue raisonné des Ecrivains de cetie science, etc., etc. Paris, Nyon, 1744» 5 vol. iu-12.

* Religions de l'Antiquité considérées principalement dans leurs formes

On le voit, le Dieu de l'antique Orient rappelle beaucoup les génies de nos montagnes et de nos grottes, où sont cachés d'inépuisables trésors. Les récits de leur découverte sont nombreux et variés. Il en est de même de ceux relatifs aux monnaies d'or ou d'argent, presque toujours fausses, que le diable aime à distribuer : quand JValdcmar^ Holgar ou Grœn Jette^ assure la tradition danoise, offrent de semblables monnaies aux paysans qu'ils rencontrent , leurs dons se tournent en feu , quelquefois en pierres, quelquefois ils brûlent la main de celui qui les accepte, et l'or ou ce qui semblait tel disparaît sous terre. Dans la pauvre Irlande, le mallieureux paysan se console en disant : L'or vient du diable: Dieu est bon parce qu'il l'a retiré de nous *.

Il est un autre genre de productions qui fixa plus qu'on ne le pense généralement l'attention des esprits au moyen-âge, à d'autres titres, il est vrai, et sous un tout autre rapport que celui sous lequel aujourd'hui nous le considérons. Ces produits, dont la nature a fourni les premiers éléments , mais qui doivent à l'homme, à son travail ingénieux, toute leur valeur, ce soîit les pierres antiques gravées. Jusqu'ici nous avions pensé que ces restes précieux de l'ancien monde n'avaient pas occupé les hommes du moyen-âge : que, bien

aymboiiques et mylliologiques. traduit de L'allemand dn docteur Frédéiic Creutzcr, refondu en partie, complété et développé par J. D. Guigniaut. In 8, t. I. p. 248.

* Faiiy, Legends and Traditions of the soutli of Ireland, publiées par M. Croiton Croker. et formanl le ii" 47 de la collection du Jibraire Murraj , iiililulée : The family Library, London, 1804, iu-18, p. ôio

AU LIVRE DES LÉGENDES. 1â9

au contraire, ces hommes anéantissaient des monuments regardes comme la représentation du paganisme et relatifs à son culte proscrit. D'autres idées régnaient cependant. Une pensée qui donnait à ces monuments une antiquité beaucoup plus haute était dominante alors, et, considérées comme Toeuvre du peuple juif, du peuple de Dieu, ces pierres eurent aussi leur vertu occulte, mais puissante, et à ce titre furent conservées avec soin. A l'appui de cette opinion, nous citons un texte dans toute sa simplicité :

« Cy après s'ensuyuent plusieurs pierres entaillées et erlentées , lesquelles sont appelées pierres d'Israël j, selon les saiges philosophes, les aucunes sont artificielles, c'est-à-dire qu'elles ont été ouurées.

» Premièrement , en quelque manière de pierre que tu trouueras entaillé à l'ymaige du mouton, ou du lyon, ou du sagittaire, elles sont consacrées du signe du ciel. Elles sont très vertueuses, car elles rendent l'omme amyable et gracieulx à tous ; elles résistent aux lieures cothidianes , quartaines et autres de froide nature. Elles guérissent les ydropiques et les palatiques , et aguisent l'engin et rendent beau parler, et font estre seur en tous lieux et acroist honneur à celluy qui la porte, especialement l'ymage du lyon.

>> En quelque pierre que vous trouuerés entaillée ou esleué l'ymage du tourel, ou d'une vierge, ou du capricorne, elles sont consacrées et meredionnales, et de froide nature. Elles guérissent de la continue et autres chauldes maladies, et fait seur celluy qui la porte et le fait entrer en déuotion enuers Dieu.

» En quelque pierre où tu trouucras entaillé jumeaux et balancevS et la quai re, elles sont consacrées et occidentales. Elles guérissent de mélancolie et du palasim , et rend le porteur gracieulx et amyable.

» En quelque pierre que tu trouueras entaillée ou esleuée l'escreuisse et l'escorpion, elles sont consacrées et en septemtrionales. Elles gardent d'estre etique et de fieure tierce et d'autres ; et encline Tomme à estre bordeur et menteur.

» Toutes les pierres dessus dites sont consacrées a la consécration du ciel et de leur entailleure, de quelconque figure qu'elle soit, et aussi sont consacrées les pierres qui ont figure de planette, ou de soleil ou de lune.

» La pierre de la planette qui est appcllée Saturne a ymage d'ung vieillart et a en sa dextre main une faulx; celle pierre esmeut l'omme à honneur et le fait puissant.

» La pierre de la planette qui est appellée Jupiter a ymage d'omme qui tient la teste du mouton : elle rend l'homme amyable et conferme grâce de tous hommes et de toutes bestes.

» La pierre de la planette qui est appellée Mars est d'ung homme armé ou d'une vierge vestue de larges vestemens, tenant ung rain d'oliuier. Elle fait victoire et deliure des causes aduerses et contraires.

» La pierre de la planette Venus a ymage tenant une palme en sa main; elle donne victoire aux princes et rend gracieulx celui qui la porte.

» La pierre de la planette Mercure est une ymage qui a esles es pies: et en la senestre main une verge et ung

serpent et est enueloppé entour elle, fait habonder sapiencc et donne ioie, santé et grâce.

î> La pierre qui a ymage d'ung veneur, ou de lune, ou d'ung chien, ou d'ung serf, ou d'ung Heure, elle guérit les lunatiques et frénétiques, et ceulx qui ont le dyable au corps.

« La pierre qui a le dos d'un serpent, d'une buire, et dessus la queue du serpent ung corbeau, fait l'omme riche et saige. Elle appaise trop grant chaleur.

» La pierre qui a ymage d'omme séant en ung trépié iusques aux espaules et iusques aux genoulx, elle garde l'omme de luxure et donne gracieux estatz.

» La pierre qui a forme de nez et une vielle, fait auoir souuenance de son fait et donne sapience.

» La pierre qui a ung lyon et ung chien en sa bouche,

et que le lyon soit de nature de feu, cette pierre garde

d'ytropisie et guérit la morsure des chiens enuenymés.

» La pierre où il y a ung homme tenant une faulx et

une espée, elle fait victoire en batailles.

)> La pierre qui a ung aigle garde et donne honneur.

» La pierre qui a ung cheval à elles que on appelle

Pegasus j ceste pierre est bonne aux cheualliers, car

elle fait le chenal legier et hardy contre autres che-

uaulx.

» La pierre qui a ymage de femme qui a les cheueulx €spars et les tient en ses mains, celle pierre a pouuoir de reconseillier amour entre mary et femme.

» La pierre qui a ymage vierge qui ait ses mains en manière de croix et soit à trois coustés ung chief et soit assise en une chaire , celle pierre rend soûlas et repos

après labeur et maladie, et roconfortc le membre greuc eu quelque manière que ce soil.

» La pierre où il y a ung homme qui tient ung serpent en sa destre main, celle pierre déliure de venin et preserue, et garde d'emprisonnement.

» Se en une pierre est ung homme qui fléchisse son gcnoil, et en sa dextre main tienne vourle dont il tue ung lion et tiengne le poil en sa main, ou qu'il tieugne une courte faulse beste contre nature faicte , elle donne amour et victoire en toutes batailles ; mais il la conuient nettement tenir sur luy sans soullure.

» Se en une pierre a deux vurles, et qu'il y ait auec un serpent, celle pierre rend seurté et hardiesse et gracieuseté V »

Outre les pierres antiques et les pierres précieuses, le moyen-âge eut encore une grande vénération pour la pierre brute, et il attacha à sa forme et à sa taille des idées superstitieuses, des traditions historiques ou sacrées.

Ici les idées de l'Orient et des livres bibliques, celles que l'antiquité savante et sa mythologie ont pu inspirer aux peuples des temps modernes, ont eu encore moins d'influence que les usages et les croyances qui étaient naturelles à ces peuples.

* Voyez la suite de ces curieuses snperslilions aux Appendices, n. 5. ^ous avons trouvé ce document à la fin d'un opuscule assez rare dont voici le titre : Le Lapidaire en français , composé par messire Jehan de Mandeuille, chevalier. In-8, goth., sans nom de lieu ni dimprimeur.

Voyez Brunct, Manuel du Libraire, 1. II, p. 4 17- Nouvelles Recherches bibliographiques, etc., t. II. p. 362.

Le culte druidique, on le sait, consacra tous ces dolmen^ toutes CCS pierres levées^ dont un grand nombre sont debout dans les diverses régions de l'ancienne Gaule, et nous n'avons pas besoin de rappeler qu'aujourd'hui encore elles tiennent une place importante parmi nos légendes nationales ; il ne faut pas oublier non plus ces runes des peuples Scandinaves iuvScrits sur la pierre, et qui renfermaient la magie de ces derniers conquérants d'une partie de la France ; ces runes étaient principalement consacrés aux incantations diverses destinées à guérir les malades et a changer les dispositions de l'âme; en cela ils se rattachent aux légendes relatives aux pierres et aux plantes * .

Cette croyance de vertus curatrices attribuées aux pierres , surtout quand elles venaient de l'Orient , a laissé de longs souvenirs parmi nous; ainsi nous la retrouvons dans un des premiers monuments de notre littérature, dans le poème de Brut, terminé en 1155. Merlin, interrogé par le roi Ambrosius, qui veut élever aux Bretons assassinés par surprise dans les plaines de Salisbury, un tombeau digne de leur courage, répond à ce prince : u Si tu veux entreprendre une œuvre durable

* Voyez, sur les Runes, Ylntroduction à l'Histoire de Normandie, par M. Dcpping, t. I, p. cxxiii , de ï Histoire de Normandie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête de C Angleterre en 1066 , par M. Licquet. Roueu, Ed. Frère, i835, 2 vol. iii-8.

Voir encore sur les dolmen, \e& pierres levées, etc., le Cours d'Antiquités monumentales, professé à Caen, par M. de Caunionl. Paris, Caen, Rouen, 1800, t. I, première partie, p. G2 : Monuments celtiques.

On peut consulter aussi les Mémoires de la Société des Antiquaires de France, et ceux de la Société des Antiquaires de Normandie, paesiiu.

et dont il soit parlé dans tous les siècles, fais apporter ici le cercle de pierre que les géants ont dressé en Irlande: ces pierres viennent d'Afrique, où elles ont

été primitivement taillées; elles sont bonnes et secourables dans toutes les maladies : les gens du pays ont coutume de les arroser d'eau et de jeter cette eau dans leurs bains; ils y placent leurs malades, leurs infirmes, qui guérissent aussitôt * . »

Les légendes relatives aux plantes sont nombreuses, on doit le penser. Mais ici le merveilleux se mêle avec

* Se tu veus faire oevre durable Qui mult soit bêle et convenable Et dont à tos jors soit parole, Fai ci aporter la carole Que gaiant firent en Irlande :

Une mervillose oevre grande De pierres en un cerne assises.

Les unes sor les altres mises.

D'Aufrique furent aportées, Là furent primes compassées.

Mult soëlent estre salvablcs Et à malades porfi tables; Li gent les soloicnt laver Et de Teve lor bains temprer.

Cil qui cstoient engroté, Et d'aucun enferté grevé, Des lavéurcs bains faisoient, Baignoieut soi, si garissoient.

{Roman de Brut, publié pour la première fois, etc. . par Le iloux de Lincj. Uoueu, i836, 2 vol. iu-8, t. I, p. 285, 286.)

la réalité, et les vertus curatrices existent ; seulement l'ignorance et la crédulité en ont augmenté le nombre ou la force, déplacé ou confondu les effets. Quelquefois l'imagination crut voir dans ces herbes bienfaisantes des formes qui n'existaient pas : ainsi l'on disait que les racines de la mandragore portaient la figure d'un homme ou d'une femme, mais cette tradition populaire fut, dès le xv^ siècle, rejetée par les esprits éclairés *. Certes un livre qui contiendrait toutes les traditions qui se rapportent à ce sujet, et qui en expliquerait l'origine, serait bien accueilli du philosophe et du savant. Mais pour qu'il fût complet et digne de fixer l'attention de ceux qui étudient , il faudrait faire connaître avec un peu d'étendue la marche que la médecine suivit chez les différents peuples d'Europe ; quels secours elle a trouvés dans les plantes et les fleurs employées presque seules, pendant plusieurs siècles , à guérir toutes les maladies intérieures et aussi les plaies que des guerres continuelles rendaient fréquentes et nombreuses. Alors on verrait se développant cet admirable

* « Mandragora , c'est M;!ndagore. Elle est froide ci sèche, mais les acteurs ne déterminent point ou quel degré c'est. Il eu est deux manières, c'est assauoir le masle et la femelle, et a la femelle les feuilles aspres.... Aucuns dient que la femelle a figure de femme et le masle a figure d'homme , mais ce n est pas vray, car nature ne attribua oncques forme humaine à herbe. Mais bien est vray que aucuns par artifice forment celle figure, si comme nous l'auons après ouy dire à aucuns laboureurs des champs. » (Le grand Herbier en français, contenant Les qualitez, vertui, et proprietez des herbes, arbres, gommes, etc., etc., imprimé à Paris par Pierre le Caron. i vol. in-fo!, golh. (vers 1499)5 fo'« lxxxxii, reclo, coL 2.)

instinct de l'homme qui le porta à chercher dans chaque herbe, chaque plante et chaque fleur qui Tentouraient des remèdes a ses maux, et l'on comprendrait parfaitement comment l'imagination , toujours superstitieuse, leur attribua sur l'âme le pouvoir qu'elles exerçaient sur le corps.

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