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VII. LÉGENDES RELATIVES AUX ANIMAUX

Pour avoir parcouru la généralité des êtres créés, il ne nous reste plus qu'a parler des animaux et des genres divers qu'ils composent. Le nombre des traditions fabuleuses dont ils ont été le sujet pourrait diflicilement se fixer. Des différentes espèces qui peuplent la terre, de celles qui habitent les eaux ou volent au milieu de l'air, il en est un bien grand nombre sur lesquelles l'ignorance et la crédulité imaginèrent des fables plus ou moins approchant àe la vérité.

Il ne faudrait pas attribuer l'origine de tous ces mensonges à la même cause que celle dont nous avons parlé plus haut, et qui n'est rigoureusement applicable qu'aux plantes et à leurs effets curatifs. Cependant on peut trouver les premiers éléments de ces croyances dans un principe à peu près semblable, c'est-à-dire dans l'instinct, la force que le Créateur a placés dans ces êtres, instinct et force qui, dénaturés, se sont transformés en facultés puissantes et qui tenaient du prodige.

Il faut dire encore que chez certains animaux ces fa-

cultes puissantes existent réellement, et qu'elles ont dû grandement surprendre les premiers hommes qui en ont été les victimes. A cet égard, bien souvent les récits les plus étranges n'étaient pas exagérés.

Ce fut surtout à l'époque où la science commença, que ces légendes se multiplièrent. Les peuples agriculteurs ou nomades qui avaient à combattre ces terribles ennemis, conservèrent dans leur mémoire un grand nombre de récits véritables dans le principe, mais qui, exagérés par ceux qui les répétaient, Unissaient par s'éloigner tellement de leur première forme , qu'il n'en restait plus que les circonstances mensongères ajoutées par le temps.

Ceux qui ont écrit les premières pages de l'histoire de la nature recueillirent nécessairement un grand nombre de ces récits mensongers. Interrogeons-nous les monuments à ce sujet, parmi les peuples de l'antiquité, nous voyons que les Egyptiens eurent des connaissances assez complètes en histoire naturelle, mais nous voyons aussi qu'ils connaissaient et employaient dans les ligures représentées sur leurs monuments religieux quelquesuns de ces monstres imaginaires dont nous parlerons plus bas *.

Aux Egyptiens , premiers dépositaires de la science encore à son berceau, ferons-nous succéder les Grecs, qui furent nos prédécesseurs et nos maîtres? nous ver-

* Cuvier, Histoire des Sciences naturelles depuis leur origine Jusqu'à nos jours chez tous les Peuples connus , professée au Collège de France, rédigée, annotée et publiée par M. l\Jagdeleine de Saiul-Agy. Paris, rSoi^ m-8;, p. 128 de ia première partie.

loiis chez eux un grand nombre Je ces traditions fabuleuses.

Ainsi Ctésias, médecin grec, qui suivit Xénophon dans la retraite des dix mille, lors de son retour à Athènes, après une captivité de dix-sept ans, y publia une relation du voyage qu'il avait fait dans l'Inde, dont quelques fragments, parvenus jusqu'à nous, contiennent beaucoup de fables. A côté d'une description assez exacte de l'éléphant, par exemple , on trouve celle du perroquet, qui, ajoute le voyageur, parle facilement toutes les langues qu'on lui fait entendre , même le grec *.

Après Ctésias, il faut citer Aristote, et l'on peut dire que , sous bien des rapports, il fut le premier qui écrivit sagement sur les sciences naturelles. Si l'heureuse impulsion qu'il sut leur donner avait plus longtemps survécu à ce mâle génie , si Ton eût continué de recueillir comme lui des faits, de les comparer pour en tirer des inductions, la science, sans aucun doute, aurait fait de rapides progrès ^.

Théophraste, qui vient après lui, jeta sur la botanique et la minéralogie des lumières assez vives, mais bien obscurcies encore par l'ignorance et la crédulité. Quant à la zoologie, Théophraste admit au nombre des vérités des observations vagues, incertaines et qui n'avaient pour base que la voix populaire, toujours prête à charger la vérité. La décadence que nous avons

' Cuvier, ouvrage cilé [)lus haut, |i. 128. ^ Idem., p. if)o.

signalée plus haut ne s'arrêta plus , et des fables , dont l'origine doit être attribuée principalement aux idées religieuses des différents peuples, s'accréditèrent.

Les Romains, qui reçurent des Grecs la plus grande partie de leurs connaissances, loin de rejeter les différentes superstitions qui leur furent transmises a ce sujet, les augmentèrent, et leurs plus graves auteurs en contiennent de nombreux exemples. Ainsi, dans le livre du sévère Caton sur l'agriculture, on trouve des formules bizarres et superstitieuses de médecine vétérinaire. Il indique comme moyen de guérir les bœufs un assemblage de mots qui ne sont ni grecs ni latins , et dont la répétition fréquente a, suivant lui, un pouvoir magique. On connaît aussi l'épisode d' Aristée dans les Géorgiques de Virgile, et la merveilleuse reproduction des abeilles. Quant a Pline, à Elien , à Solin, ils ont seulement recueilli le témoignage des auteurs des différents pays qui les ont précédés plutôt qu'ils n'ont étudié par euxmêmes; tout au plus ont-ils ajouté quelques faits particuliers à ceux déjà connus, et leurs écrits, souvent cités par les auteurs du moyen-âge , sont une preuve de toutes les traditions fabuleuses qu'ils ont admises au nombre des observations recueillies par eux*.

On le voit, ce n'était pas seulement à son ignorance et à son amour du merveilleux que le moyen-âge devait toutes les légendes qu'il nous a laissées sur les animaux. Le monde ancien lui avait sons ce rapport servi

^ Cuvier, ouvrage cité plus haut.

lie modèle: il développa, il augmenta seulement les nombreux mensonges qu'on lui avait légués.

En terminant cet examen des fables dont les êtres du monde physique ont été le sujet, nous devons jeter un coup-d'œil sur les animaux apocryphes, sur tous ces monstres aux formes étranges, surnaturelles, dont l'existence fut regardée comme incontestable pendant les seize premiers siècles de notre ère.

Ici se présente une question d'histoire naturelle curieuse en même temps que fort difiicile à traiter. Déjà les découvertes qui ont été faites à la fin du siècle dernier, et plus encore de nos jours, les secrets que le génie de Guvier sut arracher au sein de la terre , ont changé un grand nombre des idées reçues à ce sujet. Ces géants, dont les restes prétendus étaient retrouvés après bien des siècles et acquéraient ainsi une existence difficile à contester, ces géants furent reconnus par le savant anatomiste comme des ossements fossiles d'animaux dont la race éteinte ne se retrouve plus aujourd'hui. Aidé par la comparaison , il put reconstruire ces animaux qui ont précédé l'homme sur la terre, et l'on fut bien étonné d'y reconnaître les premiers rudiments de toutes ces créations dont la mythologie des différents peuples a enrichi le monde merveilleux.

Il en résulte que si l'existence d'individus semblables à nous, mais doués d'une taille bien supérieure à la nôtre, peut facilement être rejetée au nombre des fables, il ne faut pas accuser l'imagination vagabonde et inculte de nos crédules aïeux d'avoir seule domié naissance aux mystérieux dragons , aux serpents ailés,

aux griffons et à d'autres monstres encore. Il fallut reconnaître à ces créations, bien fantastiques il est vrai dans quelques-unes de leurs formes, un principe de vérité qui, confié à la mémoire des premiers hommes, s'était perpétué d'âge en âge.

Le souvenir de ces animaux, dont nous ne retrouvons plus aujourd'hui que les dépouilles , a principalement été conservé dans les saintes Ecritures, qui sont, on n'en peut douter, l'un des premiers monuments écrits que les âges précédents nous ont légués. Des comparaisons fréquentes empruntées à la forme de ces monstres viennent s'offrir à la mémoire des prophètes. C'est dans un passage d'Isaïe (ch. §7, v. 1) que se trouve mentionné pour la première fois le grand serpent de mer sous le nom de Levlatkan.

Chercherons-nous à déterminer quelques-uns de ces monstres dont les ossements conhés à la terre, et longtemps étudiés par la science, ont pu nous faire connaître la forme et la puissance physique , ouvrons le Discours sur les Révolutions du Globe et nous y trouverons le passage suivant : « L'ichthyosaurus, découvert » par sir Everard H orne ^ a la tête d'un lézard, mais pro- » longée en un museau effilé, armé de dents coniques » et pointues ; d'énormes yeux dont la sclérotique est » renforcée de cadre de pièces osseuses ; une colonne « épinière composée de vertèbres plates comme des » dames à jouer, et concaves par leurs deux faces , » comme celles des poissons ; des côtes grêles , un ster- » num et des os d'épaule semblables à ceux des lézards » et des ornithorinques : un bassin petit et faible, et

» quatre membres dont les liumcrus et les fémurs sont » courts et gros, et dont les autres os, aplatis et rap- )> proches les uns des autres comme des pavés, compo- »scnt, enveloppés de la peau, des nageoires, d'une » pièce h peu près sans inflexions , analogues , en un » mot, pour l'usage comme pour l'organisation, a celles » des cétacés. Ces reptiles vivaient dans la mer; à » terre, ils ne pouvaient tout au plus que ramper, à la » manière des phoques; toutefois, ils respiraient Tair » élastique *. ))

Je vous le demande, en cette description n'est-il pas facile de retrouver la Tarasque du Rhône domptée par sainte Marthe, et ce reptile des marécages de Rhodes qui dévasta l'île, jusqu'au jour oii le chevalier Gozon eut dressé ses chiens à le combattre, en les familiarisant avec la forme horrible du monstre par un mannequin fait à sa ressemblance ?

C'est encore dans le Ptérodactyle, animal singulier découvert à la fin du dernier siècle dans les schistes calcaires du comté de Pa ppenheim , et décrit pa r M . Cuvier , qu'il faut retrouver le dragon qui sous tant de formes a été vulgarisé par tous les écrivains du moyen âge. Il en avait les écailles, les griffes, la queue, les ailes vigoureuses attachées au corps de serpent, et sa gueule était garnie de soixante dents couvertes par un bec crochu 2.

* Disco rs sut- Les Révolutions du Globe, p. 569, du t. I de la nouvelle étlilion des Recherches sur les Ossements fossiles de M, Cuvier. Paris, Ed. Docagne. m-8, i856-i836.

2 Revue Britannique, n" de juin i835, )i. 9,65 : Animaux apocryplics.

Ce fait, que nous avons voulu constater en passant, méritera toute l'attention du naturaliste savant et profond qui nous donnera riiistoirc des animaux apocryphes. Certes, il n'en faut pas douter, c'est là le sujet d'un beau livre, et nous dirons avec l'auteur de l'article que nous venons de citer, « qu'en outre des meilleurs écrits d'histoire naturelle qu'il faudra bien connaître, les sources diverses de la superstition populaire, de l'invention poétique des mythologues anciens et des légendaires du moyen-age, de la peinture symbolique et du blason féodal, lui fourniraient encore une partie de son livre. Il sera libre de diviser son règne animal fantastique en mammifères, oiseaux, reptiles, crustacés, poissons, mollusques, etc., pourvu qu'au premier degré de l'échelle nous trouvions l'exagération de la nature humaine et sa capricieuse dépression , représentées par le géant et par le pygmée, par l'ogre et par le nain; pourvu que dans ses quadrupèdes, bipèdes, oiseaux, reptiles, poissons, etc., figurent avec honneur le lion royal des romans de chevalerie, à qui son instinct faisait reconnaître un iils de roi , le, loup-garou des contes de la nourrice, la licorne et l'hippogryphe, le chien des sept-dormants, le cheval Pardolo, le perroquet de la reine de Saba, le roc des Mille et Une Nuits j le dragon de Daniel et celui de Yiederic; enhn, d'autres animaux dont les origines allégoriques ou historiques méritent d'être

Voir encore dans le même article la description du Kruken, qui paraît être le Levialhan de l'Ecriture.

» ëclaircies . pour notre instruction et notre amuse- » ment V »

§ VIII. LE iMONDE MERVEILLEUX.

Les premières causes et l'origine du merveilleux se confondent avec les commencements du monde ; quand l'homme, abandonné du Dieu qui le créa, fut condamné à conquérir, par une vie rude, grossière et laborieuse, la puissance dont il était déchu, il ignorait complètement les attributs du monde physique dont il était entouré : son esprit inculte eut seulement la perception des objets qui composent ce monde sans qu'il pût en

< Le cheval Pardoio est un des rares animaux apocryphes de l'Espagne. Ce cheval habitait les contrées les plus désertes de la Biscaye. Quand le chevalier don Diego Lopez eut perdu la fée Pied-de-Biche, qu'il avait épousée, et qu'il devint prisonnier des Î^Iaures, la fée Pied-de Biche mit à la disposition de ses enf;iuts, pour aller délivrer leur père, le cheval Pardoio, qui, dit la légende, no pouvait souffiir ni bride, ui selle, ni sangle, ni éliier, ni fers, mais conduisait son cavalier tout d'une traite et en une heure d un bout de l'Espagne à l'autre, de Pampelune à Cadix. — Sur la cosmographie fantHstique du moyen-âge, sur l'histoire des animaux apocr}phes, lious recommandons à nos lecteurs quelques articles de M. Ferdinand Denys, imprimés en i853 dans VEurope littéraire (numéros du 99 septembre, du i3 et du 17 octobre, du 24 et du 28 novembre). Il est difficile de réuuir en moins d'espace des documents plus complets, plus substantiels, et de les présenter dans un style plus noble, plus élevé. Il est à désirer que M. F. Dcnys. qui, nous le savons, s'est occupé beaucoup de celte matière, fasse bicutôt connaître le résultat de ses recherclics.

distinguer la nature: ils frappèrent d'autant plus ses sens, qu'aucune contemplation de l'àme n'arrêtait l'exercice des facultés intellectuelles, facultés qui, plus tard, devaient spécialement être consacrées à ces contemplations, et leur devoir un entier développement.

Dans cette enfance de son esprit, l'homme dut être vivement impressionné devant ces objets physiques ; leur forme, leur couleur, la puissance dont ils étaient doués, durent le frapper d'effroi, de stupeur : il dut les grandir, les exagérer, en déplacer et en confondre les effets. Répétés par ceux qui en avaient été ou avaient cru en être les témoins, ces effets prirent la forme de prodiges, et, grossis de bouche en bouche, ils furent une des premières causes du merveilleux.

Aux phénomènes de la nature physique et à l'ignorance des lois qui la régissent, il faut joindre encore le langage et la manière dont il s'est formé. Quand l'esprit de rhomme, guidé par le besoin et par les découvertes que le hasard ou plutôt Dieu lui-même lui faisait faire, créa des signes pour exprimer les idées qui s'offraient à lui, il chercha des comparaisons dans tout ce qui l'entourait ; il se servit des objets réels et des attributs qui les distinguent pour exprimer les premières opérations delà pensée. Confondues plus tard avec leurs modèles, ces pensées revêtirent un corps; ce qui n'était que le fruit de l'imagination fut considéré comme ayant eu une vie, une action, et rangé au nombre des prodiges.

Puis quel a dû être l'étonnement, l'effroi, des premiers hommes a l'aspect des scènes variées que nous présentent la nature et ses phénomènes. Combien le ter-

riblc silence des forets, l'étendue, l'aridité du désert, l'immensité des fleuves et des mers, ont du frapper son àme et y jeter de la terreur! Joi^^nez encore les grands désastres auxquels il était exposé: ces inondations que l'art n'avait pas encore appris h régler; ces pestes, dont aucune prévoyance, aucun secours humain, ne diminuait l'horreur et la durée. Les bouleversements de la nature, la tempête et la foudre, les montagnes vomissant les flammes, combien tout cela dut affecter diversement son âme et ses sens !

Une des preuves que le merveilleux doit en grande partie son origine aux phénomènes de la nature physique, ce sont tous les prodiges que les nations de l'antiquité croyaient trouver en ces phénomènes. Hérodote, dans plusieurs passages de son histoire, mentionne des faits miraculeux dont le plus grand nombre s'expliquent par les lois de la physique. Ainsi, nous retrouvons chez les Egyptiens ces prodiges qu'on a cru voir après eux chez les Grecs et les Romains, et même chez les peuples modernes. Par exemple, les éclats de la foudre au milieu d'un ciel serein, les tremblements de terre, le soleil ou la lune changeant leur cours et brillant d'un éclat tout nouveau, signes précurseurs d'événements extraordinaires ou malheureux *.

De même chez les Hébreux, au moment où le temple

* llérodule, liv. II, cilô par Ilejnc, t. 111, p. 209, de ses Opuscula academica collecta et anitnadversionibus locuplela; Gottingac, 1788. iii 8, 6 Tol. Pour CCS prodiges et ce que les anciens en croyaient, voyez dans Je même volume, p. 198, la Jisserlalion inlilulce : Historiœ naturalis

de Jérusalem allait être détruit , des signes étranges furent observés dans le ciel, et les prophètes ont souvent dit que les astres, changeant leur cours, annonçaient de grands malheurs. Chez les Romains , presque toujours une révolution, un fait extraordinaire, avaient été précédés ou suivis d'un signe céleste ou par de prétendus bouleversements dans les lois de la nature. On sait que ces vainqueurs du monde avaient reçu des Etrusques la science d'interpréter les présages, et que chez eux l'éclat delà foudre, l'éruption des volcans, les phénomènes atmosphériques, ont toujours été considérés comme les précurseurs d'événements sinistres ou favorables. Les signes prophétiques du ciel à la terre sont une des croyances communes à tous les peuples, et dans les livres que Dieu lui-même a inspirés, comme dans les traditions des hommes, on en trouve de nombreux exemples.

Ces superstitions, admises par les peuples de l'Ancien Monde, furent recueillies pendant le moyen-âge, et passèrent dans la partie du culte catholique que le peuple emprunta au paganisme, et qui eut toujours beaucoup d'étendue, malgré les canons des conciles et les discours des prélats éclairés, qui combattirent sans cesse toutes ces croyances contraires à la vraie foi.

Le moyen-âge, en les adoptant, ne manqua pas de les

fragmenta ex ostentis, prodigiis et monstris. Comment atio prior. — P. 2.55, Commentatio posterior.

Voyez aussi le t. IV des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, p. 4ii. — Réflexions sur les prodiges rapportés par les Anciens f par M. Fréret.

plier h son usage, h ses mœurs: de donner aux fables qui en vulgarisaient la pensée, les couleurs de son blason , et de substituer aux héros de l'ancien monde les chevaliers de ses cours féodales.

Ainsi, nous avons dit plus haut que les Egyptiens, les Hébreux et les Romains nous ont parlé de bruits étranges entendus dans les airs : au milieu des éclats de la foudre, des nuages épais qui se brisent les uns contre les autres, on avait reconnu comme des cris poussés par des voix surhumaines: eh bien, le moyen-âge, adoptant cette croyance, et voyant le même phénomène se présenter à lui, crut y distinguer le choc des bataillons qui s'attaquaient dans les airs, les cris des combattants, le bruit des armes. Les chroniques, les annales, les poèmes de cette époque, mentionnent souvent ce phénomène. Avant telle bataille meurtrière, pendant telle guerre désastreuse, plusieurs fois on l'a vu se répéter *. Pierre de Blois, qui vivait au milieu du Xili® siècle, nous parle de ces armées qu'on appelait Milites Heî'likini ou Herleurini; et Guillaume de Paris, au chapitre Xll de son traité de Universo, dit qu'on nommait en langue française Hellequin ces chevaliers qui combattent la nuit dans les airs, et dont il n'ose pas

* Voyer les Annales d'Eginard. T. 1 des Monumenta Germnniœ liistorica, etc., p. 194-

Même ■volume, p. i54. i5G, Annales Laurisenses sub anno yjG : Boucliers enflammés apparaissant aux Saxons et les faisant fuir.

Consulter aussi les autres Annales et Clironiques recueillies dans la même Collection, et dans celle de Duchêne et des historiens do France par les Béuédictins.

déclarer la nature, parce qu'il ne la connaît pas bien, quoique cependant il ne faille pas hésiter à reconnaître en eux de malins esprits *. A propos de ces Hellequins, voici une tradition que sir Walter Scott rapporte sans citer son autorité :

t< Le chef de cette troupe avait été jadis un brave chevalier ; mais, ayant perdu tous ses biens au service de l'empereur sans avoir été récompensé autrement que par des mépris, il s'abandonna au désespoir, et, se mettant a la tête de ses iils et de ses écuyers, il forma une bande de brigands. Après des ravages et des victoires remportées sur tous les détachements qui lui furent opposés, HeUcquin et toute sa troupe périrent dans un combat sanglant qui fut livré à l'armée impériale. Les bonnes œuvres de ses premières années le sauvèrent sans doute d'une entière réprobation, mais il fut condamné, ainsi que ses compagnons, à errer au hasard jusqu'au jugement dernier. Conservant leurs mœurs belliqueuses, on les voyait jouter ensemble et se livrer à d'autres exercices militaires. Le Naclit Dager, ce camp nocturne qui semblait assiéger Prague, était aUvSsi formé par les esprits. On voyait leurs visages hideux et leurs armes flamboyantes. Mais ils disparurent aussitôt que l'on prononça ces mots magiques : Vézeléj, Vézelé, ho! ho! ho ^ / » •

* Mémoires de L'Académie des Inscriptions, t. XllI, p. 647, Mémoire sur ta Cité de Dieu, Irad. par Raoul de Presles.

^ Chants populaires de L'Ecosse, j)ar Walter ScoU. Traduction doê Œuvres complètes. 4 voL iu-12. Paris, Gossclin, iSlsS t. III, p. 128.

Plus tard, au xiv^ siècle, on prétendit que les HcUef/uins étaient ainsi nommés à cause des guerriers morts dont on voyait les ombres passer la nuit, s'en allant rejoindre le roi de France Charles Y*' du nom, tué, disait-on, dans une grande bataille. Enfm les romanciers faisaient combattre contre eux le duc Richard sans peur, {\\s du fameux Robert-le-Dlable *.

Les phénomènes de la nature physique ont donc été la première origine (^prlncipium et fans) de tout le merveilleux. Cet élément, recueilli sous des formes diverses, dans des mythes religieux d'une haute antiquité, fut avec le temps mis en œuvre par les prêtres dans leurs livres sacrés, par les poètes en leurs vers. Suivant l'époque à laquelle ces prêtres, ces poètes ont vécu, la nation, le pays qui les a vus naître , ils ajoutèrent au fait transmis par la tradition des circonstances dues à leur génie, ou bien aux mœurs, aux lois qu'ils connaissaient, aux idées, aux croyances qu'ils avaient intérêt de vulgariser.

Telle fut l'origine des mythologies anciennes ou modernes. Telle est la cause des similitudes nombreuses qu'on rencontre dans chacune de ces mythologies. C'est le même principe, n'en doutons pas, ce sont les érup lions des volcans qui ont créé Typhon, Yulcain, les Cyclopes du mont Etna, chez les peuples de l'antiquité, et les démons de Caer^iartken que Merlin l'Enchanteur oblige à travailler sans cesse au grand mur d'airain. De même, ces esprits , ces lutins, ces fées des peuples

de l'Europe au moyen-âge, que sont-ils , sinon la reproduction sous une autre forme, avec d'autres costumes, d'autres mœurs, des nymphes et des génies de la Grèce? Chaque pays, chaque époque a, comme on le voit, contribué à la création du monde merveilleux. Seulement, après bien des siècles, ce monde s'est trouvé peuplé d'individus nombreux aux formes diverses, mais qui avaient nécessairement quelques points de ressemblance, puisqu'ils partaient du même principe.

§ IX. LES GÉANTS — ET LES NxVlNS.

A l'antiquité appartient sans aucun doute la croyance admise presque jusqu'à nos jours, qu'il exista des géants, c'est-à-dire des hommes supérieurs aux autres par leur taille et par les facultés physiques dont ils étaient doués. Si l'on veut que chez différents peuples , à différentes époques , il se soit rencontré des hommes dont la taille était plus élevée que celle de leurs compatriotes, c'est un phénomène auquel on peut ajouter foi; mais qu'une race d'hommes ayant en hauteur le double de la taille ordinaire des autres hommes, ou davantage, se soit véritablement rencontrée à aucune des époques de l'histoire, c'est ce que la raison et les lois de la nature physique doivent nous faire ranger au nombre des fables. Nous savons, il est vrai, que les traditions primitives de tous les peuples ont gardé le souvenir d'une génération entière dont la taille était colossale et la force sur-

'Si

liiiniaiiic: mais ne doit-on pas attribuer ce souvenir au temps qui grandit tout, et h la vanité des peuples vaincus, qui vsc seront appliques à exagérer les forces d'un ennemi auquel ils n'ont pu résister. Quant a une force physique supérieure à celle des hommes qui composent les nations civilisées, on peut y croire, et le continuel exercice des membres qui donnent cette faculté est la raison simple et vraie qui nous la fait admettre. C'est principalement chez les peuples de l'Asie que cette croyance h une nation gigantesque a pris naissance, et ce fait vient à l'appui de ce que nous avancions plus haut sur la vanité des peuples vaincus ; jamais terre ne fut plus souvent conquise. C'est là que nous rencontrons une prétendue ville détruite par des géants, et de grandes murailles élevées par Alexandre pour se défendre contre eux. C'est la que les mythographes de la Grèce avaient puisé leurs différentes fables relatives aux géants, et par une opposition bien naturelle, c'est de l'Europe, c'est du Nord, que les livres de l'Orient iont venir ces terribles ennemis.

Les écrits des mythographes anciens ne furent pas la source principale où le moyen-âge alla puiser sa croyance aux géants : les livres de la Sainte-Ecriture étaient pour lui un bien plus sûr témoignage, et qu'il se plaisait bien plus à invoquer. Nous ne discuterons pas ici les textes du Deutéronome et de l'Apocalypse qui nous parlent de Gog, roi de Basant Nous dirons seulement

* Sur Gog et Mugog et le? cioyancfs aclmisi? «n Orienta ce sujet, voyez Bibliollicqiic orientale de (rjlcrhclut, Paris, i^Uj'j. iii-fol., p, 15^,

qu'il fut le type sur lequel toutesles créations de ce genre ont été faites au moyen-âge, et qu'on peut, sans crainte d'erreur, le regarder comme le père de tous ces géants qu'eurent à combattre les héros de la chevalerie. Certainement les compositions poétiques delà Grèce et de Piomc , les visions des Rabbins et les écrits apocryphes eurent aussi leur part dans ces créations, mais la principale idée, celle qu'on retrouve toujours dominante, c'est Go g et Magog, ou bien le géant Goliath frappé parle roi David. Les livres arabes et persans contiennent un grand nombre de traditions relatives a Gog et Magog. C'est la Tartarie que ces livres désignent comme ayant été la terre habitée par les géants. Ils assurent même à cet égard que les chaînes du Caucase et les constructions cyclopéennes que l'on croit y apercevoir, furent élevées par Eskandlr ou Alexandre le Grand ^ pour arrêter les invasions des descendants de Gog et de

Bab al abiia;— 291, Derbend; — 5i8, coL 1; — 4^8, Hflsna; — 470,. Jagiouge; — 628, Magin; — 796, Sedd jagioug'u Magioug.

Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles - Lettres , l. I, Hist..

Mémoires de d'Artigny, t. I, p. 77.

* Fieinaud, Description des Monuments musulmans de M. de Blacas, elc, t. I, p. 174.

Je lis au coaliaire dans d'Herbelot , Bibliothèque orientale , au mot Sedd jagioug'u Magioug' : « C'est cet ouvrage tant vanté dans les historiens, dans les histoires de l'Orient, dont la construction est atlril)uée k Eskander ou Alexandre, non pas à Alexandre fils de Pliilippe, que nous appelons le Grand, mais à un autre que les Orientaux surnoumient DouL Karneln , qui est beaucoup plus ancien que le Macédonien , et que les Persans croient avoir été le même que Giamscliid, quatrième roi de leur première dynastie. »

Magog. On raconte à ce sujet que vers l'an 808 de notre ère, le calife Al-Amin, ayant entendu beaucoup parler de ces grands murs du Caucase, y envoya Salam, son interprète, avec une suite de cinquante personnes. Après un dangereux voyage de deux mois , Salam et ses compagnons arrivèrent dans un pays inhabité, où l'on voyait encore les ruines de plusieurs villes autrefois construites par les peuples de Gog et de Magog. Ayant encore marché pendant six jours, les voyageurs rencontrèrent les forteresses d'Alexandre au pied du mont Caucase. Environ deux stades plus loin, ils trouvèrent une autre montagne environnée d'un fossé ayant cent cinquante pieds de profondeur, et près duquel s'élevait une porte de fer ayant cinquante pieds en hauteur. Elle tenait à un mur ou boulevart de fer, surmonté de tours en fer qui semblaient aussi élevées que la montagne. Le linteau, le seuil, les verroux, les serrures et les clés avaient les mêmes proportions. Le gouverneur de ce château montait à cheval avec dix compagnons une fois chaque semaine: ils se rendaient à cette porte, et, la frappant trois fois avec un marteau qui pesait cinquante livres, ils écoutaient, et un long gémissement venait frapper leurs oreilles : c'était le cri poussé par Gog et Magog, qui ne pouvaient ouvrir cette porte. Salam assure qu'on les voyait parfois apparaître de l'autre côté du boulevart'.

* Warton, History of engiisk poetry from tlie elose ofthe eieventh to t/ie coimnencement of tlie eigliteenth century, elc, elc. Londoii, \^'il\, 4 vol. iii-8. — T. I. [1. XV, of ilie Dissertation of theOrigin of lioinantic fiction m Europe, note E.

Quant au mythe historique si souvent reproduit dans les origines fabuleuses que les chroniqueurs du moyenâge attribuèrent aux différentes nations de l'Europe, et qui consiste à représenter ces nations comme établies sur un sol habité premièrement par des géants, c'est encore dans la Bible qu'il faut en chercher l'origine, et dans ce passage de la Genèse où il est dit u que les lils » de Dieu ayant vu la beauté des iilles des hommes, » les prirent pour femmes, et que de leurs mariages » sortirent les géants , hommes puissants et belli- » queux. »

Contrairement a cette exagération de la stature humaine, si nous voulons chercher quelles furent les fables admises sur sa dépression , c'est a l'histoire des peuples de l'antiquité qu'il faut nous adresser. Entre les pygmées et les nains du moyen-âge peut-on saisir quelques rapports? Les traditions reçues parmi les peuples de r Ancien-Monde relativement aux premiers, ont- elles réagi pour quelque chose sur celles que nous voyons admises, parmi les modernes, sur les seconds? Nous ne le croyons pas, et d'ailleurs c'est un fait qu'il serait difficile d'éclaircir dans son entier. Nous ne trouvons à cet égard que des rapprochements peut-être fortuits à constater.

D'après les recherches d'un savant académicien, c'est dans une peuplade éthiopienne, connue sous le nom de Péchiniens, qu'il faut chercher les Pygmées des auteurs grecs et latins. Quelques-unes des fables que ces derniers racontent sur ces hommes dont la taille, au rapport des voyageurs anciens et modernes, est en effet.

tros-petite, peuvent s'expliquer par les curiosités naturelles qui se rencontrent en leur pays.

Mais avant tVcclaircir l'origine de ces fables, nous en donnerons le récit : lesPygmées étaient de petits hommes qui n'avaient qu'une coudée, ou même un pied de haut. jNlontés sur des chèvres ou des béliers d'une taille proportionnée à la leur, ils s'armaient de toutes pièces pour aller combattre des oiseaux qui venaient tous les ans du fond de la Scythie pour les attaquer. Dans leur voyage de long cours, les Pygmées faisaient tirer leurs chariots par des perdrix. Leurs femmes accouchaient à trois ou à cinq ans et étaient vieilles a huit. Leurs villes, leurs maisons, étaient bâties avec des coquilles d'œufs ; d'autres habitaient dans des souterrains, d'où ils sortaient au temps de la moisson pour aller couper leurs blés * . »

Certes, voilà bien des fables, et nous pourrions, qui plus est, citer un grand nombre de très-graves auteurs sacrés et profanes qui les rapportent comme des vérités ^ .

* Dissertation sur les Pygmées, par M. l'abbé Banier, page loi et suiv. du t.V des Mémoires de C Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, in-4.

2 Ce qu il y a de parliculier dans cette fable, c'est que les historiens en parlent comme les poètes, sans adoucissement, sans restriction; et eux qui soulagent si souvent les mythologues, quand il s'agit de ramener ces anciennes fictions à quelque sens raisonnable, ne servent ici qu'à augmenter leur embarras. En effet, Clésias, jNonnosus, Pline, Solin, Pompouius-]\lela , Basilis dans Alhénée, Oncsicrile, Aristée, Isogonus de iSicée, et Egésias dans Aulu-Gcllc ; les pères même de l'Eglise, saint Augustin, saint Jérôme ; tous sont d accord sur l'existence des pygmées, sur leur petite taille , et sur leurs combats avec les grues. Arislote surtout en paraît très-persuadé : « Ce qu'on raconte des Pygmées, dil-il, n'est point une fable, c'est une vérité. » Dissertation cilée plus haut, p. io4.

Parmi ces fables cependant il en est quelques-unes qui reposent sur des faits certains, mais altérés dans le récit. Ainsi , les grues chassées par l'hiver se retirant dans cette partie de l'Afrique, et attaquées parles Péchiniens, qui s'en emparent: telle est l'origine de l'un des faits racontés plus haut. Quant aux autres, ce sont les poètes, les chroniqueurs, qui les ont imaginés pour embellir leur récit.

Jusques à présent, nous ne trouvons aucun rapport entre ces nains d'Afrique et ceux que le moyen-âge nous représente veillant à la garde des châteaux, ou servant d'écuyers aux héros de la chevalerie ; nous l'avons dit plus haut, nous ne croyons pas qu'il y ait aucun rapport, et ce que nous ajouterons ici est une simple conjecture. Les voyageurs modernes, nous le savons, sont d'accord avec ceux de l'antiquité sur la petite taille de

certains hommes qui naissent en Ethiopie : « C'est parmi eux, a dit Thévenot, que sont pris tous ces nains qu'on envoie dans les cours du Levant. » Ne faudrait-il pas rattacher en partie à cet usage la couleur et la forme que l'on donne à ces derniers dans nos compositions chevaleresques, compositions qui, sous le rapport du merveilleux, ont beaucoup emprunté à l'Orient. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'une partie des actions qu'on leur prête, du pouvoir et des talents qu'on leur accorde, se rattache aux superstitions naturelles chez les habitants actuels de l'Europe * .

* Sur les nains ou pygmées , voyez encore : Faity Taies noiv first coUected; to winch are prefixed two dissertations ; J, on Pigmies ; II, on

§ X. DES ELFES 01 DIERGAR.

C'est dans les croyances religieuses des peuples du Nord qu'il faut chercher l'origine de cette population qui, sous des noms divers, placée entre le ciel et la terre, est supposée donner la vie aux moindres objets de la nature physique. Tous ces petits êtres aux formes délicates, que l'on croit voir ou entendre au milieu du silence de la nuit, composent cette population, la plus active, la plus nombreuse du monde merveilleux. On a dit, non sans quelque vraisemblance, que c'était la personnification du pouvoir actif de la nature. Quoi qu'il en soit, rien de plus gracieux , de plus séduisant que cette création brillante de l'esprit humain. Avec elle, chaque plante, les branches, les feuilles, les fleurs, les fruits qui la composent, sont visités par un génie qui leur donne le mouvement, l'existence. Ces étoiles qui filent, ces feux qui brillent ou disparaissent tout-à-coup au milieu de la nuit font encore partie de ces charmantes créatures.

Nous les avons nommées Esprits, Sylphes, Lutins; les peuples du Nord , qui les connaissaient sous le nom générique de Alf^ Elf ou Diiergar *, en distinguaient

Faines ; by the late Joseph Ritson esq. Edited from the original ms. by his ncphiew. ia-S. London, i85i. Pickering.

* Voyez la Volupi^â, Coup, ix-xiv, p. 27, t. III, de Edda Sœmundar

de plusieurs natures, et suivant le dialecte de chaque pays elles ont reçu des noms différents.

Torfeus, historien danois qui vivait au XVll® siècle, nous a conservé, dans la préface de son édition de la Saga deHrolf^ l'opinion d'un vénérable prêtre islandais nommé Einard Gusmond, relativement aux Elfes : « Je suis persuadé, disait-il, qu'ils existent réellement, et qu'ils sont la créature de Dieu : qu'ils se marient comme nous, et reproduisent des enfants de l'un et l'autre sexe : nous en avons une preuve dans ce que l'on sait des amours de quelques-unes de leurs femmes avec de simples mortels. Ils forment un peuple semblable aux autres peuples, habitent des châteaux, des maisons, des chaumières; ils sont pauvres ou riches, gais ou tristes, dorment et veillent, et ont toutes les autres affections qui appartiennent à l'humanité*. »

Des récits nombreux, qu'ils soient traditions, souvenirs ou légendes, nous ont été conservés, relativement

hins Froda, etc., etc.; pars in, Continens carmina Volupsa, Havamal et Rigsmal, etc., etc.; accedit locupletissimum priscorum Boreaiium Theosophicœ Mlthologiœ Lexicon, addito denîcjue eorumdem gentiii Calendario, jam primum indugato ac exposito. Hauniae, 1828, in-4-

Voyez dans ce volume, au Glossaire, les mots ALfar, p. 276; Duorgar, p. 321; Wœtvr, p. 85 1.

Voyez encore : The fairy Mytiiology; itlustrative of the Romance and superstition of varions coantries, by Th. Keighlley. In two vol. London, i835.

C'est à ce dernier ouvrage que nous sommes redevable dune grande paitio des observations que nous avons pu donner ici: il nous a servi de guide, et nous l'avons consulté d'autant plus volontiers qu il n'est pas connu en France.

* Keightley, t. 1, p. 261.

tbO INTRODUCTION

aux Elfes,, chez tous les pouplos de l'Europe : nous ne pouvons ici qu'en présenter un tableau rapide.

D'après les notions réunies des monuments partieuliers à chaque littérature, les E/frs se divisent en trois peuples distincts : ils habitent l'eau, les airs, ou bien les rochers, les cavernes, et même les entrailles de la terre. Il y en a d'autres encore, mais d'une nature moins parfaite, qui séjournent parmi les hommes, et s'occupent soit à les servir, soit à les tourmenter.

On dépeint les Elfes comme ayant une grosse tête, de petites jambes et des longs bras : quand ils sont debout, ils ne s'élèvent pas au-dessus de l'herbe des champs. Adroits, subtils, audacieux, toujours malins, ils ont des qualités précieuses et surhumaines. C'est ainsi que ceux qui vivent sous la terre et qui veillent à la garde des métaux sont réputés comme très-habiles à forger des armes. Ceux qui habitent l'onde aiment beaucoup la musique et sont doués de talents merveilleux en ce genre. La danse est le partage de ceux qui vivent entre le ciel et la terre, ou dans les rochers. Ceux qui séjournent en de petites pierres apipclées Elf-înills, Elf-guar- 7îor, ont une voix douce et mélodieuse.

Chez les peuples Scandinaves, les Elfes passaient pour aimer passionnément la danse. Ce sont eux, disait-on, qui forment des cercles d'un vert brillant nommés Elf-clans \ que Ton aperçoit sur le gazon. Aujourd'hui encore, quand un paysan danois rencontre un cercle semblable, aux premiers rayons du jour, il dit

* Kcjghllcy, t. I, p. 139.

que les Elfes sont venus danser pendant la nuit. Tout le monde ne voit pas les E ifs-Dans. Ce don est vSurtout le partage des enfants nés le dimanche ; mais les Elfes ont le pouvoir de douer de cette science leurs protégés en leur donnant un livre dans lequel ceux-ci apprennent à lire l'avenir.

Les Elfes demeurent dans les marais, au bord des fleuves, disent encore les paysans danois ; ils prennent la forme d'un homme vieux, petit, avec un large chapeau sur la tête. Leurs femmes sont jeunes, belles, et d'un aspect attrayant, mais par derrière elles sont creuses et vides. Les jeunes gens doivent surtout les éviter. Elles savent jouer d'un instrument délicieux qui trouble l'esprit. On rencontre souvent les Elfes se baignant dans les eaux qu'ils habitent. Si un mortel ose approcher d'eux, ils ouvrent leur bouche, et, atteint du souffle qui s'en échappe, l'imprudent meurt empoisonné *.

Souvent, par un beau clair de lune, on voit les femmes des Elfes danser en rond sur les vertes prairies ; un charme irrésistible entraîne ceux qui les rencontrent a danser avec elles : malheur à qui succombe à ce désir, car elles emportent l'imprudent dans une ronde si vive, si animée, si rapide, qu'il tombe bientôt sans vie sur le gazon. Plusieurs ballades ont perpétué le souvenir de ces terribles morts.

Ces Elfes, habitants des eaux, s'appellent Nokkes chez les Danois. Beaucoup de souvenirs se rattachent à eux. Tantôt on croit les voir au milieu d'une nuit d'été, ra-

^ Keighlley, t. 1, p. i4o.

16â INTRODUCTION

saiit la surface des ondes, sous la forme de petits enfants aux longs cheveux d'or, un chaperon rouge sur la tcte. Tantôt ils courent sur le rivage, semhlahles aux centaures, ou bien, sous l'apparence d'un vieillard, avec une longue barbe dont l'eau s'échappe, ils sont assis au milieu des rochers. On veut qu'Odin lui-même ait été quelquefois rencontré ainsi.

Les Nokkcs punissent sévèrement les jeunes filles infidèles, et quand ils aiment une mortelle, ils sont doux et faciles à tromper. Grands musiciens, on les voit assis au milieu de l'eau, touchant une harpe d'or qui a le pouvoir d'animer toute la nature. Quand on veut apprendre la musique avec de pareils maîtres, il faut se présenter a l'un d'eux avec un agneau noir, et lui promettre qu'il sera sauvé comme les autres hommes et ressuscitera au jour solennel; à ce sujet on raconte l'histoire suivante :

Deux enfants jouaient au bord d'une rivière qui coulait au pied de la maison de leur père. Un Nokke parut, et, s'étant assis sur les eaux, il commença un air sur sa harpe d'or. Mais l'un des enfants lui dit :« A quoi ton chant peut-il te servir, bon Nokke : tu ne seras jamais sauvé? » A ces paroles l'esprit fondit en larmes, et de longs soupirs s'échappèrent de son sein. Les enfants revinrent chez eux et dirent cette aventure à leur père, qui était prêtre de la paroisse. Ce dernier blâma une telle conduite, et leur dit de retourner de suite au bord de l'eau, et de consoler le Nokke en lui promettant miséricorde. Les enfants obéirent. Ils trouvèrent l'habitant des ondes assis à la même place, et pleurant toujours :

« Bon Nokkc^ lui ont-ils dit, ne pleure pas : notre père assure que tu seras sauvé comme tous les autres. » Aussitôt le Nokke reprit sa harpe d'or et en joua délicieusement jusqu'à la Im du jour *.

Nous avons parlé plus haut des Elfes qui demeurent sous la terre et de leur habileté à forger des armes ; un grand nombre de traditions nous ont été conservées sur ce sujet. En voici une extraite de la Saga d'Hervarar :

« Suafurlami, monarque Scandinave, revenant de la chasse, s'égara dans les montagnes. Au coucher du soleil, il aperçut une caverne dans une masse énorme de rochers et deux nains assis à l'entrée. Le roi tira son épée, et, s' élançant dans la caverne, il se préparait à les frapper, quand ceux-ci demandèrent grâce pour leur vie. Les ayant interrogés, Suafurlami apprit d'eux qu'ils se nommaient Dyrinus et Dualin. Il se rappela aussitôt qu'ils étaient les plus habiles d'entre tous les Elfes à forger des armes. Il leur permit de s'éloigner, mais à une condition, c'est qu'ils lui feraient une épée avec un fourreau et un baudrier d'or pur. Cette épée ne devait jamais manquer à son maître, ne jamais se rouiller, couper le fer et les pierres aussi aisément que le tissu le plus léger, et rendre toujours vainqueur celui qui la posséderait. Les deux nains consentirent à toutes ces conditions, et le roi les laissa s'éloigner. Au jour fixé, Suafurlami se présenta à l'entrée de la caverne, et les deux nains lui apportèrent la plus brillante épée qu'on

* Koightley, t. I, p. 2 5(),

Vô^l INTRODUCTION

eut jamais vue. Dnaliu , montant sur une pierre, lui (lit : « Ton époe, ô roi, tuera un liomme chaque fois qu'elle sera levée; elle servira à trois grands crimes, elle causera ta mort. « A ces mots, Suafurlami s'élança contre le nain pour le frapper, mais il se sauva au milieu des rochers, e^ les coups de la lerrihle épée fendirent la pierre sur laquelle ils étaient tombés *.

Ce n'est pas seulement en Norwége et en Danemark que les Elfes sont connus. On les retrouve sous des noms différents dans les autres pays de l'Europe. En Allemagne, on répète sur eux bien des contes populaires, et ils jouent un rôle dans les premiers monuments écrits de cette nation, dans les Niebelungen et le livre des héros. En Angleterre, les Elfes se partagent en deux classes : ceux qui habitent les montagnes, les forêts, les cavernes, et qu'on appelle rural Elves^ et les Gobelins {Hob gobe lins), qui ont coutume de vivre parmi les Elfes; seulement ils sont plus soumis au roi et à la reine des fées, dont l'existence est populaire dans ce pays , tandis qu'en Allemagne les poètes seuls en parlent, et non la tradition ^

Mais c'est en Irlande, dans la blanche Erine, que le souvenir de cette nation imaginaire s'est principalement conservé. Elle y existe encore, active, puissante et redoutée : elle se divise en plusieurs familles dis-

* IlcrtararSaga, oh Ilecdveks kongs. — Hoc est Ilistoria Hervorœet régis Ileulreki. quam ex mss. legatœ Àrna-Magnœani versione latina, etc.. etc., lilustravit Stcpli. Biornonis, etc., de. Ilafiiiao, 1785, ia/|. p. 9, cap. 11.

' Keiglitley, t. Il, p. i et io5.

tlnctes les unes des autres et par le nom, et par le pouvoir ou les actions qu'on leur attribue : ainsi on connaît les Shefro^ les Cluricaune ^ les Banshee ^ les Pliooca ou Pouke^ les Sullalian ou DuUalian * .

Sliefro % qui signifie littéralement une fée de maison, est le nom qu'on donne aux esprits qui vivent en commun , et que le peuple suppose avoir des châteaux et des habitations ; au contraire, on nomme Ciuricaune * ceux qui vivent seuls et se cachent dans les lieux retires. Les Banshee * sont des fées qui, suivant la tradition , s'attachent à certaines familles et que l'on entend pousser des gémissements quand un malheur doit frapper celles qu'elles ont adoptées. L'Ecosse, l'Allemagne ont aussi sous différents noms de semblables traditions, et la France, on le sait, a Mélusine ^

* Fairy Legends and Traditions ofthe sout/i of Ireland. Londou, Murray, i854, iu-12.

Ce charmant ouvrage de M. T. Grofton Crokcr forme le XLVIP vol. de la Bibliothèque de Famille {tlic Family Library)^ du libraire Murray. Cet ouvrage a été traduit en français sous le titre de Conta Irlandais, •2 vol. in- 18.

^ Fairy Legends, etc., p. 72.

' Fairy Legends, etc.. p. 96.

* Fairy Legends, etc., p. 126.

^ l/hisloire de Mélusine est très-célèbre parmi nous ; chacun sait (jue celte fée, condamnée à être moitié serpent tous les samedis, éjiousa Raimondin, fils du comte de Forez, et bâtit le château de Lusignan. Elle avait fait promettre à son mari qu il ne chercherait jamais à la voii' le dernier jour de la semaine : mais il ne tint pas sa parole, et Mélusine disparut par la fenêtre ?ous la figure d'un serpent. Semblable aux banshee d'Ecosse et dlrlande, cette fée veillait .sur tous les descendants de la famille de Lusiguau. Celte Iradition avait inspiré nos trouvères ; au moins ■c

Quant au P/ioocaj, au Dullalian^ c'est le nom qu on^ donne au diable, aussi appelé Fir Darrig. L'Irlande a encore le Tliicrna iia Oge ou le pays de la jeunesse, dont les petits habitants demeurent sous l'eau et ne vieillissent jamais ; le Mcrrow * ou monstre de mer, dont on raconte d'étranges histoires, et une foule d'autres esprits attaches aux pierres, aux rochers, et qui gardent l'or que la terre enferme dans son sein. Chacun de ces esprits est le héros de bien des aventures plus merveilleuses , plus terribles , plus étonnantes les unes que les

autres ^

c'est ce qu'on peut conclure du prologue du roman en vers composé au iiv* siècle , dans lequel on lit : \

Car autrefois

Elle a eslé mise en françois, Et rimée, si comme on conte.

(Ms. du Roi, n. 53. Laval, fol. i, verso, col. 2, V. 16.)

Jean d'Arras, au xiv* siècle, composa aussi une chronique Je tout ce qu'il put recueillir en se rendaut sur les lieux. Le livre de Jean d'Arras a été reproduit au xv' et au xvi' siècle; et en 1700 on a publié ï Histoire de Mélusine, princesse de Lusignan, et de ses fils, sçavoir Guy, roi de Jérusalem et de Chypre; Urian, roi d'Arménie; Renault , roi de Bohême; Antoine, duc de Luxembourg; Odon, comte de la Marche, etc., etc. Paris, in- 12. — Histoire de Geoffroy, surnommé à la grant dent, sixième fils de Mélusine, prince de Lusignan. Paris, I700,in-i2.

Le même auteur avait donné, en 1698, une première édition de l'Histoire de Mélusine. BuUet, en 1771, a écrit un mémoire sur ce sujet, t. I des Dissertatio7is sur la Mythologie française et sur plusieurs points curieux de l'Histoire de France. Paris, in-12.

* Fairy Lcgend», etc., p. 162, 174^ 2o5. 284.

^ Voyei tous ces coules recueillis daus louvragc de M. Croflon Crokcr,

La blanche Erlne ne possède pas seule cette richesse de traditions populaires ; ainsi nous avons déjà remarqué que la France, l'Allemagne et l'Ecosse avaient eu leur Banshee; de même le Sliefro est connu aux paysans de l'Espagne et du Danemark. Le Cluricaune est le Nis des Danois ; le Brownie de l'Ecosse est le Boggart du Y orksliire ; nous retrouvons aussi le Phooca dans le fVill 0 tlie WUp des Anglais , et Thierna na Oge, ou l'île de la jeunesse, est commune a plusieurs nations *.

Dans notre France, le souvenir des Elfes n'a pas été aussi durable, aussi fécond en légendes que parmi les peuples du nord de l'Europe dont nous venons de parler. Il se confond davantage avec les fées, qui, nous le verrons plus bas, se sont emparées, sous toutes les formes, à toutes les époques, de nos traditions populaires. Les feux follets changés en lutins par nos paysans ont seuls gardé quelques rapports avec les Elfes norwégiens. En Bretagne cependant, sous le nom de GoiirilSj Gories ou Crions, les Elfes se sont réfugiés dans les monuments de Karnac, près Guiberon. Là, comme on sait, dans une plaine vaste, aride, où pas un arbre, pas une plante ne croît, sont debout environ douze à quinze cents pierres , dont les plus hautes peuvent avoir dixhuit à vingt pieds 2.

cité plus haut ; et dans un autre livre de M. Lover, intitulé : Popular Taies and Legends oftlie Irish Peasantry. 1 vol. iu-12, Lond. i854'

* W. Thoms. Lajs and Legends of varions nations, iltustrative oftheir traditions, popular littérature, manners, custems and superstitions. London, 1854, 8 part, in- 18 : Ireland ; Introduction, p. iv.

^« Les alignements de Karnac sont situés dons une vaste lande, à un

Interroge/, les Bretons sur ces pierres, ils vous diront :

C'est un vieux camp de César : ces pierres furent une armée: elles ont été apportées là par des Gourils, race de petits hommes hauts d'un pied, mais forts comme des géants : chaque nuit ils forment une ronde immense autour de ces pierres: prenez garde, ô vous qui voyagez a cette heure aux environs de Karnac, prenez garde, les Gourils vous saisiront, vous forceront à tourner, tourner long-temps jusqu'au premier point du jour, alors ils disparaîtront: et vous vous serez mort!

Karnac n'est pas le seul endroit de la Bretagne habité par ces hommes: dans les ruines de Tresmalouen, du château de Morlaix , ailleurs encore, on rencontre

quart de lieue du bourg de ce nom : Us consisteut en plus de douze cents pierres brutes sur onze files parallèles, et s'étendent du sud-est au nordouest sur une longueur de sept cent soixante-trois toises et une largeur de

quaraute-sept toises La majeure partie, ou si l'on veut les trois

quarts environ des pierres qui composent le bizarre assemblage des monuments de Karnac , sont de véritables menhirs ou pierres plantées verticalement en terre, et dont les hauteurs varient autant que les formes. Les plus élevées ont dix-huit à vingt pieds de haut, beaucoup ont dix ou douze pieds, quelques-unes seulement quatre à cinq ; d'autres enfin sont de gros blocs simplement posé?, mais dont la masse est si énorme, que, d'après le cubage, on évalue leur poids à soixante-dix ou quatre-vingt milliers. » ( De Ficminvillc, Description des Monuments druidiques de Karnac et d'Arduen, citée par M. de CaumonI, p. io5, 106, du tome I du Cours d'Antifjuités monumentales, professé à Cuen. Paris, i83o, in-8.) Voyez encore , sur Karnac et les pierres levées qui se trouvent dans les différents pays du monde, le t. III, p. i5i. du Voyage dans le Finistère, ou état de ce département en 1791 et 1796. Paris, ia-8. 5 vol. ( Par Carabi-y.}

des Gourils dont on raconte plusieurs laits semblables a celui cité plus haut.

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