CHAPITRE SEIZIÈME
histoire de l'Église rapporte qu'un \ grand nombre de saints pénitents ^) pénétrés du néant des choses humaines, et de la grandeur des "vérités éternelles , se retiraient dans \les déserts pour avoir le moyen de n méditer à loisir. Là, séparés les uns ^des autres, enfoncés dans des cavernes, M et comme ensevelis dans des tombeaux, ils k ne s'occupaient que des pensées suivantes : «Nous mourrons un jour, et nous pouvons mourir à chaque instant; nous n'en avons jamais un seul d'assuré ; chaque moment peut être pour nous le dernier.
A l'instant même où nous mourrons, nous serons jugés, et Dieu nous demandera un compte exact de toutes nos pensées, de toutes nos paroles et de toutes nos actions, qui seules nous suivront après cette vie.
Au temps qui finira bientôt succédera une éternité qui ne finira jamais, et qui sera une
MÉDITATIONS ET TRAITS D* HISTOIRE ETC. 41 i
éternité bienheureuse , ou une éternité à jamais malheureuse. — Nous ne sommes sur la terre que pour servir Dieu et sauver notre âme, et si nous manquons cette fin, nous ne pouvons réparer ce malheur pendant toute l'éternité. — Un seul péché mortel peut nous damner et le péché est Tunique mal que nous avons à craindre.
Pénétrés de ce grands sentiments, ces saints pénitents, se livraient à toutes les veilles, jeûnes, et mortifications. Des instruments sanglants de la pénitence réduisaient leur corps en servitude; eux-mêmes pâles et défigurés, semblables à des squelettes vivants, ne se nourrissaient que de racines, d'herbes ou d'un pain détrempé de leurs larmes: ainsi passaient-ils leur vie, qui n'était qu'une longue souffrance ; et quand après vingt, trente, quarante années, ils arrivaient au bout de leur course, encore effrayés et alarmés, ils s'interrogeaient les uns les autres, et s'écriaient en tremblant: Pensez-vous, hélas, pensez-vous que Dieu se laissera toucher et fléchir, qu'il aura pitié de nos âmes, qu'il nous accordera le* pardon de nos péchés? Pensez-vous qu'à la mort nous puissions trouver quelque consolation, que le souverain Juge adoucira la rigueur de notre jugement? Pourrons-nous enfin espérer d'éviter les horreurs de l'éternité malheureuse, et d'avoir un jour quelque part au bonheur des élus?
Quels sentiments ! quels exemples pour nous ! hélas ! peut-être quelle condamnation contre nous ! Pensons-y bien. Quoique nous ne soyons pas appelés par des voies si extraordinaires, nous sommes cependant tous indistinctement appelés à la pénitence , sans laquelle on ne peut faire sou
salut, selon les paroles de l'Écriture. Nous sommes tous appelés à chercher avant tout le royaume de Dieu, à ne point nous attacher aux biens périssables de cette vie , à mortifier notre chair , à la soumettre à l'esprit et à opérer notre salut avec crainte et tremblement. Pourquoi ne faisons-nous rien de tout cela ?
Ces saints pénitents que nous admirons, avaientils un autre Évangile à suivre, une autre religion à pratiquer, un autre Dieu à servir, une autre éternité à espérer ou à craindre? Quelle est donc la cause d'une si étrange différence? c'est qu'ils avaient une foi vive, et que nous en manquons; c'est qu'ils pensaient au salut de leur âme . et que nous le négligeons; c'est qu'ils méditaient les grandeurs de Dieu, l'horreur du péché, l'incertitude du moment de la mort , les abîmes redoutables des jugemens de Dieu , les suites d'un avenir ou éternellement heureux ou éternellement malheureux , et que nous craignons de nous occuper de ces grands objets; en un mot, c'est qu'ils vivaient en saints , et que nous vivons en amateurs du monde.
Pensons-y tandis qu'il en est temps: que gagnons-nous à n'y pas penser ? quelle consolation n'aurons-nous pas un jour d'y avoir pensé? Pensons-y, occupons -nous en dès à présent, pour ne pas nous désespérer éternellement de n'y avoir pas pensé, ou plutôt, pour recueillir à jamais les fruits de cette salutaire réflexion.
Un courtisan, qui avait passé sa vie au service de son prince , étant tombé dangereusement malade, le prince, qui l'aimait, vint le visiter en personne, accompagné de ses autres courtisans»
Il le trouva dans le plus grand danger, réduit à 4ine espèce d'agonie, et tout près de rendre le dernier soupir. Touché de ce triste état : « Pourrais- ! je quelque chose pour vous , lui dit-il , demandez avec confiance, et ne craignez pas d'être refusé?» I «Prince, répondit le malade, dans la triste si- ! tuation où je suis, je n'ai qu'une chose à vous demander, ce serait de m' accorder un quart d'heure de vie. — Hélas ! ce que vous me demandez n'est I pas en mon pouvoir, dit le prince; demandez j autre chose, si vous voulez que j'accomplisse j votre demande. — Eh ! quoi, dit alors le malade, i| il y a cinquante ans que je vous sers , et vous ne pouvez m' accorder un quart d'heure de vie ! Ah ! j si j'avais servi aussi fidèlement le Seigneur, il \ m'accorderait à présent, non pas un quart d'heure de vie, mais une éternité de bonheur.» Bientôt après il rendit l'esprit. Heureux s'il profita luimême de la leçon qu'il donnait aux autres sur le néant des choses humaines et la nécessité de tra- I vailler au salut de son âme!
N'aurons-nous point un jour le même sort? Nous nous épuisons, nous nous consumons, nous nous sacrifions au service du monde; quand notre heure sera venue, que pourra le monde pour nous ? Et que nous restera-t-il de ce que nous aurons fait pour le monde, si nous avons négligé le service de Dieu et le salut de notre âme ? Pensons-y bien, et disons plus sincèrement, plus efïïcace- I ment que jamais: je veux me sauver, et j'y travaillerai le reste de ma vie. Je ne l'ai que trop | négligé par le passé. Heureux que Dieu me donne l| encore le temps et la grâce d'y penser.
Arcadius, empereur hérétique de Constanti-
nople, était mortellement irrité contre saint Jean Chrysostome; un jour, enflammé de colère, il dit en présence de ses courtisans : a Je voudrai* bien me venger de cet évêque. » Quatre ou cinq des assistants qui étaient là pour faire leur cour, dirent leur avis. Le premier dit: Envoyez-le si loin en exil, qu'il ne reparaisse jamais devant vos yeux: le second: Confisquez tous ses biens: le troisième: Jetez-le dans une prison, chargé de fers; le quatrième: >"êtes-vous pas le maître? faites-le périr, et délivrez-vous en par la mort. Un cinquième plus intelligent : Vous vous trompez tous, dit-il, ce n'est point là le moyen de se venger et de le punir: si vous l'envoyez en exil, la terre entière est sa patrie : si vous confisquez ses biens, vous les enlevez aux pauvres et non à lui ; si vous le mettez dans un cachot, il baisera ses fers et s'estimera heureux; si vous le condamnez à la mort, vous lui ouvrez le ciel. Prince, voulez-vous vous venger de lui, forcez-le à commettre un péché ; je le connais cet homme, il ne craint que le péché en ce monde: non, il ne craint ni l'exil, ni la perte des biens, ni le fer, ni le feu, ni les tournions : il ne craint au monde que le péché.
Grands sentimens! Ah! que nous serions heureux si l'on pouvait dire de nous comme de lui: Cet homme ne craint que le péché, et il le craint souverainement. Pensons-y donc . et ne l'oublions jamais: avec le péché, jamais nous n'entrerons dans le ciel notre unique patrie; avec le pèche, jamais nous ne verrons Dieu, l'auteur de notre être ; avec le péché , et par un seul péché, s'il n'est effacé, nous serons à jamais livres aux feux, aux tournions, aux remords, à la haine,
au désespoir éternel de l'enfer. Pensons-y , et, s'il le faut, oublions tout le reste pour y penser.
A la vue du péché, tremblez, et fuyez comme à la vue d'un serpent.
J'ai péché contre le Ciel et en votre présence, ô mon Dieu !
Mon péché est toujours présent à mes yeux, et il s'élève sans cesse contre moi.
Détournez vos regards , ô mon Dieu ! de dessus mes péchés, et lavez toutes les iniquités de mon âme.
ne jeune personne, douée des plus belles qua-
lités de l'esprit et du cœur, se trouva plutôt qu'elle ne le pensait, au terme de sa carrière. Au I commencement de sa maladie on lui cacha le danger qu'elle courait, comme hélas! il n'arrive que trop souvent. Cependant comme le mal augmentait, on se vit forcé de lui rappeler de I mettre ordre aux affaires de sa conscience. Cette | nouvelle lui causa d'abord de l'effroi; mais bientôt par la grâce de Dieu le sentiment de la foi prit en elle une nouvelle force ; elle fit généreusement à Dieu le sacrifice de sa vie et demanda aussitôt à recevoir les sacremens. Après qu'elle s'y fut préparée, elle pria quelques-unes de ses amies de se rendre auprès d'elle. Celles-ci vinrent au même moment où elle devait recevoir le saint Viatique ; alors elle leur dit d'une voix mourante et d'un ton pénétrant: «Mes amies, je vous ai appelées , pour vous montrer la vanité des choses humaines. Vous voyez mon état, et si vous en êtes touchées , tirez-en profit, et reconnaissez la