CHAPITRE IV
LES ANCIENNES nations asiatiques
« In this pleasant soil
His far more pleasant garden God ordained, Out of the fertile ground he causéd to grow Ail trees of noblest kind for sight, smell, taste. Milton, Paradis Perdu.
outes les traditions s’accordent à placer en Asie le berceau de la race humaine. Les uns veulent que l’homme ait pris naissance sur les riants plateaux de l’Arménie, les autres lui donnent pour premier séjour cette fertile contrée encaissée entre deux fleuves, que les Grecs appelaient Mésopotamie, et à laquelle les Arabes donnent le nom de El Jesireh. Cette dernière opinion s’appuie sur l’autorité de la Genèse, qui désigne clairement le
Tigre et l’Euphrate comme deux des quatre rivières dont le jardin d’Éden était arrosé, et on peut en conclure que c’était là le site de ce merveilleux séjour si admirablement décrit par Milton, dans son Paradis Perdu.
Dans ces heureuses contrées l’existence est riante et facile; l’homme, exempt de cette fiévreuse ambition qui ronge les habitants du Nord, se laisse doucement vivre sans s’inquiéter du lendemain; il est sûr de trouver toujours un fruit savoureux pour apaiser sa faim, une eau limpide pour étancher sa soif, un bosquet ombreux pour reposer ses membres fatigués, en écoutant le chant du gul-gul, l’amant des roses.
Il ne faut pas s’étonner qu’un pays si attrayant ait été, dès les temps les plus reculés, un objet de convoitise pour les nations moins favorisées. Aussi le voyons-nous tour à tour envahi par des conquérants avides qui, après en avoir goûté les douceurs, se laissent à leur tour subjuguer par la mollesse du climat et vident la coupe de toutes les jouissances matérielles en criant : Evohé ! comme le premier vainqueur des Indes.
Nous n’essayerons pas toutefois de décrire les vicissitudes subies par cet ancien empire asiatique, depuis sa fondation par Nemrod, le grand chasseur devant l’Èternel. Nous chercherons seulement dans les auteurs qui ont dépeint les mœurs des Assyriens, des Chaldéens, des Mèdes, des Perses, tout ce qui a rapport aux parfums et à la toilette, et, comme nous l’a-
vons fait pour les Égyptiens, nous nous appuierons sur le témoignage des peintures et des sculptures que nous ont léguées ces grandes nations.
Pendant bien des siècles, Babylone, Ninive, Palmyre, Ecbatane, Persépolis, toutes ces magnifiques cités qui avaient rempli le monde de leur pompe et de leur gloire restèrent enfouies sous des monceaux de sable. A peine les rudes habitants des pauvres villages qui s’étaient élevés sur leurs ruines pouvaient-ils indiquer au voyageur le site qu’avaient jadis occupé ces villes gigantesques.
Il vint enfin un jour où deux savants, l’un français, l’autre anglais, Niebuhr et Rich, levèrent un coin du suaire qui couvrait ces cadavres, et dévoilèrent à l’Europe émerveillée les splendeurs de l’ancienne civilisation asiatique.
Bientôt les Botta, les Bonomi, les Rawlinson, les Layard suivirent ces deux laborieux explorateurs dans la voie des découvertes, et nos musées s’enrichirent des chefs-d’œuvre artistiques qui avaient décoré les temples et les palais de Ninive et de Babylone.
A l’aide de ces descriptions vivantes et des ’ Baal -
récits d’Hérodote, de Xénophon, de Diodore de Sicile, nous étudierons l’usage des parfums chez ces fastueux rivaux des Égyptiens.
Les Assyriens adoraient principalement le soleil, la lune et les étoiles. Baalou Bélus, l’Osiris des Égyptiens et le Jupiter des Grecs, représentait le soleil. La lune sous le nom d'Astarté ou Mylitta, l'Isis égyptienne, répondait suivant les uns à la Vénus des Grecs, suivant les autres à Diane. Le croissant dont on ornait sa tête semblerait donner raison à cette dernière supposition.
Dagon, le dieu poisson, était aussi l’objet de leur culte, mais il était plus particulièrement vénéré par
Astarté ou Mylitta. Dagon, le àieu poisse
les Phéniciens, auxquels il passait pour avoir appris la navigation.
Toutes ces divinités avaient des temples dans lesquels on faisait une prodigieuse consommation d’aromates, et la quantité produite par le pays ne suffisant pas, les Arabes étaient tenus de fournir annuellement mille talents d’encens.
Le plus beau de ces édifices était le temple de Bélus, qui formait un des principaux ornements de
Babylone. Il se composait, au dire d'Hérodote, d une base carrée de deux stades de long sur laquelle reposaient huit tours massives élevées l’une au-dessus de l’autre, A- '• "WS
ce qui l’a fait confondre par ^ M
quelques historiens avec la tour r~~ r "*"■-\ j H|
de Babel. Il renfermait une statue du dieu en or fin pesant . H™— huit cents talents, ce qui représentait une valeur de plus ~
de cent millions de francs. Sur Autel (Khorsabad). un autel également en or massif, on brûlait chaque année plus de mille talents d’encens pur 1 .
Leurs souverains étaient quelquefois déifiés après leur
mort. On voit au Musée bri- \m|
tannique un bas - relief repré- l|ll TvctOTÎI il;',' sentant Nemrod, devant lequel ij|M In u if jjt ’■
s’élève un autel de forme |jjr f'wi |P|f
triangulaire. Sémiramide, la j!|j|| |irNj I ffl
célèbre reine
de Babylone Jj|lj L j , qu’on supposait avoir été mé- Êm :
tamorphosée en colombe, était fil-{
adorée sous cette forme. '| »raLrl!| j
Leurs autels n’étaient pas ^ tous dans des temples. On les Statue et bas-relief de Nemrod. plaçait aussi sur des lieux élevés, ainsi qu’il est dit
dans les livres saints, qui reprochent à ces idolâtres « de brûler de l’encens devant Baal, et le soleil, « et la lune, et les pla- « nètes, et toutes les « étoiles du ciel 1 . »
Ce genre de sacrifice figure souvent sur leurs sculptures, mais on n’est pas bien d’accord sur l’usage d’un panier placé presque Amei sur un lieu élevé. toujours dans la main
des prêtres. Il est à présumer que ces paniers servaient à transporter les aromates destinés au culte divin.
Sous le règne de Darius Hydaspe, Zoroastre entreprit de réformer la religion des Perses en substituant le culte du feu à celui des astres ; mais loin de bannir les parfums de sa liturgie, il en prescrivit l’u- Prétres assyriens (Khorsabad). s age cinq fois par jour sur les autels où les prêtres étaient tenus d’entretenir un feu éternel.
Tavernier, dans son Voyage en Perse, raconte ainsi l’origine que la tradition donnait à ce feu sacré.
Un astrologue prédit un jour au roi de Babylone la naissance d’un enfant qui devait le détrôner. Le monarque, pour échapper à ce destin, fit mettre à mort toutes les femmes enceintes; la mère du futur prophète parvint toutefois à échapper au massacre et à cacher son enfant quand il vint au monde.
Le roi, l’ayant appris, fit venir le jeune Zoroastre et voulut le tuer de sa propre main, mais son bras se dessécha sur-le-champ. Il fit alors allumer un bûcher et y plaça sa victime. Le brasier devint un lit de roses et l’enfant s’endormit paisiblement. A deux reprises différentes le tyran chercha encore, mais en vain, à détruire le prédestiné; la Providence vengeresse, pour le punir de sa cruauté, lui envoya une mouche venimeuse qui lui fit une piqûre mortelle dans l’oreille.
Quelques charbons du brasier miraculeux furent détournés par un fidèle et devinrent l’âme de ce foyer
Médaille Sassanide.
constant que devaient imiter plus tard les prêtresses de Vesta. Les Sassanides adoptèrent les doctrines de • 7
Zoroastre, et le pyrée, ou l’autel du feu, figure presque toujours sur les médailles de cette dynastie.
Lorsque les Turcs envahirent la Perse, les Guèbres, ou adorateurs du feu, s’enfuirent en emportant leur foyer sacré, et se réfugièrent sur les bords du golfe Persique et sur la côte occidentale des Indes, où ils propagèrent leurs doctrines.
De nos jours les Parsis de Bombay, ces négociants millionnaires aux largesses de prince, professent toujours la religion de Zoroastre, et sur les autels qui ornent les chambres de leurs somptueux palais, ils brûlent sans cesse un feu entretenu avec les aromates les plus précieux.
Les monarques assy- Autei Parsi. riens ne se contentaient
pas d’offrir des parfums aux dieux, ils avaient trop le goût de toutes les jouissances matérielles pour ne pas en faire eux-mêmes la plus grande consommation.
Assar-Adan-Pal IV, plus connu sous le nom de Sardanapale, le dernier des rois assyriens, fut un de ceux qui poussèrent le plus loin l’amour du luxe et des plaisirs. Mollement étendu au milieu de ses femmes, peint et fardé comme elles, il passait son existence dans une honteuse oisiveté. Menacé par les progrès
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d’une armée conquérante qui marchait sur sa capitale, J
il retrouva cependant assez d’énergie pour se à la tête de ses troupes et opposer à ses ennemis dant quelque temps une résistance désespérée. Vaincu , enfin par le nombre, il rentra dans son palais, fit allumer un bûcher de bois odorants, et s’y plaça avec ses femmes et ses trésors.
C’est la mort d’un fou, dit notre froide raison; c’est la mort d’un sage, disent les Orientaux, qui trouvent qu’il vaut mieux périr étouffé dans des nuages aromatiques que de tomber sous les coups d’un brutal soldat.
Il n’est pas, du reste, bien certain que la mort de Sardanapale ait eu lieu ainsi. Doris, cité par Athénée, raconte qu’Arbace, un de ses généraux, le trouva un jour fort occupé à se peindre les sourcils, et fut tellement révolté des mœurs efféminées de son souverain, qu’il l’immola à sa fureur.
D’après les restes mutilés de Ninive et de Babylone, il est difficile de décider laquelle de ces deux cités offrait le plus de splendeur ; mais s’il faut en croire les historiens, c’est à cette dernière qu’on devait adjuger la palme. C’est là qu’existaient, entre autres
magnificences, ces célèbres jardins suspendus que Nabuchodonosor, excellent époux auquel on n’a jamais rendu justice, avait fait élever pour rappeler à sa femme Amytes, fille d’Astyanax, roi des Mèdes, les riantes vallées de sa patrie. Sur une série de terrains reliés ensemble par des gradins comme ceux d’un
théâtre 1 , on avait rassemblé toutes les richesses du monde végétal. Le cèdre du Liban dressait orgueilleusement la tête à côté du mélancolique cyprès et de l’élégant mimosa, le gracieux palmier balançait ses panaches au-dessus du jasmin d’Arabie, et la rose luttait avec le lis de beauté et de suaves senteurs. La violette, l’iris, le crocus formaient le tapis bigarré de cette merveille du monde, fruit du travail de deux cent mille esclaves.
L’amour des fleurs entraîne presque toujours celui des parfums, car ils servent à perpétuer les jouissances qu’elles procurent, aussi les voyons-nous en grand usage dans toutes les métropoles de l’ancien empire asiatique.
Babylone fut pendant longtemps l’entrepôt principal des aromates du monde entier. Elle recevait les épices de l’Inde et du golfe Persique, les gommes odoriférantes de l’Arabie, et les baumes précieux de la Judée. Tous ces matériaux, savamment élaborés par les parfumeurs chaldéens, étaient ensuite offerts aux voluptueux habitants du pays ou expédiés vers des rives lointaines par les marchands de Tyr et de Sidon.
Les Babyloniens eux-mêmes faisaient une assez notable consommation de ces mêmes produits. Hérodote nous raconte qu’ils se parfumaient le corps entier, et dans leurs somptueux banquets des cassolettes d’or remplissaient l’atmosphère de leurs nuages odorants.
Les Assyriens n’étaient pas moins avancés dans