‹ Le livre des ParfumsChapitre 18 sur 71 · De latpoc, médecin, et àXeiçEtv, oindre · texte numérisé non relu

De latpoc, médecin, et àXeiçEtv, oindre

étaient aussi remarquables pour la grâce de leurs formel que pour leur robuste santé, il en conclut que ces onctions pouvaient, tout autant que leur genre de vie, contribuer à ce résultat. Il se mit donc à traiter les maladies par les frictions huileuses, qu’il aromatisa, pour les rendre à la fois plus agréables et plus salutaires.

Plus tard, Hérodius de Sicile, contemporain d’Hippocrate, ajouta à ce système la gymnastique, les bains et le massage, et l’appliqua avec succès au maintien de l’hygiène du corps.

Il eut de nombreux sectaires, et la mode de se frotter d'onguents devint bientôt générale. Les plus raffinés employaient une odeur différente pour chaque partie du corps, comme nous le raconte Antiphane :

Dans un grand bac doré d’abord il prend son bain,

Puis il enduit ses pieds d’un onguent égyptien,

Son sein d’huile qu’on doit à la palme odorante;

Ses deux bras et son dos d’une essence de menthe ,

La marjolaine sert aux cheveux et sourcils,

Le thym rend la vigueur aux genoux affaiblis.

Parmi les divers peuples de la Grèce, les Athéniens étaient les plus renommés pour leur talent à composer des parfums. Ils gardèrent pendant longtemps leur suprématie dans cet art, et en transportèrent plus tard les principes à Rome, lorsque l’éclat de cette nouvelle métropole fit pâlir celui d’Athènes.

Les boutiques des parfumeurs étaient alors un lieu

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de rendez-vous général, comme le sont maintenant les cafés dans toute l’Europe méridionale. Les nouvelles s’y échangeaient; les intrigues politiques ou amoureuses s’y nouaient ; souvent la discussion philosophique, interrompue dans les jardins d’Académus, y reprenait son cours.

Diogène lui-même, l’orgueilleux cynique, ne dédaignait pas de laisser son tonneau à la porte et d’entrer, humant les senteurs de ses larges narines et cinglant de ses mordantes railleries la fatuité des jeunes élégants qui méprisaient ses haillons. « Pourquoi, leur disait-il un jour, inonder vos cheveux de parfums ? Le vent emporte les fugitives effluves, et les oiseaux seuls en profitent. Moi, je préfère baigner mes pieds dans des essences dont l’arome, en montant, m’enveloppe tout le corps. »

Le nom générique des parfums était uiyron (ppov), mot que Chrysippe prétendait être dérivé de moron, peine, « vu la peine et le travail inutiles qu’on se « donne à les composer. » Malgré cette boutade, qui trahit l'homme à l’odorat grossier, nous préférons trouver l’origine de myron dans myrrhe, un des plus anciens parfums connus.

Chaque parfum était ensuite désigné par un nom particulier, tiré soit de ce' qui en formait la base, ou du nom du marchand, ou enfin de la fantaisie de l'inventeur.

Apollonius d’Hérophile, dans son Traité des parfums, cité par Athénée, énumère ainsi les principaux

aromates connus des Grecs, en indiquant les villes où on les trouve à l’état le plus parfait.

« La meilleure iris vient d’Elis ou de Cyzique ; l’extrait de roses, de Phasélis, de Naples et de Capoue; celui de safran, de Soli en Cilicie et de Rhodes. L’essence de nard la plus parfaite se trouve à Tarse, et l’extrait de feuilles de vignes se fait dans l'ile de Chypre et à Adramyttium. Le parfum de marjolaine et de pomme se tire de Cos. L’Égypte est célèbre pour son essence de Chypre; celles de Phénicie et de Sidon viennent après. Le panathénaïcon ne se fait qu’à Athènes; mais l’onguent métopien, extrait d’amandes amères, $e prépare mieux en Égypte. L’excellence de chaque parfum, du reste, dépend beaucoup plus de l’habileté de l’artiste et de la bonne qualité des matériaux que du pays où il se confectionne, car Éphèse, jadis renommée pour ses aromates, n’en produit maintenant que de fort ordinaires. De même, les onguents d’Alexandrie n’ont jamais été si bons que lorsque Arsinoé encourageait cette industrie', et le meilleur extrait de roses a été produit à Cyrène, sous le règne de la grande Bérénice qui en faisait usage. Ce fut grâce aux soins de Stratonice, femme d’Eumène, que l’extrait de feuilles de vignes, jadis assez médiocre, est devenu excellent à Adramyttium. Autrefois la Syrie produisait avec la plus grande perfection toute espèce de parfums, surtout celui de fenugrec; mais il n'en est pas ainsi maintenant. Un certain parfumeur de Pergame avait

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aussi inventé un délicieux onguent tiré de l’encens; mais il a disparu maintenant, et la recette en est perdue. »

Ce passage décrit si clairement l’état où se trouvait l’industrie du parfumeur en Grèce, que nous avons cru devoir le citer tout au long.

Théophraste nous dit aussi comment on composait les parfums : les uns s’obtenaient de fleurs, telles que la rose, la violette, le lis ; les autres de tiges et de feuilles; quelques-uns enfin de racines odorantes.

Outre le panathénaïcon. dont Apollonius nous fait l’éloge, le baccaris et le psagdès. ou psagdas, parfum d’origine égyptienne, étaient fort à la mode en Grèce.

J'enduis mon nez déjà barbouillé de safran Ou plus fin baccaris 1 ...

Voyons donc quel onguent je pourrais vous offrir ;

Aimez-vous le psagdas 2 ?...

Elle s’oignit trois fois de psagdés égyptien 3 .

Il y avait aussi le megallium, ainsi nommé d’après Mégallus, célèbre parfumeur du temps, qui en était l’inventeur.

Promettez-Iui pour don l’onguent le plus rosé Que le grand Mégallus ait jamais composé 4 .

i. Hipponax.

j. Eubale.

*. Strattis.

Un certain Péron partageait la vogue avec Mégallus.

Je viens de le quitter chez Péron, marchandant Je ne sais plus, ma foi, quel produit odorant;

Dés qu’il aura fini, vous reverrez notre homme Vous apportant du nard ou de fin cinnamome 1 .

L’austère Solon, voulant opposer un frein à ce débordement de parfums, rendit une loi qui en proscrivait la vente; mais ce décret ne fit qu’en doubler la consommation en y ajoutant l’attrait du fruit défendu .

S.ocrate était également l'ennemi acharné des aromates. Xénophon nous raconte que le grand philosophe se trouvant un jour à dîner chez Clinias, celui-ci lui offrit des parfums; mais il les refusa en disant qu’ils n’étaient bons que pour les femmes. « Car, ajouta-t-il, parfumez un homme libre et un esclave, et ils auront la même odeur, tandis que celle qui est produite par le travail et les exercices athlétiques doit faire l’orgueil du citoyen. »

Nous nous permettrons de trouver ce raisonnement légèrement paradoxal, car la « sueur du labeur » se rencontre plutôt chez l’esclave que chez l’homme libre. Le grand sage professait, du reste, une égale horreur pour l’usage des bains-, qu’il considérait comme une habitude très-efféminée.

Nous avons lieu de croire que cette aversion pour

i. Antiphane.

les ablutions n’était pas partagée par la masse du peuple grec, car de grands bassins de marbre, nommés À7||/.oW, remplis d’une eau limpide et placés dans

tous les carrefours, offraient aux pauvres gens les moyens de faire leur toilette, et remplaçaient pour eux la cuvette finement ciselée qui servait, chez les gens riches, au même but.

Nous avons dit la large part qu’occupaientles parfums dans la liturgie grecque.Ils jouaient aussi un grand rôle dans les fêtes religieuses qui se donnaient en divers endroits.

Les fêtes de Minerve à Athènes, celles de Jupiter à Olympie, de Junon à Samos, d’Apollon à Délos, de Bacchus à Naxos, se célébraient toutes au milieu de nuages odorifé-

rants. Mais c’était surtout aux mystères d’Éleusis, en l’honneur de Cérès, qu’on prodiguait les aromates.

Cette dernière solennité durait neuf jours consécutifs et offrait des détails fort curieux, que nous esquisserons ici.

Après avoir passé le premier jour en purifications et le second en ablutions dans la mer, on promenait, le troisième jour, le calathus *, traîné sur un char que suivait une troupe de cystophorès, jeunes filles portant sur leur tête des paniers mystiques remplis de sésame, de gâteaux, de grains de sel, de pavots et de pastilles composées de myrrhe et d’aloès.

Le quatrième jour, les mystes ou aspirants offraient des sacrifices et dansaient autour du puits dé Callichore. Le lendemain avait lieu une procession où l’on portait des flambeaux, destinés à rappeler ceux qu’avait allumés Cérès pour aller à la recherche de Proserpine. Les initiés défilaient deux à deux, agitant et faisant circuler de main en main des torches odorantes, dont l’âcre parfum les jetait dans une religieuse extase.

Le sixième jour était consacré à Bacchus, fils de Jupiter et de Cérès; le septième à des jeux gymnastiques où le vainqueur recevait une mesure d’orge pour prix, et le huitième à Esculape, dieu de la médecine.

Le neuvième et dernier jour avait lieu l’époptée

i. Corbeille sacrée.

ou la grande initiation. Après avoir passé par les plus terribles épreuves, après avoir traversé des fleuves de flammes et le Tartare avec toutes ses horreurs, l’initié que son courage n'avait pas abandonné au milieu de tous ces tableaux effrayants se trouvait soudain transporté dans le mystérieux sanctuaire, et était ébloui par les milliers de lumières qui se reflétaient sur la statue de la déesse, suspendue au milieu du temple et éclatante d’or et de pierreries. Le grand prêtre ou hiérophante, à la figure vénérable, aux cheveux flottants ceints de bandelettes, au manteau parsemé d’étoiles, était assis s,ur un trône resplendissant, ayant à sa droite le dadoukos, qui portait les attributs du soleil, et à sa gauche Yhiérocéryx, qui, armé du caducée de Mercure, écartait les profanes du sanctuaire. Une foule de prêtres subalternes, couronnés d’if et de myrte et vêtus de longues robes de pourpre, entourait les autels, d’où s’échappaient des nuages d’encens. C’était alors que l’hiérophante, d’une voix solennelle, faisait aux initiés la description des joies qui les attendaient pour prix de leur courage et de leur vertu.

« Au milieu des Champs-Élysées, leur disait-il, s’élève une ville d’or, aux remparts d’émeraude, aux rues pavées d’ivoire, aux portes de cinnamome. Autour des murs coule le fleuve des Parfums, large de cent coudées et assez profond pour qu’on y puisse nager. Les bains sont des édifices de cristal soutenus sur des piliers de bois de senteur, et dans les baignoires coule sans cesse une rosée tiède et odoriférante. Dans cette

merveilleuse cité jaillissent trois cent soixante-cinq sources d’eau pure, et autant de miel, et cinq cents fontaines de parfums. La salle des festins est un bosquet d’arbres ornés des fleurs les plus suaves, et portant pour fruits des coupes qu’on cueille en se mettant à table, et qui se remplissent aussitôt de vin. De charmants rossignols font retentir l’air de leurs chants et vont cueillir des fleurs qu’ils laissent tomber en neige odorante sur les convives. Une vapeur épaisse s’élève du fleuve des Parfums et répand sur la salle une fine et suave rosée. »

Quel singulier rapprochement entre ce tableau et la description des plaisirs offerts aux vrais croyants dans le paradis de Mahomet !

Les Grecs, du reste, n’attendaient pas la réalisation de ces brillantes promesses pour entourer leurs festins de tout ce qui pouvait charmer les sens. Déjà, dans les temps homériques, les parfums formaient le complément obligé de leurs banquets, qui étaient toujours précédés, comme chez les Egyptiens, d’onctions odoriférantes.

Lorsque Ménélas reçoit Télémaque et Pisistrate, il les fait descendre aux bains,

Où de jeunes beautés les inondent d’essence.

Puis leur font revêtir des habits somptueux,

Et les mènent enfin en l’auguste présence D’Atride environné de ses guerriers fameux'.

Plus tard, on ne se contenta pas d'onctions parfu-

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mées. On servait à table des essences dans des vases d’or ou d’albâtre, ou on les faisait pleuvoir sur les

Vases grecs à parfums (Musée de Naples).

convives, qu'on couronnait ensuite de guirlandes de fleurs.

Dans une comédie intitulée le Banquet, Philoxène décrit ainsi cette coutume :

Des esclaves portant un bassin d’eau lustrale Du savon 1 mélangé d’odorantes pétales Et des toiles de lin en ample profusion.

Aux hôtes tour a tour présentent l’ablution,

Puis ils versent sur eux une douce rosée,

De suave ambroisie et de nard composée,

Et posent sur leur front des cou’-onnes de fleurs Aux parfums enivrants, aux plus fraîches couleurs.

1. Quoique le mot grec <7pîjYp,a soit généralement traduit savon, il signifiait probablement une espèce d’argile qui sert encore aux bains en Orient, car les Grecs, pas plus que les Hébreux, ne connaissaient le

Les épicuriens, voués au culte du plaisir, inventaient chaque jour, pour leurs festins, quelque nouveau raffinement, tel que celui dont nous parle Alexis :

Il ne fait pas tomber l’odorante rosée De vulgaires flacons ; cette mode est usée Et propre aux anciens temps; mais pendant le dîner,

Vous voyez tout à coup dans les airs s’élancer Une blanche colombe aux plumes imprégnées Des plus fines senteurs qui, bientôt distillées Et répandues au loin par son rapide vol.

D’une pluie embaumée inonde tout le sol.

Recevant pour ma part un vrai flot d’ambroisie,

Des voisins j’excitai la vive jalousie.

Ce n’était pas seulement pour les plaisirs qu’ils procuraient que les Grecs recherchaient les parfums; ils leur attribuaient aussi les qualités les plus salutaires.

Anacréon disait qu’on devait s’en frotter la tête, où réside la pensée, et le cœur, siège des sensations. Ceux qui partageaient son penchant pour les réunions bachiques se figuraient en outre pouvoir, au moyen d'onctions odorantes et de fraîches couronnes de fleurs, prolonger leurs libations sans en ressentir les effets *.

C’était aussi peut-être dans ce but qu’ils mélangeaient des aromates avec leurs vins. Il y en avait plusieurs sortes. La myrrhine était composée avec de la myrrhe et de l’encens ; la sapria, en y faisant infuser

i. Théocrite, Idylle, vu.

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des violettes et des jacinthes. Le plus parfait, au dire d’Aristophane, était le vin de Thasos : « Son suave parfum ravit longtemps l'odorat du buveur, tandis que tous les autres se déflorent et s'évanouissent bientôt 1 . »

Si les parfums faisaient les délices des vivants, on les considé- Urnes funérsires.

rait comme également agréables aux mânes des morts.

Tantôt on jetait des gommes odorantes sur les bûchers qui consumaient les cadavres, et on recueillait les cendres, qui étaient ensuite mélangées de parfums et placées dans des urnes funéraires; tantôt on cherchait à conserver les corps intacts au moyen d’aromates. C’est ce que fait Achille lorsqu’il rend les derniers devoirs à Patrocle. Il ordonne à ses soldats d'oindre le corps de son ami et de remplir ses blessures d’un baume de neuf ans *. Puis Thétis, à la prière de son fils, verse dans les narines du héros l’ambroisie et le nectar, qui doivent rendre ses restes incorruptibles.

Lorsque le bouillant fils de Pélée, cédant aux instances de Priam, consent à lui renvoyer le corps de

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