Espèce d’orcanette
LES GRECS
guerre lasse, elles fussent forcées de suspendre leur mi-
Grecque se fardant. Miroir grec (Musée britannique).
roir 1 2 dans le temple de Vénus, en s’écriant comme Laïs :
Je le donne à Vénus, puisqu’elle est toujours belle.
Ce miroir importun augmente mes ennuis;
Je ne puis plus me voir, dans son poli fidèle.
Ni telle que j’étais, ni telle que je suis.
Il était toutefois des femmes, aussi coquettes mais moins sages que Laïs, qui redoublaient, au contraire, d’artifices à mesure que l’âge avançait. C’est ainsi qu’une belle Lesbienne, nommée Héliodore, s’attira une sanglante épigramme d’Agathius Scholasticus, dont on trouve la traduction en vers du temps dans la préface de l’opuscule de Nostradamus sur les parfums * :
1. Les miroirs grecs étaient de métal poli et généralement ornés au dos de fines ciselures.
2. Des diverses façons de fardemens et de senteurs. Paris, i s S®-
Bien que tu farde ta face enuiellie,
N’ayes ia peur qu’on en oste les taches,
Puisque vieillesse ainsi t’a assaillie:
Il n’est besoin qu’a métré aussi tu tasches,
A ton visaige aucun fard que tu scaiches,
Qui à ton corps donne blanchissement :
Par sublimé, né ceruse, ne tasches De raieunir, vieille, par fardement.
Lucien n’était guère plus galant pour ses compatriotes, à en juger par la boutade suivante, qu’il place dans la bouche de Callicratidès, dans un de ses dialogues : « Le matin, au sortir du* lit, la femme ressemble à un singe; des vieilles et des servantes, rangées
à la file comme dans une procession, lui apportent les instruments et les drogues de sa toilette : un bassin d’argent, une aiguière, un miroir, des fers à friser, des fards, des pots remplis d’opiats et d’onguents pour nettoyer les dents, noircir les sourcils, teindre et parfumer les che-
LES GRECS
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veux; on croirait voir le laboratoire d'un pharmacien. » Les Grecques étaient trop coquettes pour ne pas tirer le plus de parti possible de leur chevelure, naturellement fort belle.
Dans les temps primitifs, on se contentait du simple korymbos, nœud formé au sommet de la tête par un bandeau; mais à mesure que les idées artistiques se développèrent, les femmes, toujours ingénieuses, les adaptèrent à la création d’une foule de coiffures plus gracieuses les unes que les autres..
Korymbc
Ce fut d’abord la mitre, empruntée aux Persans et composée d’écharpes aux couleurs éclatantes enrou¬
lées de diverses façons autour de la tête. Puis vint la
nimbe, bande de lin ornée de broderies d’or, qui ceignait le front et rejetait en arrière les boucles ondoyantes. Quelquefois c’était le sakkos, espèce de résille
Sakkos. Kredemnon. Tholia.
•qui renfermait la chevelure; le strophos, bandelette de nuances variées, serpentant capricieusement au milieu des^ cheveux; le kredemnon, la tholia , mille modes
diverses, en un mot, dont quelques dessins, pris à des sources authentiques , donneront une meilleure idée que ne pourrait le faire une description. Nos élégantes lectrices seront peut-être surprises de trouver parmi ces illustrations des coiffures qui ne seraient pas déplacées dans nos salons modernes , et auxquelles deux mille ans d’existence ont en effet donné le droit de s’intituler nouvelles.
La citation suivante, tirée d'Apulée, prouvera quel prix les Grecs attachaient à la chevelure, et servira en même temps d’excuse aux dames qui consacrent une partie de leur temps aux soins qu elle réclame :
« Si vous coupez les cheveux d une femme, si belle qu’elle soit, et si vous dépouillez son visage de cet ornement naturel, fût-elle engendrée par le ciel, enfantée par la mer et nourrie au sein des ondes ; fût-elle, en un mot, Vénus elle-même, accompagnée des Grâces et des Amours, parée de sa ceinture et parfumée des odeurs les plus exquises, elle ne vous plaira pas avec une tête tondue, et tous, jusqu’au hideux Vulcain, la trouveront désagréable. Mais y a-t-il rien de plus charmant que les cheveux d’une riche nuance, dont les éclats chatoyants éblouissent l'œil, les uns d’un blond plus pur que l’or, les autres d’un noir d'aile de corbeau, à reflets,gorge-de-pigeon? Peignés avec soin, inondés d’essences précieuses et tressés en grosses nattes, ils sont comme un miroir où un amant se retrouve avec plaisir. Quel charme encore de voir une grande quantité de cheveux relevés sur le haut de la tête ou flottants épars sur les épaules! Enfin la chevelure a quelque chose de si beau, que quand une femme paraîtrait avec toutes sortes d'ajustements et avec des habits d’or chargés de pierreries, s’il se trouve quelque négligence dans sa coiffure, toute sa parure devient inutile. »
Anacréon chante les cheveux de sa maîtresse, et
voudrait que le peintre qui fait son portrait pût en rendre la délicieuse odeur aussi bien que l’adorable nuance :
Que de sa tête, épanchés au hasard,
Les noirs cheveux négligemment descendent,
Et si Phébus le permet a ton art,
Que des parfums a l'entour se répandent.
Les ciseaux ne passaient jamais sur la tête des femmes ; mais les hommes coupaient leur chevelure dès qu’ils atteignaient l'âge de la puberté et la consacraient à ApoÜon, comme le ht Thésée dans le temple de Delphes.
Parfois aussi ils coupaient ou même arrachaient leurs cheveux pour témoigner leur douleur de la perte d’un ami, et les offraient en holopauste sur le bûcher qui consumait les restes chéris. Les amis d’Achille, aux funérailles de Patrocle, lui rendirent ce dernier hommage.
Dans une tragédie de Sophocle, Tencer dit au jeune Ajax en lui montrant la tombe de son père : « Venez, enfants, approchez-vous, dans l’attitude des suppliants de celui qui vous donna la vie; tournez les yeux vers ce monument ayant en main l’humble offrande de mes cheveux, de ceux de votre mère et des vôtres. » Eschyle nous représente également Oreste sacrifiant sa chevelure sur le tombeau d’Agamemnon, l’auteur de ses jours.
L’épitaphe de Thimas, composée par Sapho, se termine ainsi :
LES GRECS
Ses compagnes ont sans pitié Coupe ces tresses d’or, autrefois leur parure,
Et de sa froide sépulture Ont fait l’autel de l’amitié.
Dans certaines parties de la Grèce, cependant, on laissait croître les cheveux en signe d'affliction, ce qui prouve une fois de plus que le deuil est une affaire de convention : nous le portons en noir, et les Chinois en blanc; le leur est-il pour cela moins sincère?
Si les hommes ne donnaient pas autant de soins à leur coiffure que leurs séduisantes compagnes, ils ne dédaignaient pas cependant de recourir aux artifices de la cosmétique,
Pour réparer des ans l’irréparable outrage,
dès qu'ils voyaient quelques fils d’argent se mêler à leurs cheveux d’ébène.
En Macédoine même, partie de la Grèce peu avancée en civilisation, on se teignait avec un soin qui témoignait du désir qu’on avait de plaire.
Le roi Philippe ne goûta pas cette mode, et lit destituer son ministre Antipater parce qu’il se faisait teindre les cheveux et la barbe, alléguant pour raison qu'un homme qui n’était pas sincère dans sa couleur ne pouvait l’être dans sa politique.
Alexandre hérita de ces préventions, et, voyant un jour un Macédonien occupé à noircir ses cheveux gris : « Vieillard, lui dit-il, si tu tiens à faire des répara-
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tions à ta caduque personne, tu devrais commencer par étayer tes genoux tremblants. »
Le sculpteur Miron ne fut pas plus heureux dans ses essais de transformation capillaire. Étant tombé, à l'âge de soixante-dix ans, éperdument amoureux de Laïs, et ne pouvant lui faire agréer ses hommages, il s'en prit à ses cheveux blancs, et revint le lendemain avec une chevelure d'un noir de jais, espérant une meilleure réception. Il n’en fut rien cependant. « Pourquoi veux-tu, lui répondit la spirituelle hétaïre en le repoussant de nouveau, que je t’accorde ce que j’ai refusé hier à ton père? »