‹ Le livre des ParfumsChapitre 27 sur 71 · Juv., Sat., vin · texte numérisé non relu

Juv., Sat., vin

a. Hist. nat., liv. XIII, chap. 11.

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non moins de vingt-sept aromates différents. Les onguents simples étaient généralement employés par les jeunes filles, et les autres par les matrones.

Quelques-unes de ces préparations étaient fort coûteuses et se vendaient jusqu’à trois cents deniers la

Flacons de parfums (UnguenUina).

livre, soit près de huit cents francs le kilogramme. Ce qui contribuait encore à rehausser le prix de ces parfums, c’est qu’ils étaient généralement renfermés dans de riches flacons d’albâtre, d’onyx ou d’autres matières précieuses. Aussi Horace dit qu’une petite fiole d’onguent au nard égale en valeur une grande amphore de vin, et trouve qu’on ne saurait payer plus galamment son écot qu’en en présentant une à son hôte.

Il y en avait, du reste, à tous prix, car Martial reproche à un amphitryon de distribuer à ses convives des parfums ordinaires dans des petites coquilles dorées telles que les femmes du peuple en usent, tandis que lui-même s’imprègne des odeurs les plus chères 1 .

i. Martial, Iiv. III, LXXXII.

iy8

Il était, en effet, de mode à Rome comme à Athènes, de faire figurer les parfums sur le triclinium.

et un banquet sans cet indispensable accessoire eût paru des plus mesquins.

Dans le célèbre festin de Trimalcion , pseudonyme sous lequel Pétrone a voulu, dit-on, critiquer les prodigalités de Néron, on nous représente des Triclinium (Pompe»). esclaves versant des flots

d’essence sur les pieds des convives, et vidant ensuite les buires dans les amphores de vin; puis le plafond s’ouvrant pour laisser tomber sur la salle une pluie odoriférante, tandis que paraissent en même temps de vastes cercles garnis de couronnes d'or et de vases d’albâtre remplis d’eaux de senteur.

Catulle, invitant un de ses amis à dîner, cherche à le séduire par la promesse d’un parfum de céleste origine :

Si tu viens dîner chez Catulle,

Je te ferai, mon cher Fabulle,

Présent d’un onguent précieux,

Que donnèrent à ma maîtresse,

Vénus, dont elle est la prêtresse,

Et Cupidon chéri des dieux.

O Fabulle, quand de ce baume, Vers ton nez montera l’arome,

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Si complet sera ton plaisir,

Ton ivresse sera si grande Qu’aux dieux tu feras la demande D’être tout nez pour le sentir.

Martial ne jouissait pas évidemment de cet état de béatitude nasale si vantée par Catulle, car il se plaint, au contraire, que son hôte lui donne trop de parfums et pas assez de mets :

. Oui, ton essence était parfaite,

Mais ton dîner ne valait rien ;

,Et c’est une bien triste fête Que celle où l’on crève de faim.

Le parfum m’est fort agréable, Plutôt après les mets qu’avant; Ne me servir rien autre à table, C’est m’embaumer de mon vivant.

' Si mon juste courroux te touche, Lorsque chez toi j’irai dîner, Prépare donc plus pour la bouche, Sans t’occuper autant du nez.

Le grand satirique, du reste, ne devait pas être un des meilleurs clients de Cosmus, car il critique sans cesse l’usage des parfums, prétendant que celui qui sent toujours bon finit par sentir mauvais. S’adressant à Galla, il lui dit:

Pourquoi verser sur toi sans cesse maint flacon,

On croirait de Cosmus respirer la boutique.

N’espère pas charmer, par cet art exotique.

Car un chien embaume sentirait aussi bon.

i6o LE LIVRE DES PARFUMS.

Puis à Polla, vieille coquette qui se fardait :

Renonce aux parfums, au fard,

Comme toi quand on est laide,

On l’est encore moins sans l’aide De ces prestiges de l’art.

Il n épargnait pas davantage les hommes qui donnaient des soins exagérés à leur toilette, à en juger par la description suivante d'un cocodès de 1 époque:

Voyez ce jeune fat qui tous ses instants passe A friser ses cheveux et les oindre d’encens !

Ses bras nus et. poncés s’agitent dans l’espace, '

Tandis qu’en fredonnant il marche nez au vent.

Ovide dans son c Art d’aimer conseille aux hommes de ne pas chercher à plaire en se frisant les cheveux et en se ponçant la peau, mais de laisser ces coutumes efféminées aux prêtres de Cybèle.

De même que les Hébreux et les Grecs, les Romains aimaient beaucoup les vins parfumés 1 , et surtout le vin de'myrrhe (myrrhina), ce qu'on a peine à expliquer, car il devait avoir un goût fort amer. On raconte aussi qu’un des plus grands plaisirs d’Héliogabale était d’inviter le bas peuple à boire avec lui du vin mêlé de roses et d’absinthe.

Une des plus curieuses applications des parfums chez les Romains était d’oindre les piliers de la porte lorsqu’on conduisait avec des torches allumées la fiancée à la demeure de son époux. Ce serait là, d’a-

i. Pline. Hist. nat., liv. XIV, chap. xv."

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près Vossius, l’étymologie du mot uxor (épouse), qui s’écrivait d'abord utixor, en raison des onctions qui accompagnaient son arrivée 1 . Parfois aussi l’amoureux repoussé cherchait à séduire une cruelle en enduisant sa porte d’onguent de marjolaine (amaricinum) et en y suspendant des guirlandes de fleurs 2

De nos jours, les fleurs sont encore de mode en pareil cas, mais la clef d’or remplace les onctions.

Le luxe et la magnificence qu’aimaient à étaler les Romains se manifestaient plus que partout ailleurs dans leurs bains publics. Pour fies embellir ils mettaient tous les arts à contribution; la sculpture et la

i. Vossius, Etymologien.

a. Lucrèce, De naturi rerum, liv. IV.

peinture leur prodiguaient leurs chefs-d’œuvre, le sol était couvert de mosaïques et les murs étaient revêtus de plaques .de marbre.

Huit cent soixante-dix bains s’ouvraient tous les jours au public. Les riches particuliers en possédaient en outre dans leurs maisons,,et ceux des affranchis, qui éclaboussaient parfois de leur faste les représentants dégénérés des familles patriciennes, étaient les plus somptueux de tous.

Les principaux bains publics portaient le nom des empereurs ou autres personnages célèbres qui les avaient fondés. Il y avait ceux de Néron, de Titus, de Domitien, d'Antonin, de Dioclétien, etc. Ils furent d'abord ouverts au prix d'un quadrant 1 par personne; Agrippa légua même ses jardins et ses bains au peuple romain pour, qu’il pût en jouir gratuitement.

Les plus grands de ces thermes étaient ceux de C&racalla ou d’Antonin sur le mont Aventin, dont il reste encore des vestiges très-bien conservés. Ils avaient 612 mètres de longueur et 492 de largeur. D’un côté se trouvaient les temples d’Apollon et d’Esculape, dieux protecteurs de la santé, de l’autre côté ceux d’Hercule et de Bacchus, divinités tutélaires de la famille des Antonins. Ce fut là qu’on trouva, •entre autres chefs-d’œuvre de sculpture, l’Hercule Farnèse et le groupe du taureau sauvage et de Dircé .qui sont maintenant au musée de Naples. On pourra

.1. Deux à trois centimes.

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juger de la grandeur de cet édifice par le plan que nous en donnons, qui a été dressé après de longues

pales, la plus grande destinée aux hommes, l'autre réservée aux femmes.

Après avoir confié ses vêtements aux capsarii ‘, précaution fort utile, sans laquelle on risquait de retourner chez soi à la légère, les' vols étant fréquents, on entrait d’abord dans le frigidarium, où on subissait une immersion d'eau frciide, puis dans le tepi-

i64 le livre des parfums.

et dans les vastes portiques qui l’entouraient se trouvaient seize cents sièges de marbre poli à la disposition des baigneurs. On voit encore les conduits qui amenaient l’eau dans les salles, et le pavé de mosaïque qui est disposé avec beaucoup de goût.

La distribution de ces bains était presque partout la même. Ils étaient divisés en deux parties princi-

Qardiens des habits.

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darium 1 ou bain d’eau tiède, et de là on passait dans le caldarium , étuve chauffée à une très-haute température qui provoquait une abondante transpiration et préparait le corps aux phases qui devaient suivre.

On retournait ensuite au tepidarium, où on s’asseyait sur. des sièges de bronze , tandis que les aliptes, armés d’une strigile, enlevaient toute trace de sueur et rendaient la peau unie par d’habiles épilages. Puis venaient les tractatores. qui massaient les membres et leur rendaient leur souplesse et leur énergie ; les unctores allaient alors prendre dans Yelæothesium, ou cabinet aux parfums, les ampoules pleines d’huile de senteur, et par Ampoule leurs onctions semblaient faire circuler une ct s,r ‘ gillc ' vie nouvelle dans tout le corps. Quelquefois les parasites, pour complaire à leurs patrons, se chargeaient

de remplir ces offices auprès d’eux et leur apportaient dans un étui d'ivoire ( narthecium) quelque merveilleux onguent venu de la Grèce, espérant recevoir en échange une invitation à souper 2 .

Lorsque toutes ces opérations étaient ter- n

minées, le riche patricien se faisait envelopper dans

un manteau bien chaud et des esclaves le transpor-

i. Les bains de Pompéi étant de petite dimension, le tepidarium servait aussi pour garder les parfums qu'on déposait dans les niches autour de la salle, a. Plaute.

i66 LE LIVRE DES PARFUMS.

taient à sa demeure, moelleusement étendu sur sa litière. Le pauvre diable qui n’avait ni esclaves ni parasites, après avoir traversé sans aide et tant bien que mal les diverses phases du bain, se rendait à Y apodyterium, où il reprenait ses habits.

On raconte qu’un jour l’empereur Claude, étant dans un de ces établissements, reconnut parmi la foule un vétéran de son armée qui, n’ayant pas d’alipte à ses ordres, se frottait le dos contre le mur. Le prince, touché de son dénûment, l’appela et lui fit don d’un esclave pour le servir en pareille circonstance.

Deux vieillards, témoins de cette bonne fortune, crurent s'attirer pareille aubaine en se frottant de la même manière à la première visite du souverain, mais Claude, qui s’aperçut de la ruse, les engagea, puisqu’ils n’avaient pas d’esclaves, à se frotter l’un contre l’autre.

Non contents d’employer les parfums aux bains, à la toilette et dans les festins, les Romains aimaient à s’entourer sans cesse d’une atmosphère embaumée, et inondaient d’essence leur sudarium, fine toile de lin qui fut l’origine du mouchoir, mais qui servait alors principalement, comme le nom l’indique, à essuyer la sueur du front.

En se plaignant qu'on lui en a dérobé plusieurs, Catulle nous apprend que ces sudaria se fabriquaient à Sætabis, en Ibérie; leur prix n’était pas alors moindre que celui des mouchoirs de Valenciennes de nos modernes élégantes.

Un prince asiatique se trouvant un jour au bain

demanda à son médecin de lui mettre à prix quelques grands de sa cour qu’il désigna. « Et moi, dit-il ensuite, à combien m’estimez-vous? — Trente sesterces. — Trente sesterces! vous n’y pensez pas! mon mouchoir seul vaut cela. — Aussi est-ce en y comprenant le mouchoir », répliqua le médecin peu courtisan.

Si quelques poëtes critiquaient l’usage des parfums et des cosmétiques, d’autres au contraire s’en faisaient les défenseurs. Ovide, dans son CArt d'aimer, s’adresse ainsi aux femmes :

Dans un fard secourable on trouve la blancheur,

Le carmin joint aux lis une vive fraîcheur,

Mais qu’une main avare en régie le mélange.

Il leur conseille toutefois de ne pas admettre d’in discret témoin à leur toilette :

Aux hommes il est bon d’en cacher les secrets;

Dérobez vos défauts à leurs jeux indiscrets.

N’est-ce donc pas assez que je vous trouve belle Sans repaître mes yeux de ce qui vous rend telle?

Les soins et l’ornement de la chevelure formaient,, comme nous l’avons dit, une des grandes préoccupations des dames romaines, et, au dire d’Ovide, les façons de se coiffer étaient aussi nombreuses que les « glands d’un chêne, les abeilles du mont Hybla ou les bêtes féroces des Alpes. » Beaucoup de ces modes étaient d’origine grecque et ont été décrites dans le chapitre dernier; quelques-unes cependant étaient spécialement romaines, telles que le tutulus, le nimbus

et la vitta. que nous reproduisons ici. Cette dernière était généralement l’apanage des jeunes filles, mais

parfois aussi elles laissaient flotter leurs cheveux sur leurs épaules, ou les rassemblaient derrière la tête avec une longue épingle (acus).

Nous donnons ici une collection de coiffures romaines placées en ordre chro- Acus. nologique d'après des médailles trouvées à Cimiès , près de Nice, par M. Guilloteau, savant numismate, qui a bien voulu nous les laisser copier. Cette planche embrasse une assez longue période, depuis Lucrèce jusqu'à la femme de Constantin le Grand, mais nous n’avons pas la prétention d’illustrer tous les styles en vogue pendant ce laps de temps; une seule impératrice, Faustine la Jeune, épouse de Marc-Aurèle, est représentée avec vingt-cinq coiffures differentes.

Toutes ces coiffures, du reste, étaient impuissantes à dissimuler les ravages de l'âge, et lorsque les fils d’argent se mêlaient à la chevelure en trop grande

quantité pour que la pince ( volsella ) suffît à les faire disparaître, il fallait avoir recours aux teintures.

« Alors, dit Tibulle, vient le travail d’une studieuse toilette, la chevelure se teint du suc de la noix verte, mais on voudrait pouvoir en même temps se refaire un teint nouveau. »

Les barbiers avaient le monopole de ces préparations qu'ils vendaient fort cher, aussi amassaientils généralement de grandes fortunes. Martial nous parle de Cinnamus et d'Eutrapelus comme étant fort en vogue de son temps, et Juvénal se plaint que celui qui lui faisait la barbe quand il était jeune est maintenant plus riche qu’un patricien.

Les teintures employées alors se fabriquaient des plus bizarres ingrédients. On cite entre autres une liqueur épaisse tirée de la graine du sureau et une décoction de sangsues qu’on laisse putréfier pendant soixante jours dans un vase de plomb avec du vin rouge et du vinaigre. Cette dernière composition était si pénétrante qu’il fallait se remplir la bouche d’huile d’olive quand on s’en servait, sous peine de voir les dents devenir aussi noires que les cheveux.

Les préparations que nous venons de citer donnaient à la chevelure la couleur de l’ébène, mais le blond était la nuance favorite des Romaines, probablement parce qu’elle était la plus rare.

A chaque instant les poètes latins célèbrent dans leurs vers la beauté des cheveux blonds. « Gentia, dit Gallus, tes tresses ne sont-elles pas d’or pur, ou l’or

LES ROMAINS

n'emprunte-t-il pas lui-même la couleur de tes boucles flottantes? » Horace demande à Pyrrha :

Pour qui, sans faste et non sans art.

Prends-tu soin de tresser ta blonde chevelure?

Et Catulle vante les cheveux dorés de sa maîtresse s’échappant de la mitre diaphane.

Par contre, les cheveux rouges étaient peu en faveur. Martial'les met au nombre des plus grandes imperfections, et, dans une comédie de Térence, un jeune homme repousse avec horreur une fille rousse qu’on lui propose en mariage. « Épouser cette rousse? Jamais! »

Lorsque la nature n'avait pas accordé aux Romaines cette nuance blonde si désirée, elles avaient recours à l’art pour se la procurer. On trouve dans les auteurs anciens les formules de diverses préparations employées dans ce but, les unes faites avec des cendres, les autres avec des fleurs de verbascum. ou de l'huile de lentisque mélangée de vinaigre, mais la teinture la plus renommée était un savon tiré de Gaule ou de Germanie, et composé de suif de chèvre et de cendres de hêtre. Ce savon se vendait en boules nommées pilœ mattiacæ, parce qu’elles se fabriquaient principalement à Mattiacum (Marpurg). L’impitoyable Martial en offre, dans une de ses épigrammes, à une vieille femme qui avait perdu tous ses cheveux ; il désigne aussi cette teinture sous le nom de spuma batava ou mousse batave.

Il est assez curieux, dirons-nous en passant, que le savon ait été inventé uniquement pour blondir les cheveux, et qu’il n’ait d’abord servi qu’à cet usage. Ce ne fut que plus tard que l’on sut apprécier ses précieuses qualités détersives; une découverte de la plus haute importance trouva donc cette fois son origine dans une mode futile. Les Romains, comme les Grecs, employaient pour nettoyer leurs habits des plantes savonneuses, telles que le struthium, ou des alcalis naturels, tels que le natron d’Égypte; pour les ablutions personnelles ils se servaient de terres grasses aromatisées.

Nous retrouverons plus tard chez les Vénitiennes du xv e siècle la mode de se blondir les cheveux, et tout récemment encore la nuance dorée faisait fureur parmi nos élégantes.

Un goût qui paraîtra plus bizarre, c’était de se teindre les cheveux en bleu, et quelques auteurs prétendent que les Romaines poussaient ^excentricité jusque-là; ils s’appuient sur l’autorité de Properce 1 , qui reproche à Cynthie d’imiter les Bretons en se frottant de pastel *, et de se teindre les cheveux avec des herbes étrangères. Le poëte ajoute qu’un cosmétique belge fait mauvais effet sur une tête romaine, et demande si l’on croit s’embellir le teint en se colorant les tempes d’indigo. De tout ceci nous concluons que Cynthie se teignait probablement en blond avec le

i. Elégie ix.

a. Teinture bleue, voir le chap. x.

LES ROMAINS. 173

cosmétique belge, qui devait être semblable à l’écume batave, et que le bleu lui servait simplement à dessiner des veines sur son front et ses tempes.

Cette coquetterie n’aurait rien d’extraordinaire, puisque les Romaines connaissaient aussi les mouches qu’on croyait avoir inventées sous Louis XIV. Ovide en parle ainsi dans son C Art d’aimer :

Que ces mouches sans vie ont de vivacité !

Par leur noir aiguillon l’amour est excité ;

Ces petits assassins arment la beauté même,

Et leur air agaçant dit: Je veux que l’on m’aime.

Les femmes n’étaient pas les seules qui eussent recours à tous ces artifices; certains hommes ne dédaignaient pas d'employer les teintures pour rendre à leurs cheveux blanchis l’ébène de la jeunesse. C’est à un de ceux-là que Martial lance l’épigramme suivante :

Quelle métamorphose insigne !

Tu fais un singulier oiseau;

Hier tu me semblais un cygne,

Aujourd'hui te voilà corbeau.

Toutes ces teintures avaient du reste de graves inconvénients ; trop souvent les cheveux tombaient desséchés par les drogues qu’elles contenaient, et on payait d’une calvitie précoce la satisfaction passagère de la vanité.

Ovide lui-même, 1 apôtre du cosmétique, ne peut s’empêcher de reprocher à sa maîtresse l’abus qu’elle

a fait de ces préparations, et consacre une élégie entière à ce sujet 1 :

Je te l’avais bien dit, renonce à la teinture,

Et cesse de droguer ta noire chevelure.

Te voici 1 donc réduite à suivre mes avis,

Tu ne te teindras plus, tes cheveux sont partis !

Qu’ils étaient beaux pourtant, qu’ils étaient longs et doux, Comme un ample manteau tombant jusqu’aux genoux!

N’accuse aucun mortel de leur chute fatale,

Ni le sorcier maudit, ni l’envieuse rivale,

N’en accuse que toi; ta main, ta propre main A grands flots sur ta tête a versé le venin.

Il te faut maintenant porter fausse coiffure,

D’une nation conquise empruntant la parure ;

Et quand autour de toi maint courtisan flatteur Vantera tes cheveux, leur beauté, leur longueur.

Tu te diras tout bas, la rougeur à la joue ;

« Hélas! ce n’est plus moi qu’en ce moment on loue;

Cet éloge appartient à la vierge germaine

Qu’on dépouilla pour moi; pourrais-je en être vaine? »

La perruque, en effet, était la seule ressource en pareille circonstance; elle portait divers noms tels que galerus. capillamentum, caliendrum . mais la plus élégante était la corymbe, d’origine grecque ; cette coiffure, portée principalement par les femmes, ressemblait à celle de bacchantes et était très-volumineuse; on la réservait pour les grandes occasions.

Les perruques blondes étaient les plus chères et les plus estimées ; certaines brunes, qui n’avaient pas réussi à changer la nuance de leurs cheveux à l’aide des drogues vendues à cet effet, avaient le triste courage

i, Elégie xiv.

de se faire raser la tête afin de pouvoir porter une chevelure à la mode.

C’est sans doute ce qu'avait fait Galla dont parle Martial :

Il en est beaucoup qui doutent Que les cheveux dorés de Galla soient les siens; Moi qui sais ce qu’ils lui coûtent.

Que ce sont ses cheveux, je dis et je maintiens.

Le plus singulier usage des perruques était sans contredit d’en orner des statues, dont on pouvait ainsi varier la coiffure à volonté. Il nous reste encore quelques spécimens de cette bizarrerie; le buste de Lucille au Capitole a une perruque de marbre noir qui s’enlève, et celui que nous ' r^C, illustrons ici, tiré des jardins de Pots- juiu Mamme*. dam, représente, au dire d’OEsterreich, Julia Mammea, mère d’Alexandre Sévère.

Quand les Romains atteignaient leur majorité et revêtaient la toge, ils offraient aux dieux, non leurs cheveux comme le faisaient les Grecs, mais leur barbe. Néron consacra la sienne à Jupiter Capitolin, dans une boîte d’or garnie de perles.

Tous les premiers empereurs du reste abdiquèrent cet ornement viril. Ce ne fut que sous le règne d’Adrien que la barbe reprit faveur à Rome. Ce monarque laissa pousser la sienne pour cacher une excroissance au menton , et naturellement tous les courtisans s’empressèrent de suivre son exemple.

Les femmes n’étaient pas seules à se parer de chevelures factices. La calvitie était encore plus fréquente chez les hommes, et tous n'avaient pas conquis comme César le droit de porter une couronne de lauriers pour dissimuler cette infirmité. .

La plupart des empereurs portèrent perruque.

Nous avons déjà parlé de celle d’Othon. Lampridius nous décrit celle de Commode et nous représente ce monarque ajustant ses cheveux factices devant un miroir et les abreuvant de parfums.

Ces ornements étaient fort coûteux, et un certain Phébus, qui avait sans doute plus d’imagination que de sesterces, avait ingénieusement tracé sur sa tête dénudée une chevelure artificielle au moyen d’une couche d’onguent, ce qui lui valut cette boutade de Martial :

C'est en vain, ô Phébus, que cette noire graisse Sur ton crâne luisant s’étale en croûte épaisse,

Atin d’imiter les cheveux ;

Si jamais tu voulais raser ton chef stérile,

L’office d’un barbier te serait inutile,

Une éponge vaudrait bien mieux.

Le L ivre- des Parfums

Chafx V//

'Orient a été de tout temps la terre classique des parfums. Dans ce doux climat les fertiles pi;

lames se cou-

B vrent des fleurs les plus variées dont la fraîcheur est entretenue par d’aiées, et les montagnes s d’arbrisseaux qui ; pleurs embaumés, s de ces heureuses it exempts de cette le.besoins contre lesquels nous luttons par un travail incessant, et s’abandonnent insoucieusement aux jouissances que leur

I 7 8 le livre des parfums.

prodigue la nature, et parmi lesquelles celle des parfums occupe une large part.

S’il faut en croire Strabon, dès les temps les plus reculés les Sabéens employaient l’encens à leur culte religieux. Chaque jour ils offraient un sacrifice au soleil sur un autel élevé au faîte de leurs maisons et brûlaient de précieuses résines en faisant d’abondantes libations ‘.

D’après le même auteur, l’Arabie Heureuse était divisée en cinq royaumes : le premier était habité par les guerriers qui combattaient pour tout le pays. Le second renfermait les laboureurs, le troisième les artisans, enfin le quatrième et le cinquième étaient exclusivement consacrés à la production de la myrrhe, de l’encens, de la cannelle, du cinnamome, du nard, en un mot de tous ces trésors odorants qui faisaient la richesse de cette contrée, et qui, du port de Musa, s’expédiaient dans toutes les parties du monde connu.

Mahomet, en établissant sa religion sur les traditions bibliques, suivit en grande partie les prescriptions sanitaires de Moïse ; il y ajouta la défense de boire du vin, afin de pouvoir plus facilement maintenir l’ordre dans son armée, mais il n’eut garde de proscrire l’usage des parfums qui lui parut au contraire un puissant auxiliaire pour produire une religieuse extase parmi ses adeptes : « Les femmes, les

r. Strabon, Liv. XVI.

L’ORIENT

enfants et les parfums, avait-il coutume de dire, sont ce que j’aime le mieux au monde. »

Toutes les pratiques du Prophète étaient pieusement imitées par ses disciples, aussi ce goût des aromates se perpétua-t-il parmi les musulmans, qui le portèrent avec eux partout où les conduisit leur génie de conquête.

L’empire d’Orient avait alors recueilli les derniers débris de la splendeur et de la civilisation de l’ancienne Rome. A la cour de Byzance les parfums étaient en aussi grand honneur que chez les Néron ou les Héliogabale, et, dans les fêtes brillantes où les descendants dégénérés des Césars achevaient de consumer le patrimoine impérial, des fontaines de senteur jaillissaient sur les places publiques, et des résines odorantes brûlaient dans de riches cassolettes.

L’église grecque faisait aussi à cette époque une consommation si prodigieuse d’aromates pour ses cérémonies, qu’elle avait acheté en Syrie un terrain de dix mètres carrés planté d’arbres à encens pour son usage spécial.

Quand, après de longues et sanglantes luttes, le croissant triomphant parvint à remplacer la croix sur les dômes de Constantinople, tout fut changé dans la métropole byzantine. L’usage des parfums fut 'peut-être le seul que conservèrent en même temps les vainqueurs et les vaincus.

Nous avons parlé au chapitre IV de la passion des anciens peuples de l’Asie pour les parfums. Leurs

!8o le livre des parfums.

descendants, qui avaient hérité de ce goût, les employaient également à profusion pour honorer les morts et pour plaire aux vivants, et cela bien avant l’invasion des Arabes.

Nous en donnerons pour preuve l’historiette suivante empruntée à un auteur persan :

En l’an 652 Yezdguerd ou Isdigerdès III, dernier roi de la dynastie des Sassanides, ayant été contraint de fuir après la bataille de Néhavend, se réfugia à Merv. Trahi par les habitantsquiavaientoffertàTanjtalch, roi de Tartarie,de le lui livrer, il quitta de nouveau cette ville et alla se cacher dans un moulin situé à quelques lieues de là. Le meunier s’engagea à protéger le royal proscrit moyennant une certaine somme; mais ses serviteurs, poussés par le désir de s’approprier ses riches vêtements, le tuèrent et se les partagèrent entre eux. Le jour suivant, Tanjtakh arriva à Merv et fit chercher Yezdguerd de tous côtés. Quelques-uns de ses émissaires vinrent au moulin et, ayant remarqué qu’un des serviteurs sentait fort le parfum, ils le fouillèrent et trouvèrent sous ses vêtements la robe royale du fugitif qui était imprégnée d’odeurs. On découvrit ensuite le corps du roi dans le ruisseau du moulin et on le porta à Tanjtakh, qui le fit embaumer et lui rendit les honneurs dus à son rang.

Les califes qui succédèrent aux rois mages aimaient • à s’entourer du plus grand luxe et, dans leurs magnifiques palais, les cassolettes formaient une partie indispensable de l’ameublement. Ils portèrent ce goût

L’ORIENT

partout où les conduisit leur génie de conquêtes, et les cours de Grenade, de Séville, de Cordoue, furent aussi prodigues en parfums que l’étaient celles de Bagdad et de Damas. Abenzoar, Averroès et autres savants chimistes, prêtèrent à la parfumerie l’appui de leur science et firent de l’Espagne une des sources d’où elle se répandit plus tard en Europe.

Les Tartares, quoique moins civilisés, avaient aussi contracté la passion des aromates et, dans l’histoire de Tamerlan par Chérif-êd-dyn A’iy, intitulée Zéfer Nameh ou le Livre de la Victoire, l’auteur décrit souvent les parfums prodigués dans les fêtes que donnait le grand conquérant.

Mahomet, qui connaissait les goûts de ses compatriotes , promettait aux vrais croyants après leur mort tous les plaisirs qui pouvaient flatter leurs sens, ainsi qu’on en jugera par la description suivante du Djennet Firdous ou Jardin du paradis, tirée du Koran :

Quand le jour du jugement arrivera, tous les hommes devront passer sur un pont nommé Al-Sirat qui est plus fin qu’un cheveu et plus tranchant qu’une lame de Damas. Ce pont traverse les régions infernales, et tel dangereux et difficile que ce passage puisse paraître, les justes l’accompliront sans peine avec l’aide du Prophète, mais les méchants, privés de son secours, glisseront et tomberont dans l’abîme prêt à les engloutir.

Après cette première étape, « les hommes de la main droite », comme les appelle le Koran, se désalté-

LE LIVRE DES PARFUMS, reront à l’étang d’Al Cauthar, dont les eaux sont plus blanches que le lait et plus odoriférantes que le musc. Ils trouveront là autant de coupes qu’il y a d’étoiles au firmament, et leur soif sera étanchée pour toujours.

Ils pénétreront enfin au paradis, qui est situé dans le septième ciel, au-dessous du trône de Dieu. Le terrain de ce lieu enchanteur est composé de pur froment mélangé de musc et de safran ; les pierres sont des perles et des hyacinthes, et les palais sont bâtis d'or et d’argent.

Au milieu s’élève l’arbre merveilleux nommé Tuba, qui est si grand qu’un homme monté sur le plus rapide coursier ne pourrait en faire le tour en cent ans. Cet arbre ne donne pas seulement un frais ombrage dans tout le paradis, mais encore ses branches sont chargées des fruits les plus délicieux, d’un goût inconnu aux mortels et qui se penchent complaisamment vers celui qui veut les cueillir.

Les rivières du paradis découlent toutes de l’arbre Tuba; les unes roulent des flots de lait, les autres de miel, quelques-unes même de vin, cette liqueur n’étant pas défendue aux bienheureux.

Pour compléter l’attrait de ce ravissant séjour, des troupes de houris aux yeux noirs 1 viendront recevoir les braves en agitant devant eux des écharpes parfumées et les conduiront dans leur demeure qui se compose d’une perle gigantesque. Ces charmantes

i. Houri vient des

hur al oyoun, les jeux noirs.

L’ORIENT

nymphes réunissent toutes les perfections. Elles ne sont pas faites de chair et d’os comme de simples mortelles, mais du musc le plus pur.

La perspective d’habiter un endroit pavé de musc et peuplé de femmes composées de la même matière paraîtrait sans doute peu séduisante à nos Européens, dont les nerfs délicats peuvent à peine supporter l’arome des fleurs. Il en est qui s’enfuiraient de cette trop odoriférante demeure et demanderaient à repasser le pont d'Al-Sirat; mais les Orientaux ont la tête plus solide, et les senteurs les plus fortes sont celles qui leur plaisent le mieux. Il en est ainsi généralement dans les pays chauds, quoiqu’on serait naturellement porté à supposer le contraire.

Le musc est, du reste, un des parfums les plus estimés dans tout l’Orient. Evla Eflendi raconte qu’à Kara Amed, capitale du Diarbékir, il existe une mosquée, nommée Iparie. qu’on a construite en mêlant au mortier 70 ocques de musc, et comme cet arôme est des plus persistants, l’atmosphère en est constamment imprégnée. D’après le même auteur, la mosquée de Zobeïde à Tauris, qui a été bâtie également avec du musc, répand une odeur très-forte, surtout quand le soleil frappe sur ses murs à demi ruinés.

La rose est aussi fort en faveur auprès des Orientaux, et n’est pas moins recherchée par leurs parfumeurs qu’elle n’est célébrée par leurs poê'tes.

Dès le x e siècle, Avicenne, célèbre médecin arabe, avait trouvé le moyen d’extraire l’arome de

cette charmante fleur, et c’est à lui qu’on doit l’invention de la distillation qui était destinée à procurer tant de jouissance aux odorats délicats.

Cet homme extraordinaire, qui, durant une vie errante de cinquante-huit ans, parvint à écrire une centaine de volumes, dont vingt formaient une encyclopédie générale, eut l’idée de faire bouillir des fleurs dans un vase à tète recourbée en en recueillant la vapeur. Nous reproduisons ici la forme de cet alambic primitif tiré d’un manuscrit arabe-persan de l’an 595 de l’hégire, correspondant à l’an 1x99 de notre ère. C’est également de ce manuscrit qu’est extrait le frontispice de ce chapitre, représentant le laboratoire et l’officine d’un parfumeur-chimiste de cette époque. Ces illustrations offriront sans doute quelque intérêt à nos lecteurs, car nous avons lieu de croire que ce sont les plus anciennes qui existent sur ce sujet.

C’est de la rose à cent feuilles (rosa centifolia ), nommée par les Arabes gui sad berk. qu’Avicenne dis-

L’ORIENT. 185

tilla cette eau délicieuse. Au xn e siècle, l’eau de rose se produisait déjà en suffisante abondance pour que Saladin, à son entrée dans Jérusalem en 1157, s’en servît pour faire laver les parois de la mosquée d’Omar. Elle est maintenant d’un usage général dans tout l’Orient, tantôt servant aux ablutions des coquettes musulmanes, tantôt jaillissant en gerbes odorantes dans la cour du harem, tantôt enfin aspergée en signe de bienvenue sur l’étranger.

Niebuhr, dans sa Description de YoArabie. raconte que les Européens, brusquement accueillis par ce genre de salutation, s’en montrent généralement peu satisfaits , et parfois même s’irritent de ce qu’ils prennent d’abord pour une insulte. Cette

ablution se fait GMaM «“ « Brûle-Parfums arabes.

au moyen d’un vase à col long et étroit nommé gûlabdan, qui, chez les gens riches, est souvent d’or ou d’argent finement ciselé, et dans les maisons ordinaires, de verre ou de porcelaine.

A côté du gûlabdan, nous représentons ci-contre le brûle-parfums arabe qui, d’après Niebuhr, est un vase de bois recouvert d’osier. Il ajoute que dans toutes les visites de cérémonie on dirige la fumée odorante vers

la barbe et les vêtements pour les bien imprégner, et que c’est une manière polie de donner congé à ses hôtes.

Chez les Turcs, les cassolettes sont généralement en métal, comme on le voit sur la planche suivante.

La femme qui porte le brûle-parfums est prise d’une Vue d’un harem par La Mottraye; l’homme, d’une peinture représentant la réception d’un ambassadeur français par le grand vizir.

Tous ceux qui ont visité l’Exposition de 1867 ont remarqué le modèle du palais du Bardo que le bey de Tunis avait fait ériger dans le parc et qui en formait un des plus curieux ornements. Là on pouvait étudier la vie orientale dans tous ses détails en s’épargnant la fatigue du voyage. Là tout était empreint de la couleur locale : l’architecture, l’ornementation,

sieurs gûlabdans et brûle-parfums d’une forme trèsoriginale, comme on en jugera par les spécimens que nous donnons ici.

Les Egyptiens modernes ont deux façons de parfumer leurs appartements : tantôt ils se contentent de jeter de l’aloès, de la cascarille ou du benjoin sur le brasier ( mankal ), tantôt ils brûlent de l’encens dans

LE LIVRE DES PARFUxMS.

le mibkharah de métal ciselé qui sert aussi, comme en Arabie, à parfumer la barbe du visiteur après qu’on l’a dûment aspergé d’eau de rose avec le kumkum, qui répond au gûlabdan des Persans.

Les Égyptiens aiment tant les parfums, qu’ils prennent souvent de l’ambre gris dans leur café et

qu’ils font même vernir l’intérieur de leurs vases à eau avec une résine odorante, afin d’aromatiser l’eau qu’ils boivent 1 .

Les poëtes orientaux font à chaque instant allusion aux fleurs et aux parfums dans leurs vers et leur empruntent souvent de charmantes comparaisons. C’est ainsi, par exemple, que le célèbre Sâdi vante les avantages qu’on retire de fréquenter la bonne société.

Un jour, étant au bain, certain morceau d’argile*

Répandit dans mes mains la plus suave odeur.

Qu’es-tu donc, demandai-je à la boule fragile,

Es-tu l’ambre ou le musc ou quelque rare fleur? —

i. Modem Egyptians par Lane.

z. Boule-d’argile savonneuse employée dans les bains; voir chap. v

L’ORIENT

Je suis un peu de terre et ne vaux pas grand'chose,

Quant au mérite inné, je n’en possède aucun,

Mais j’ai, pour mon bonheur, vécu prés de la rose,

Et c’est a son contact que je dois mon parfum.

C’est à ce même Sâdi qu’on doit le plus beau poème persan qui existe, le Gûlistan, qui signifie Jardin des roses. Avec la vanité naïve qui caractérise les Orientaux, il explique ce titre en racontant qu’ayant vu un de ses amis récolter une abondante moisson de roses, de jacinthes et de basilics, il lui dit: « Jetez ces fleurs qui vous sont inutiles, car elles ne vivent qu’un jour, tandis que je vais composer un jardin de roses qui durera toute l’éternité. »

Hafiz, l’Anacréon des Persans, parle à chaque instant des parfums dans ses Gha\els, et aime à chanter tour à tour, comme le vieillard de Samos, le vin et la rose :

Dans le bosquet clos de haies vives Verse* du vin, joyeux convives,

Fêtez la reine du jardin ;

Voyez sa grâce enchanteresse,

Elle inspire à tous l’allégresse Et répand un parfum divin.

Salut, charmante fleur, étale Ta fraîche et suave pétale,

A vivre tu n’as qu’un instant.

Allons, amis, je vous propose De célébrer encor la rose Que si vite effeuille le temps.

Comme la douce Philoméle 1 , Hafiz à la rose se mêle

1. Les Orientaux prétendent que le rossignol vit au milieu des roses et les défend contre toutes attaques.

Se repaissant de son odeur ;

Et ce dernier chant il adresse A ce gardien plein de tendresse,

De la rose le défenseur 1 .

C’est en Orient qu’il faut chercher l’origine du langage symbolique auquel les amants ont recours pour converser en dépit des jaloux. C’est à tort qu’on appelle ce mystérieux vocabulaire « langage des fleurs », car il se compose de toute espèce d’objets auxquels on attache une signification de convention. On en jugera par le spécimen suivant d’une lettre d’amour turque citée par lady Montague :

Perle.A la plus belle des jeunes filles.

(Sillet. Je t’aime depuis longtemps.

Jonquille ... Aie pitié de ma passion.

Papier.Je suis prêt a m’évanouir.

Poire. Donne-moi quelque espérance.

Savon.Je languis d’amour.

Charbon. .. Puissé-je mourir et te léguer mes années!

Rose. Que tes chagrins deviennent les miens.

Paille. Laisse-moi être ton esclave.

Drap. Ta valeur est inestimable.

Cinnamome. Mais ma fortune est à toi.

Allumette... Je brûle, ma tlamme me consume.

Cordonnet.. Ne détourne pas ton visage.

Cheveux.... Couronne de ma tête.

Raisin. Yeux de mes yeux.

Fil d’or.... Je me meurs — viens vite Et comme post-scriptum :

Poivre. Envoie-moi une réponse.

La signification de chaque objet s’explique, en langue turque, par un vers qui rime avec l’objet lui-

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