‹ Le livre des ParfumsChapitre 28 sur 71 · Haliz. Gha^el II · texte numérisé non relu

Haliz. Gha^el II

L’ORIENT

même, et lady Montague assure qu’on peut s’exprimer ainsi sur toute espèce de sujets, ce qui est fort commode, surtout pour les Orientales, dont l’éducation est fort négligée et qui pour la plupart ne savent pas écrire. En revanche, elles excellent dans l’art de la toilette et de la parure, et leur seule occupation est de chercher à augmenter, par toute espèce de soins et d’artifices, les charmes dont la nature s’est montrée prodigue à leur égard. Aussi l’Orient est-il la patrie des cosmétiques de même qu’il est celle des parfums.

La cosmétique orientale est encore toutefois dans un état de primitivisme qui témoigne de la profonde horreur qu’ont les mahométans du progrès, sous quelque forme qu'il se présente. Ils n’ont pas encore appris ou ne veulent pas apprendre à mettre à profit les divers procédés que la science et la chimie ont fournis 'à la parfumerie, et se contentent d’adhérer fidèlement aux antiques formules transmises de père en fils depuis des siècles.

Nous donnerons à l'appui de cette assertion quelques recettes arabes que nous devons à l’obligeance d’un de nos correspondants, M. A. Chapelié, de Tunis, et dont nous pouvons garantir l’authenticité. Nous y retrouverons les principaux matériaux employés par les Égyptiens et les Romains mêlés à des ingrédients bizarres qui attestent une crédulité superstitieuse.

Nous citerons en première ligne le kohol ou kohl. qui, sous le nom de stem’t, servait aux filles de Pha-

raon à teindre leurs sourcils et noircir leurs paupières, et qui est encore d’un usage universel parmi les femmes de l’Orient, qu’elles soient musulmanes, juives ou chrétiennes. Chez les anciens Égyptiens, ce n’était qu’une préparation d’antimoine ou de plomb, mais la formule arabe est beaucoup plus compliquée.

On introduit un mélange d'alquifoux et de cuivre brûlé dans un citron, que l’on met sur le feu; quand le tout est suffisamment carbonisé, on le pile avec du corail, du santal, des perles fines, de l’ambre, une aile de chauve-souris et un morceau de caméléon. Ce mé- A lange est brûlé de nou¬

veau, réduit en poudre fine et arrosé d’eau de senteur.

Les Égyptiennes modernes, d’après le récit de Lane, qui les a étudiées . à fond, fabriquent leur 1 lcohl avec la fumée pro- Muk-Hutah et MirweJ. duite en brûlant des

amandes ou un encens de qualité ordinaire nommé liban. Un élégant petit sac renfermant le vase de kohl ( muk-hulah), avec l’épingle arrondie (minved) qui sert à l’appliquer, est le compagnon inséparable v . . , h des beautés du Caire, et

(ancien et moderne). il est CUrieUX d’obser-

ver la ressemblance qu’offrent leurs yeux ainsi enca-

drés avec ceux que représentent les peintures antiques.

Le batikha. poudre pour le teint, qui s’emploie dans tous les harems pour blanchir la peau, se prépare de la manière suivante :

On prend de la farine de haricots, de pois chiches, de lentilles et de fèves, qu’on mélange avec des couris (petits coquillages venant des Indes), du borax, du riz, du marbre blanc, du cristal, des tomates, des citrons, des œufs et des helbas, graines amères qui croissent en Égypte, et on renferme le tout bien pilé dans l’intérieur d’un melon dont on pétrit la chair et les graines avec les autres ingrédients, puis on l’expose au soleil jusqu a dessiccation complète, après quoi on le pulvérise *.

Une formule non moins bizarre est celle du sebgha, teinture employée pour les cheveux et la barbe, auxquels elle donne un noir de jais. Il se compose de noix de galle frites dans de l’huile et roulées dans du sel, auxquelles on ajoute des clous de girofle, du cuivre brûlé, du minium, des herbes aromatiques, des fleurs de grenadier, de la gomme arabique, de la litharge et du henné. On délaye ce mélange réduit en poudre dans l’huile qui a servi à frire les noix, et on l’applique sur la tête en se couchant.

Puis nous avons les pastilles d’ambre nommées kourss, qui servent à parfumer le linge, à brûler dans des cassolettes et à former des chapelets que les fem-

i. On sera frappé de la ressemblance qu'offrent ces préparations avec celles dont parlent Pline et Ovide. (Voir chap. vi.)

mes tournent dans leurs doigts pendant des heures entières, s’enivrant de leurs senteurs; le hemsia, qui équivaut à notre pâte d’amandes pour remplacer le savon; le souek, poudre d’écorce de noyer qui donne aux dents une blancheur éclatante; le termentina, pâte faite de térébenthine épaissie qui sert à épiler, en l’étendant sur la peau et l’arrachant ensuite avec les poils qu’elle entraîne. Cette opération doit être fort douloureuse, mais elle est peut-être encore préférable à l’action caustique du rusma, autre cosmétique épi— latoire qui opère en brûlant.

Le cosmétique employé le plus généralement, toutefois, est le henné, dont nous avons déjà parlé et qui, comme le lcohl, était également en usage parmi les Égyptiens et les Hébreux.

On prend les feuilles desséchées du Lawsonia inermis 1 réduites en poudre verdâtre ; on en fait une pâte avec un peu d’eau, et on l’applique sur la peau en l’enveloppant de bandelettes de toile ; au bout de deux ou trois heures, il se produit une couleur

i. Plante tinctoriale qui abonde en Orient et surtout en Syrie et dans le Saïd. (Voir le chap. in.)

L’ORIENT

d’un jaune rougeâtre, qui résiste à des lavages réitérés.

En Turquie, cette teinture ne s’emploie que pour les ongles; en Égypte, on s’en sert également pour la paume des marns et la plante des pieds; quelques élégantes se teignent aussi les doigts en s’attachant un fil à chaque phalange de manière à former trois

ronds séparés ; d’autres epfin, recherchant un contraste encore plus frappant, passent sur les endroits teints par le henné une com¬

position de noir de fumée, de chaux et d'huile de

lin qui les rend du plus bel ébène.

Les illustrations que nous reproduisons ici, et qui

sont empruntées au livre de Lane, donneront une idée de la bizarrerie de ces dessins. Les femmes de la basse classe, qui n’ont pas de temps à donner aux longues opérations du henné, se contentent de tracer sur leurs pieds et leurs mains, parfois aussi sur la figure, le bras et le sein, des orne¬

ments indélébiles en se ta- Égyptienne tatouée.

touant au moyen de piqûres d’aiguilles sur lesquelles

i 9 6 le livre des parfums.

on frotte ensuite de l'indigo si l’on veut une nuance bleue, ou des feuilles de trèfle pilées si on la désire verte; leurs mains offrent par ce moyen un mélange d’ivoire et d’ébène dont elles sont très-fières.

Les hommes emploient aussi quelquefois, à l’exemple, disent-ils, de leur prophète, le henné pour donner à leur barbe de beaux reflets dorés. En Perse, le cheval de parade du schah a son poil blanc teint de henné sur les jambes, le ventre et le bout de la queue.

Le henné est également estimé pour la beauté de ses fleurs qui balancent leurs gracieux panaches blancs mélangés de jaune sur une tige dont le rouge vif tranche sur le vert sombre des feuilles. Ces fleurs répandent un arôme si délicieux que les femmes en parent leur tête et leur sein, les emportent au bain ou en décorent leurs appartements. On en fait à Tunis un parfum exquis.

Outre le but d’ornement, les Arabes attribuent à la plupart de ces préparations des qualités hygiéniques. Ainsi le kohl est, suivant eux, un remède souverain contre les ophthalmies si fréquentes dans ces climats, et le henné passe pour guérir parfaitement les crevasses de la peau.

Tel peu disposé que nous soyons à admettre la supériorité de ces cosmétiques, nous devons cependant faire une exception en faveur du schnouda, que les femmes emploient pour ranimer le coloris de leur teint. Cette crème, qui est composée de benjoin sublimé, agit comme stimulant léger sur la peau et

L’ORIENT. 197

donne, pendant quelques lieures, des couleurs parfaitement naturelles sans offrir les inconvénients qu’on reproche assez justement aux fards européens.

Grâce à l’usage constant de ces cosmétiques, les femmes préservent généralement leur beauté jusqu’à

un âge avance. Sans doute leur vie exempte de soucis contribue beaucoup à ce résultat, mais il faut admettre que les soins qu’elles prennent de leur personne en sont principalement la cause, et c’est aussi l’opinion de tous les voyageurs qui ont visité ces contrées.

« En aucune partie du monde, dit Sonnini dans

L ORIENT

charmes, forme l’objet de leur constante attention; rien, en un mot, n’est négligé, et les détails les plus minutieux se succèdent avec une scrupuleuse exactitude. Tant de soins ne sont pas perdus. Nulle part les femmes ne sont plus uniformément belles ; nulle part elles ne possèdent mieux le talent d’aider la nature, nulle part, en un mot, elles ne sont plus habiles ou plus exercées dans l’art d’arrêter les progrès du temps, art qui a ses principes et une grande variété de recettes pratiques. »

Les soins de la toilette sont du reste, pour ainsi dire, un article de foi pour les musulmans, car la loi de Mahomet prescrit des ablutions, cinq fois par jour. Tout vrai croyant doit se laver la tête, les mains jusqu’aux coudes et les jambes jusqu’aux genoux, et lorsque, au milieu du désert, l’eau lui manque, il doit la remplacer par du sable fin.

Le bain, une fois par semaine, est également recommandé aux fidèles; mais, outre l’accomplissement d’un devoir religieux, les Orientaux y trouvent encore leur principal délassement. La philosophie sensuelle du Coran a atteint pleinement le but qu’elle se propose, l’alliance perpétuelle de la salubrité et du plaisir.

Le bain remplace dans l’Orient les théâtres, le bal, le concert, le cercle, en un mot, tous les divertissements des Occidentaux, qui sont étrangers à leurs mœurs.

Aller au bain pour les hommes et surtout pour les femmes signifie y passer une journée entière, y déjeu-

ner, y dîner, y dormir, y fumer, y causer, y prendre le café et les sorbets, y jouir enfin du kief } ce délicieux farniente auquel les Orientaux aiment tant à s’abandonner, perdus dans de douces rêveries. On s’y ren-

Bain public à Constantinople.

contre comme en Europe, on se retrouve dans les jardins publics ou dans les soirées; c’est là que se font les présentations qui ont lieu chez nous dans les salons, et lady Montague raconte qu’elle fut ainsi introduite à la jeune femme d’un pacha, qui se trouvait dans le plus simple appareil.

Les gens riches ont leurs bains particuliers, mais ils préfèrent généralement se rendre aux bains publics, qui sont de magnifiques édifices rappelant par leurs proportions grandioses les thermes antiques.

L’ORIENT

Les plus beaux bains de Constantinople sont ceux de Mahmoud et des Archers.

Nous empruntons à un intéressant ouvrage de M. Duckett 1 sur la Turquie la description suivante des bains orientaux, qui rappelle un peu ceux de l’ancienne Rome :

« Les tellaks (garçons de bains) font passer successivement les baigneurs dans deux étuves sèches et chauffées par des souterrains construits en brique ; des fontaines y coulent sans cesse, et l’eau qu’elles répandent se volatilise aussitôt et chargeT’atmosphère d'un épais nuage blanc. La température de la seconde étuve est poussée jusqu’à 35 ou 40 degrés. Aussitôt que la transpiration s’est établie et que les membres se couvrent de sueur, commence l’opération du massage. Après avoir étendu leurs pratiques sur une table de marbre, ils leur pétrissent les muscles et la chair et font craquer toutes les jointures, puis avec un gantelet en poil de chameau ils leur étrillent le corps entier jusqu’à ce que l’épiderme devienne rouge; un déluge d’eau tiède est alors versé sur les patients, que l’on savonne ensuite avec de longs flocons d’étoupe, Rien ne délasse autant que ces bains. » RJ P e -

En Egypte, la toilette s’achève au moyen d’une râpe de terre cuite qu’on promène sur tout le corps et principalement sur la plante des pieds.

Page 1