Le nuage messager
L’EXTREME ORIENT
parfumer les cheveux, se reposera sur les terrasses embaumées par les fleurs, où de folâtres jeunes filles marquent d’une teinte rougeâtre l’empreinte de leurs pieds. »
Puis un peu plus loin il décrit ainsi la parure des Indiennes : « Le pollen des fleurs du loghra donne un air de pâleur à la beauté des femmes, qui tiennent pour jouet un lotus à la main et portent le jasmin fraîchement éclos tressé dans leurs boucles noires, le frais kouravaka noué dans le ruban qui attache leur chevelure sur la cime de la tête, le cadamka sur la séparation des cheveux au milieu du front, et la fleur de ciricha pendue en girandole au bas d’une oreille charmante... La route des amantes pendant la nuit est révélée par des fleurs de mandârâs ou des nélumbos, que le trouble de la marche fait tomber de leurs cheveux. »
Presque à chaque strophe de ce poème on trouve des allusions aux fleurs, aux parfums ou aux cosmétiques connus des Indous.
Tantôt on parle des rochers embaumés des senteurs que le musc y dépose au milieu des chevrettes couchées, tantôt des fontaines odorantes et des jasmins s’entrelaçant en haies vives, tantôt enfin des yeux de gazelle des femmes où brille le kohol.
Le Livre des lumières (cdnvari-î-Suhailî), version persane des apologues indiens de Bidpay ou Pilpay, fournit aussi d’abondantes preuves de l’antiquité des parfums dans l’Inde. Les plus charmantes images sont
empruntées aux fleurs et aux aromates; on en jugera par les fragments suivants pris au hasard :
« La vertu comme le musc répand partout sa bonne odeur, lors même qu’on ne peut la voir. »
« La jeune fllle entra dans la chambre du roi avec une figure semblable à un bouton de rose éclos sous le souffle de la brise du matin et avec des boucles ondoyantes comme la jacinthe entourée de musc. »
« Ton épée bleuâtre montre sa trempe sur la lame comme la violette couverte de gouttes de rosée. » « Notre cœur gémit sous l’épine de l’oppression, mais nous espérons encore cueillir la rose de nos souhaits dans le jardin du bonheur. »
« La jacinthe se crispait d’envie envoyant les boucles de sa chevelure, et la rose pleurait des larmes de jalousie en contemplant ses joues. »
« Quand la rose brille de tout son éclat, le rossignol fait retentir le bocage de ses chants, mais sitôt qu’elle est flétrie, il devient muet; ainsi l’homme abandonné de la fortune se voit délaissé par ses amis.»
« Ses boucles ondoyantes tombant sur son cou d’argent semblaient des jacinthes entremêlées au jasmin; ses cheveux sombres comme la nuit contrastaient avec son visage brillant comme le jour. »
La description suivante d.’une jeune fille frappée parla maladie est un bon spécimen de la poésie orientale.
« Soudain l’infortune s’étant abattue sur ce cyprès aux joues de rose, elle pencha sa tête sur l’oreiller
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de la souffrance, et la tige du safran vint remplacer la rose de Damas dans le jardin de sa beauté; le jasmin de son teint perdit tout son éclat, et la jacinthe de ses cheveux musqués se détendit sous le poids de la fièyre. »
Nous terminerons nos citations par ce ravissant tableau d’un paysage indien :
« Sur un tapis de gazon semblable aux prairies du paradis, la violette s’élevait mêlée à la rose comme les tresses séduisantes d’une belle; les jacinthes s’enlaçaient aux tulipes et ressemblaient aux boucles parfumées de civette d’une jeune fille aux lèvres de miel. Le saule du Tabaristan s’était revêtu de son soyeux manteau de carmin, et le cyprès était surmonté de sa coiffure couleur de pistache. Le zéphyr chargé de parfums allait murmurer au reste du monde les secrets des suaves plantes de ce jardin, et les discours du rossignol vantaient aux habitants des demeures éternelles l’incarnat et l’arome de la rose. »
Chez les Indiens comme parmi nous c’est cette dernière fleur qui porte le sceptre du royaume floral. La rose à cent feuilles ( goûl ) 1 atteint sa plus grande perfection dans les vallées du Kachmyr; la rose blanche musquée ( nàsrin ) donne aussi un trèssuave parfum.
Vient ensuite le jasmin, que les poè'tes indous appellent « le clair de lune du bocage. » Outre le jasmin
i. Le mot goûl signifie fleur. Ce qui indique assez que la rose est pour eux la fleur par excellence.
ordinaire ( yasmyn ), on en cultive deux espèces fort odorantes : le jasmin à grandes fleurs ( chambéli ) et le jasmin sambac (bêl).
Les autres fleurs indiennes les plus remarquables sont le lis (sôsan), le lotus ( padom ), le pandane odorant ( keora ), la frangipane (gûl-achîn), la tubéreuse ( châb-bô ), le narcisse ( nargis ), le champâc ( champà ), le henné (hitta), le Thenix dactilifera (kurna ), le mimusops elengi (boukoul) et le manguier (chuta) *.
C’est cette dernière fleur qui sert à acérer les flèches du dieu Kâma, le Cupidon indien. Monté sur un perroquet et tendant son arc d’une corde composée d’abeilles, il décoche ses traits avec autant de cruauté que son confrère européen. Son carquois est garni de cinq flèches toutes à tête de fleur, et, malgré la faiblesse apparente de cette arme, bien dur est le cœur qui peut résister au dernier de ses traits.
Ce n’est pas à ce seul usage du reste que sert la
i. on trouvera plusieurs de ces fleurs représentées dans le frontispice du chap. xn.
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fleur du manguier. On en fait des guirlandes dont on orne les statues de Vichnou dans les pagodes. Chaque dieu a une fleur qui lui est propre, et des marchands nommés sattanis stationnent à l’entrée du temple et vendent aux fidèles les fleurs qui leur sont nécessaires pour leurs offrandes.
Outre les fleurs, on présente encore à la divinité des plantes et des racines aromatiques, parmi lesquelles
Mariage in4ou.
figure en première ligne le nard ( jatamansi ), que nous avons décrit dans un chapitre précédent. C’est le nard fraîchement cueilli et mélangé de musc, de benjoin et d’aloès que les brahmanes brûlent généralement sur leurs autels.
Nous retrouvons encore les parfums et les fleurs dans les cérémonies des mariages indous.
Les époux se réunissent sous un dais nommé pendal, éclairé par une multitude de lampes et orné d’une profusion de fleurs 1 . Le brahmane vient s’accroupir auprès d’eux, et, après avoir récité de longues prières, consacre leur union en jetant sur leurs épaules une poignée de safran mêlée de farine de riz, tandis que le mari présente à la femme une petite image d’or qu’elle doit porter au cou en signe d’alliance. Dans un coin, un brasier nommé oman contient le feu sacré, qu’on alimente en y jetant sans cesse du bois de santal et de l’encens.
On déploie un grand luxe de parfums aux funérailles des gens riches. Comme chez les Grecs et les Romains, on brûle les corps sur des bûchers formés de bois odorants en les arrosant d’huiles de senteur pour activer la combustion. Avant que le gouvernement anglais n’eût aboli la coutume barbare des Suttis, les veuves, entraînées par l’affection ou forcées par l’usage de périr dans les flammes avec le corps de leurs maris, avaient au moins la satisfaction de mourir, comme Sardanapale, dans des tourbillons de fumée aromatique.
C’est aussi dans les nombreuses fêtes religieuses des Indous que les parfums jouent un grand rôle.
i. Cet emblème, qui symbolise l’habitation ensemble, se retrouve encore de nos jours chez les israélites et même chez les catholiques, sous la forme atténuée du poêle.
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A la fête de Mariatta, des religieux nommés poutcharis se frottent d’un onguent composé de safran et distribuent des baguettes odoriférantes dont le santal forme la base.
Pour célébrer la déesse Dêbrodi, les faquirs, couronnés de fleurs, brûlent de l’encens sur des charbons ardents, qu’ils tiennent dans la main sans paraître en éprouver la moindre douleur.
A la fête du Holi, qui inaugure le retour du printemps, les Indous se jettent l’un à l’autre des poudres
Gund’hî, parfumeur indou.
parfumées avec divers aromates et arrosent les passants avec des eaux de senteur teintes de safran ou de carthame.
Une pareille coutume s’observe dans l’empire bir-
inan le i el ' avril, qui commence leur année. On s’inonde d’aspersions destinées à laver toutes les impuretés de l’année précédente. Les gens riches emploient à cet usage de l’eau de rose mélangée de bois de santal en poudre.
Il est facile de conclure de ce qui précède qu’il se fait un grand commerce de parfums dans l’Inde. Le parfumeur indigène, nommé gund’hî, appartient à la caste des choulies. Ce n’est pas, comme son confrère européen, à l’aide d’une brillante vitrine qu’il attire le chaland : quelques sacs contenant des bois, racines et poudres aromatiques, et deux coffres où sont renfermés les objets les plus précieux, forment tout son magasin, qu’il établit sur la place publique et transporte de village en village. Outre les produits dont nous avons parlé, il débite encore une grande quantité de ces pommades colorées qui servent à former des signes hiératiques sur la figure, les bras et la poitrine. Les adorateurs de Vichnou tracent horizontalement sur leur front une ligne rouge et jaune; les sectaires de Chiva ont la même ligne en sens vertical ; d’autres se distinguent par un cercle rouge au milieu d’un jaune 1 .
C’est aussi en plein air que le barbier indou exerce son industrie. Armé d’un petit miroir d’acier, d’une moitié de coco servant de plat à barbe, d’un
i. A l’Exposition de 1867, il se trouvait dans la collection indienne un grand nombre de ces pommades de diverses couleurs et toutes fortement parfumées de santal et d’autres essences.
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cure-oreilles, d’un ciseau et d’un rasoir d’aspect assez formidable, il s’établit au pied d’un arbre et vaque à tous les soins de la toilette de ses clients avec une
dextérité qu'on n’attendrait pas de la forme primitive de ses instruments.
Le rasoir indou que nous représentons ici se trouve dans l’intéressante collection de M. S. Henry Berthoud, et appartenait probablement à quelque riche rajah ; le barbier en emploie un de même forme, mais plus simple ; dans quelques pays même, il rase avec une petite hache ou un morceau de verre cassé.
Nos remarques se sont bornées jusqu’à présent à la population indoue, et, quoiqu’elles puissent s’appliquer aussi en partie aux musulmans, ces derniers ont
gardé en outre quelques coutumes qui leur sont propres et que nous trouvons décrites très-minutieuse¬
ment dans le Qanoûn-e-Islam, livre fort curieux composé par Jaffur Chérif, natif du Décan.
Cet ouvrage contient une foule de prescriptions re-
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ligieuses dans lesquelles les parfums figurent sans cesse. Dans toutes leurs cérémonies, ils brûlent un encens nommé oûd , contenant du benjoin, de l’aloès, du santal et du patchouly, et l’encensoir (oûdsoç) est à chaque instant mis en réquisition, soit pour saluer la. naissance d’un enfant, ou pour offrir un dernier hommage aux morts.
Ils ont naturellement emprunté la plupart de ces coutumes aux Arabes leurs ancêtres, et nous craindrions, en les décrivant plus longuement, de nous répéter. Disons cependant quelques mots de leur forme d’exorcisme, qui se nomme dawut et qui s’opère principalement au moyen des parfums.
Avec un onguent nommé sundul. dont le santal forme la base et qui sert aussi à une foule d’autres usages, on trace sur une planche une figure magique représentant l’esprit malin et chargée de mots et de chiffres cabalistiques; puis on fait asseoir le possédé au centre de cette image, on lui récite des prières, et on lui brûle sous le nez de l’encens, qu’il doit aspirer fortement. Il paraît que le diable, comme beaucoup de petits maîtres, n’aime pas les parfums, car il s’enfuit aussitôt. Nous donnons ci-contre un spécimen de ces figures tirées du Qanoûn-e-Islam.
Nous trouvons dans le même livre la description du singardan, ou sac de toilette que le fiancé offre à la femme de son choix. Ce nécessaire doit contenir, entre autres choses, un pandan. ou boite où l’on met le bétel, pâte aromatique que mâchent les Orientaux,
2a6 LE LIVRE DES PARFUMS.
un flacon d’essence de roses, un peigne, un miroir, un goûlabpach, avec lequel on asperge les visiteurs d’eau de rose, une boîte d’épices, une autre de mîsî, poudre de noix de galle et de vitriol pour noircir les dents, puis enfin un étui renfermant du soûrma pour colorer les paupières, et du kajttl pour donner une teinte foncée aux sourcils.
Le kajul s’emploie de la même façon que le kohl égyptien, dont nous avons parlé, mais le soûrma se place à l’intérieur des paupières, et voici la curieuse tradition qui se rattache à ce cosmétique.
Lorsque Dieu commanda à Moïse de se rendre sur le mont Sinaï (Koh-e-Toor) pour se montrer à lui, l’aspect du visage céleste que le prophète entrevit à travers le trou d’une aiguille le fit évanouir; quand il revint à lui, la montagne était embrasée, et il se hâta d’en descendre; puis le Sinaï, s’adressant à l’Éternel, s’écria : « Quoi! je suis la.plus petite de tes montagnes et tu m’as livrée aux flammes! «Alors l’Éternel dit à Moïse : « A partir de ce jour, toi et ta postérité vous réduirez en poudre la terre de cette montagne, et vous en frotterez vos yeux. » Depuis cette époque, le soûrma est en usage parmi les musulmans de l’extrême Orient, et celui qui se vend dans les bazars de l’Indoustan passe pour être de la terre du mont Sinaï.
Parmi les parfums cités dans le Qanoûn-e-Islam, nous trouvons encore 1 ’abtr, poudre composée de santal, d’aloès, de curcuma, de roses, de camphre et de civette, qu’on répand sur la figure, le corps ou les ha-
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bits; le chiksa, autre poudre contenant de la farine de moutarde, du fenugrec, du henné, du santal, du patchouly, du vétivert, de l’anis, du camphre, du benjoin et une foule d’autres épices; Y uggur-kî-buttî , pastille de benjoin et d’encens ; Yurgujja, pommade à base de sailtal, d’aloès, de rose et de jasmin, et une poudre à dent nommée munjun, qui est un mélange d’écorces d’amandes calcinées, de cendres de tabac, de poivre noir et de sel.
Il y a fort longtemps que l’eau de rose est connue aux Indes. C’est à Ghazepour, sur les bords du Gange,
qu’est le centre de cette fabrication. Dans un alambic de forme primitive on place une quantité de feuilles de rose fraîchement cueillies, et par une distillation
fort simple on obtient l’eau de rose, qui sert à une foule de cérémonies religieuses aussi bien qu’aux usages de la vie privée. Parfois on ajoute aux feuilles de rose de la raclure de bois de santal ou une des variétés de l’herbe connue sous le nom d’andropogon pour en augmenter le rendement ; mais c’est toujours aux dépens de la qualité.
La découverte de l’essence de rose est beaucoup plus récente, ayant eu lieu sous le règne de Djihanguîr en l’an 1021 de l’hégire, ou 1568 de notre ère.
Comme cette essence est probablement la première qui ait été faite, nous donnerons à ce sujet quelques détails tirés des auteurs orientaux.
Ce fut pendant une fête brillante donnée à l’empereur duMogol par Nourdjihân-Beygum (Lumière du monde), sa sultane favorite, que le hasard amena cette précieuse découverte. La princesse, se promenant avec son royal époux, au bord d’un petit canal d’eau de rose qui serpentait à travers ses jardins, remarqua une mousse légère qui s’était formée à la surface de l’eau. On recueillit cette mousse et on reconnut que c’était le parfum le plus suave et le plus pénétrant qu’on eût jamais obtenu, en un mot, l’essence de rose.
L’écrivain Mohammed-Hâchem, dans son histoire des Grands-Mogols, confirme cette anecdote et dit que ce parfum, qu’on nomma d’abord essence de Dji— hanguîr, fut découvert pendant les fêtes du nouvel an. Il ajoute que jusqu'au commencement du règne d’Aurengzèbe, son prix était de 80 roupies le tôlah ( plus
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de 700 francs l’once), tandis que de son temps elle ne se vendait que le dixième de cette somme; cette baisse de prix ne pouvait du reste s’attribuer qu’à l’altération de la qualité, car l’essence de rose pure se vend encore, à Ghazepour, 150 francs Fonce.
Kâmgar-Hossein, dans son livre intitulé Maâcer Djihan guîri, place la découverte de l’essence de rose à la même époque, mais prétend qu’elle est due à la mère de Nourdjihân-Beygum et que l’empereur l’en récompensa en lui offrant un collier de perles valant trente mille roupies.
UoAjrin QAkbéri. composé sous le règne d’Akbar, père de Djihanguîr, nous prouve encore très-clairement que l’essence de rose ne fut connue que du temps de ce dernier monarque, car dans un chapitre de ce livre intitulé « Règlements pour la parfumerie », on ne fait aucune mention de cette essence, quoique la rose figure souvent dans les parfums destinés au souverain ou à son harem.
Une anecdote qu’on raconte de ce même Akbar montre la valeur qu’on attachait aux parfums à cette époque. Un jour l’empereur se fit peser dans des balances en faisant mettre sur l’autre plateau son poids en or qu’il distribua parmi les assistants ; une seconde fois ce fiit avec de l’argent, et une troisième fois avec des parfums, qu’il répartit avec la même libéralité.
L’essence de rose se nomme en indoustani ather goûl, ou simplement ather, essence, comme étant la première des essences. On distille toutefois aux Indes
d’autres fleurs telles que le keora, le champac, le sambac ou bayla, le boukoul, etc., dont nous avons déjà parlé. Il est fâcheux toutefois que l’addition presque générale de copeaux de bois de santal, pour en faciliter la distillation, leur donne à toutes le même arôme écœurant.
Outre ces essences, les Indiens tirent aussi des huiles parfumées des fleurs par le procédé suivant : ils placent dans une caisse carrée des couches alternatives de fleurs et de graines de sésame ; puis, après les avoir laissées en contact pendant vingt-quatre heures, ils obtiennent des graines, au moyen de la pression, une huile qui a tout le parfum de la fleur.
Ces huiles sont d’un grand usage pour adoucir les chevelures abondantes, mais un peu rudes, des femmes. Après en avoir enduit leurs noires tresses, elles les couvrent de fleurs et de bijoux ; et sans la bague dont elles s’ornent parfois le nez, qui est aussi disgracieuse qu’incommode , ces brunes beautés pourraient rivaliser d’élégance et de charme avec leurs blanches sœurs d’Europe.
Ce sont surtout les devedaschies, mieux connues sous le nom portugais de bayadères 1 , qui donnent
i Builadeira, danseuse.
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le plus de soins à leurs cheveux. Suivant Haafner elles emploient pour les lisser une racine aromatique nommée pieschtok ; qu’on coupe par petits morceaux et qu’on fait bouillir dans de l’huile de coco.
La description suivante de ces célèbres danseuses, empruntée à ce voyageur, pourra intéresser nos lectrices:
« Leurs cheveux, qui sont noirs comme du jais, ont l'éclat d’une glace par l'huile aromatique dont elles les enduisent, et leur descendent en une grosse et longue tresse jusqu’aux hanches. Elle les ornent de plus de petites plaques rondes d’or, qu’elles disposent artistement à des distances égales, et le bout de la tresse est garni d’une houppe de soie et d’or filé. Sur le sommet de la tête brille une tschormka 1 qui est un disque d’or de la grandeur de la paume de la main. Les cheveux sont partagés en deux parties égales sur le front, d’où tombent le long des tempes, derrière les oreilles, quelques chaînettes d’or dont les bouts vont se perdre dans la grande natte. »
Il ajoute qu’elles se noircissent les bords des paupières avec une composition d’antimoine nommée tshokko et se fardent le visage et le cou et les bras, non avec du rouge et du blanc, mais avec la poudre du safran indien, qui est d’un beau jaune et d une odeur fort agréable.
C’est aussi, d’après Dumont d’Urville, le genre de fard qu’emploient les femmes javanaises pour aviver
i. Cet ornement répond au kurs des Égyptiennes décrit dans le chapitre précédent.
les tons dorés que la nature a donnés à leur peau. Ce teint orangé est célébré dans leurs poésies, comme celui de nos dames est comparé aux lis et aux roses dans nos madrigaux, et les cosmétiques à base de safran sont en grande vogue dans ce pays.
On jugera par le portrait suivant d’une belle Malaise que les poëtes javanais sont aussi amoureux d’hyperboles que leurs confrères indous :
« Son visage a l’éclat de la lune, le soleil est éclipsé par sa présence, elle en a dérobé les rayons. Elle est tellement belle qu’on ne peut décrire sa beauté; rien ne manque à sa taille, ses cheveux lorsqu’ils sont dénoués tombent jusqu'à ses pieds en boucles noires et ondoyantes. Ses yeux sont étincelants, son nez est aquilin, ses dents sont noires, brillantes et bien rangées; ses lèvres sont de la couleur de l’écorce du mangoustan, ses joues ressemblent à un fruit arrondi ; ses bras sont comme un arc, ses doigts longs et flexibles ressemblent à l’épine de la forêt, ses ongles sont des perles, sa peau est d’un jaune éblouissant, son pied est aplati sur la terre, sa démarche est majestueuse comme celle de l’éléphant. »
Nous doutons beaucoup que cette dernière métaphore passe pour un compliment aux yeux d’une Parisienne, mais la grâce est chose de convention, et les idées qu’on s’en fait ne sont pas les mêmes dans tous les pays.
Suivant les récits du capitaine Cook, toutes les
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femmes de l’archipel indien donnent de grands soins à leur toilette, et sont folles de fleurs et de parfums. Elles ont généralement de fort beaux cheveux, dont elles forment sur le sommet de leur tête une espèce de tresse qu’elles attachent avec une élégante épingle; au milieu de cette tresse s’épanouit un bouquet des fleurs les plus suaves; le jasmin d’Arabie est agréablement entremêlé aux étoiles d’or du bonjer-tanjong, et le vandd marie ses blanches corolles aux grappes jaunâtres du kanonga *. Les fleurs figurent aussi à profusion sur les vêtements et dans les appartements et on y joint souvent les feuilles odorantes d’une plante nommée pandang (bromelia sylvestris ). Quand les fleurs viennent à manquer, on parfume les habitations en brûlant des bois et des résines de senteur. Tous les habitants mâchent constamment du bétel et les gens riches y ajoutent des aromates pour donner à leur haleine une odeur agréable.
Avant d’aborder la Chine et le Japon, nous jetterons un coup d’œil en passant sur quelques pays intermédiaires.
Au Thibet nous trouvons encore les fumigations en usage dans les rites sacrés ; mais à défaut de l’encens et du benjoin, que ne produit pas ce climat, on emploie des branches de genièvre qu’on brûle dans un grand autel de forme conique nommée songboom , qui rappelle un peu nos fours à chaux. On