Shakespeare
les veines, des émotions pleines de tendresse débordent du cœur; noyée dans une douce contemplation, l’âme retrouve les lointains souvenirs et s’abandonne à des rêves de bonheur; mais, fugitives comme les suaves effluves qui les inspirent, ces impressions ne durent que ce que durent les rêves ; bientôt, hélas ! aux beaux jours succèdent les frimats; semblable à une jeune fille qui devient un jour matrone, la fleur se transforme en graine, et si un art mystérieux ne se chargeait de recueillir son arôme dans toute sa force et sa fraîcheur, l’odorat serait privé pendant bien des mois de ses plus exquises jouissances.
On vit bientôt pâlir les roses du rivage,
Mais on avait cueilli quelques fleurs avec soin,
Et leur suc distillé reçut en apanage
Les senteurs de l’été, lorsque l'été fut loin ». »
S’emparer de cette vapeur déliée qu’exhalent la rose et ses sœurs, prolonger son existence en l’associant à des bases fixes et durables, la présenter ensuite sous une forme séduisante au sens le plus raffiné : tel est le but, tel est le triomphe de «l’art du parfumeur », comme le nomme la Bible.
Ce titre appliqué à la Parfumerie paraîtra peutêtre ambitieux, et pourtant il n’est pas besoin de s’appuyer sur le témoignage antique et vénéré des saintes Écritures pour prouver qu’elle y a des droits. De même que le premier musicien tâcha d’imiter avec
i. Thomas Moore.
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un roseau les chansons des oiseaux, de même que le premier peintre retraça à l’aide d’un pinceau les images qu’il voyait se refléter dans l’onde, le parfumeur ne cherche-t-il pas à copier la nature dans une de ses œuvres les plus gracieuses? ne fait-il pas revivre des senteurs que sans lui la brise eût emportées dans l’espace? n’arrive-t-il pas en combinant diverses odeurs, comme des couleurs sur une palette, à reproduire fidèlement les arômes des fleurs qui, rebelles à ses efforts, refusent de lui abandonner l’essence éthé— rée formant leur base? Pourquoi donc ne lui donnerait-on pas le nom d’artiste s’il parvient à approcher de la perfection de ses charmants modèles?
Les premiers parfums furent obtenus en brûlant des résines et des bois aromatiques, ainsi que l’indique suffisamment le nom parfum (per fumum, à l’aide de la fumée ), et cette découverte, due au hasard comme presque toutes les autres, eut sans doute lieu en Arabie, cette terre classique des parfums où
« Des milliers d’arbrisseaux distillent en pleurant La myrrhe précieuse et le baume odorant. »
Avec le touchant instinct de reconnaissance qui poussait les peuples primitifs à offrir à leurs divinités les prémices de tous les produits de la terre, les parfums servirent d’abord d’holocauste et furent bientôt considérés comme le mode de sacrifice le plus agréable à celles qu’ils adoraient.
L’Arabe, à l’imagination ardente et mystique,
crut sans peine que ses vœux arriveraient plus vite au séjour immortel portés sur les nuages d’encens qu’il voyait s’élever de la pierre de l’autel et disparaître lentement dans les régions de l’infini, tandis que ces enivrantes vapeurs le jetaient dans une religieuse extase.
Les parfums entrèrent dans les rites de toutes les religions et nous les retrouverons en usage sur les autels de Zoroastre comme sur ceux de Confucius, dans les temples de Memphis comme dans ceux de Jérusalem.
Non contents de les admettre dans l’exercice de leur culte, les Grecs en avaient fait l’apanage spécial des dieux et le signe distinctif de leur présence. Homère, lorsqu’il décrit l’apparition d’une divinité, ne manque jamais de parler de l’odeur d’ambroisie qu’elle répand autour d’elle, et, dans une tragédie d’Euripide, Hippolyte mourant s’écrie : « O Diane, chaste déesse, je sais que tu es près de moi, car j’ai reconnu ton céleste arôme. » Iris, la blonde messagère des dieux, laisse flotter dans les
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nuages son écharpe aux mille couleurs, de laquelle s’exhalent de douces senteurs qui remplissent l’atmosphère, et Junon se baigne dans une précieuse essence réservée aux immortels.
Les parfums furent donc consacrés d’abord, comme nous le disons, aux cérémonies religieuses, mais on reconnut bientôt qu’en combattant tout principe délétère, ils éloignaient la destruction, et que leurs émanations avaient une action directe et bienfaisante sur l’organisme. On les appliqua à la conservation de la beauté qu’ils rendaient plus séduisante, et de ce jour l’art du parfumeur eut un double but : reproduire, nuancer, varier à l’infini les mille senteurs que crée la nature pour la délectation de notre odorat, et composer des cosmétiques 1 pour préserver les attraits de la femme dans toute leur fraîcheur, et les défendre vaillamment contre les attaques de ce rude adversaire qu’on nomme le Temps.
L’histoire'des parfums est, en quelque sorte, celle de la civilisation. En effet, leur usage n’a pu jamais être compris et apprécié que par des peuples policés, aux goûts raffinés et délicats; aussi les voyons-nous en honneur tour à tour chez les Égyptiens, les Juifs, les Assyriens, les Grecs, les Romains, les Arabes, et enfin chez les Européens de la Renaissance qui, après des siècles de guerre et de barbarie, firent refleurir les arts de la paix.
i. Du mot grec xocjjLoç, ornement.
Cette curieuse histoire n’est pas seulement écrite dans les livres ; elle existe encore sous forme de peintures murales, de bas-reliefs, de statues, d’autels, d’urnes, d’amphores, d’encensoirs et de mille autres reliques de l’antiquité qui confirment les récits des auteurs, et nous aident à reconstruire les images du passé. Rassembler tous ces lambeaux dispersés dans un nombre immense de musées et d’in-folio, en faire un résumé pour ceux que ce genre d’études intéresse, illustrer ce qui ne peut se décrire, et décrire ce qui ne peut s’illustrer : telle est la tâche que nous avons entreprise.
Nous soulèverons ensemble le voile qui dérobait aux regards des profanes les mystères des Égyptiens, nous analyserons les parfums sacrés dont la composition avait été révélée au peuple de Dieu, nous prendrons place aux luxueuses fêtes de Babylone, nous assisterons à la laborieuse toilette des dames grecques et romaines, nous demanderons aux beautés du harem les secrets merveilleux dont elles usent pour conserver si longtemps leurs charmes, enfin nous suivrons pas à pas les progrès de la parfumerie moderne, depuis le moment où elle est sortie encore bien informe des langes de l’alchimie, jusqu’à celui ou elle ejt arrivée à se conquérir une place honorable parmi les industries sérieuses et importantes.
Comme tout ce qui se rattache à l’embellissement du corps humain est de notre domaine, nous exami-
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nerons rapidement les modes de coiffure adoptés à diverses époques, depuis l’édifice « à l’œil d’Osiris » de la princesse égyptienne contemporaine de Sésostris, jusqu’au pouff gigantesque de la marquise poudrée du siècle dernier.
Quoique les nations civilisées forment l’objet principal de nos études, nous passerons aussi en revue quelques peuplades sauvages, qui serviront, pour ainsi dire, d’ombre au tableau. A défaut de parfums, nous trouverons peut-être chez elles quelques bizarres coiffures à enregistrer, car les cheveux paraissent avoir été donnés à l’homme, et surtout à la femme, pour les contourner de mille différentes manières, et qui sait si nos élégantes, à bout d’inventions, ne se prendront pas un jour à emprunter quelque mode nouvelle à l’Africaine des Montagnes de la lune, ou à la jeune Tartare de la tribu des Lepchas !
Un exposé succinct des divers modes employés pour extraire l’arome des plantes et des fleurs, une nomenclature descriptive des substances admises dans nos laboratoires et de celles qui pourront un jour y trouver place, et quelques considérations générales sur l’usage des parfums et des cosmétiques termineront notre œuvre.
Avant, toutefois, d’aborder la partie historique de ce livre, nous dirons quelques mots de la nature et des propriétés des odeurs et de leur effet sur l’organisme.
L’odeur est-elle un gaz imperceptible qui s’échappe d’un corps, ou est-elle une action dynamique qui s’exerce sur l’appareil olfactif, de même façon que la lumière agit sur la rétine de l’œil et le son sur le nerf auditif?
C’est une grave question bien souvent agitée, et qui n’a pas encore été résolue par les savants d’une manière satisfaisante.
Si c’est un gaz, quelle qu’en soit la ténuité, il ne doit pas être impondérable, et cependant, malgré les expériences et les recherches les plus minutieuses, on n’est pas arrivé jusqu’à présent à fixer la gravité spécifique des corpuscules odoriférants.
Un de ces patients investigateurs, comme en produit l’Allemagne, a prouvé mathématiquement qu’une vessie de musc exposée pendant vingt-quatre heures dans un rayon de trente mètres avait produit cinquante-sept millions de particules, et cela sans la moindre déperdition de poids.
Les essences concrètes obtenues par les procédés d’un chimiste français, M. Millon, procédés dont nous reparlerons dans un autre chapitre, fournissent une preuve non moins convaincante de l’impondérabilité des odeurs; car malgré leur état d’extrême concentration, qui les ferait prendre à première vue pour le principe solidifié du parfum, elles sont susceptibles d’abandonner la totalité de leur arôme à l’alcool, en conservant leur substance dans toute son intégrité.
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Il est donc permis de supposer que certains corps ont la propriété d’émettre des vagues d’odeur, de même que le diamant projette des vagues de lumière, et que les vibrations d’une harpe font naître des vagues de son.
Ces vagues d’odeur, surtout celles produites par les fleurs, voyagent à de grandes distances et avec une merveilleuse rapidité. Souvent elles viennent réjouir le cœur des navigateurs, après une longue traversée, en leur faisant pressentir le voisinage si désiré de la terre; maintes fois aussi le touriste qui parcourt les sites délicieux de la Provence pendant la floraison des rosiers et des orangers est salué par des bouffées odorantes bien avant de découvrir les plantations dont elles émanent.
L’intensité des parfums varie suivant les circonstances. Les corps odorants peuvent l’être toujours, ou ne l’être qu’à de certains moments. Telles fleurs exhalent leur arôme le matin, telles autres le soir; celles-ci au milieu de la journée, celles-là pendant la nuit.
Ces diverses phases du monde floral ont inspiré à un patient botaniste l’idée de construire une horloge de Flore, où chaque heure est marquée par la fleur qu’elle fait épanouir. Nous reproduisons ici cette horloge, sans toutefois en garantir l’exactitude. On verra qu’elle se compose des fleurs suivantes, dont les unes s’ouvrent le matin et les autres le soir à l’heure qui est indiquée :
1 Rose. S Liseron. 9 Cactus.
2 Héliotrope. 6 Géranium. to Lilas.
) Nénuphar. 7 Réséda. 11 Magnolia.
4 Jacinthe. 8 (Billet. 12 Violette et Pensée
Le praticien, du reste, n’a que faire de cette horloge L’expérience lui démontre bien plus sûrement l’heun
à laquelle il doit s’emparer de la fleur et lui ravi suaves trésors. S’il laisse passer ce moment propû ne recueille plus qu’un arôme terne et fade, i pable de satisfaire un goût délicat.
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Les conditions atmosphériques doivent aussi être pour lui un objet d’études. L’électricité, la chaleur et la lumière ont une action directe sur les parfums. L’humidité, qui ravive le musc, tue le jasmin; la chaleur augmente l’intensité des vapeurs odorantes, le froid les diminue; l’électricité rend ou enlève toute leur puissance à certains arômes. Chacun d’entre eux a une affinité plus ou moins grande pour les substances particulières, et toutes ces connaissances guident le parfumeur dans les compositions qu’il prépare.
On a plusieurs fois cherché à classer méthodiquement les odeurs.
Fourcroy les divisait en cinq catégories, et,de Haller en trois. Linné les a partagées en sept sections caractérisées par l’impression qu’elles produisent sur l’économie animale :
i e . L’odeur aromatique, qui est celle des œillets, des lauriers et de toutes les labiées ;
2 e . L’odeur suave, comme celle de la rose, du lis, du jasmin, du safran, etc. ;
3®. L’odeur ambrosiaque, comme celle de l’ambre, du musc et de plusieurs géraniums exotiques ;
i 4 LE LIVRE DES PARFUMS.
4 e . L’odeur alliacée, agréable pour un petit nombre, mais désagréable à la majorité; l’ail, l’assa fœtida et plusieurs autres gommes-résines appartiennent à cette catégorie;
5 e . L’odeur fétide, comme celle du bouc, du grand satyrion, etc»;
6 e . L’odeur repoussante, telle que celle de l’œillet d’Inde et de beaucoup de plantes de la famille des solanées ;
7 e Enfin l’odeur nauséeuse, comme celle des fleurs du Veratrum, du Stapelia variegata, etc.
La plupart de ces odeurs, on le voit, doivent être exclues du laboratoire du parfumeur qui ne demande des matériaux qu’aux trois premières sections. Cette division, du reste, telle exacte qu’elle puisse être au point de vue de la science, ne saurait servir de guide au praticien, car elle range dans la même classe l’œillet et le laurier, le jasmin et le safran, quoique leurs senteurs n’offrent pas la moindre analogie.
Nous avons essayé de faire une nouvelle classification des odeurs, en n’y comprenant que celles qui sont agréables, et en adoptant.pour principe que de même qu’il existe des couleurs primaires dont se forment les nuances intermédiaires, il y a aussi des odeurs mères qui peuvent servir de type, et auxquelles se rattachent les autres, soit à l’état naturel, soit à celui de combinaison.
Cette classification renferme dix-huit séries se
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composant chacune d’une odeur primaire, et des parfums secondaires qui en approchent.