‹ Le livre des ParfumsChapitre 45 sur 71 · Chronique de Malmesbury · texte numérisé non relu

Chronique de Malmesbury

églises d’Espagne et de Portugal ; le roseau aromatique (calamus aromaticus) était surtout en faveur, et on raconte à ce sujet qu'à la naissance de Guillaume le Conquérant, l’enfant, ayant été posé à terre, saisit des deux mains les roseaux qui jonchaient le sol et qu’on eut grand’peine à les lui arracher ; ceci fut regardé comme un présage favorable, et les personnes présentes déclarèrent que cet enfant serait roi un jour.

Les anciens auteurs parlent souvent de cette coutume, qui était générale dans les châteaux :

« Si trespassèrent la tor et viennent en une grant sale jonchiée de jonc menuz ; et fleroit si souef comme se totes les espices dou monde i fussent espandues 1 . »

Dans la belle saison on substituait des fleurs aux roseaux :

Et n’ert pas jonchié de jonc,

Mais d’Inde tlor de violette 8 .

Cette habitude paraît avoir été en vigueur jusqu’au xvn e siècle. Shakespeare en fait souvent mention, et la reine Elisabeth, toute élégante qu’elle fût, tapissait ainsi les salles de son palais.

L’embaumement ne paraît pas avoir été en usage au commencement du moyen âge ; mais on lavait les corps de vins épicés et on les cousait dans des peaux de cerf avant de les ensevelir. Dans la « Chanson de Roland » le poète décrit ainsi les derniers honneurs

i. Li Roman de la Charrette.

s. Partonofex (1240).

rendus par Charlemagne aux grands guerriers tués à Roncevaux.

E puis les cors des barons si unt pris.

En quirs de cerf les seignurs unt mis.

Ben sunt lavez de piment e de vin.

Un peu plus tard nous voyons reparaître l’embaumement. Dans les comptes de Geoffroy de Fleury faits pour les obsèques du petit roi Jean, né le 15 novembre 1316 et décédé quelques jours après, nous trouvons pour l’embaumement : « deux onces d'ambre, quarante sols, et une demie once de musc, trente sols. » Disons en passant, comme point de comparaison, que pareille quantité de ces ingrédients coûterait de nos jours, la première 120 francs, la seconde 40 francs.

Froissart, en décrivant l’ensevelissement de Gaston de Foix, mort en 1396, dit qu'il fut « vuidé et embaumé, et mis en un chercus de plomb. »

Les parfums ne furent adoptés pour l'usage de la toilette que vers l’époque des croisades. Les galants paladins qui revinrent de ces lointaines expéditions se firent un devoir de rapporter, à travers mille dangers, à la dame de leurs pensées, quelques-uns de ces suaves aromates ou de ces merveilleux cosmétiques dont l’Orient avait jusqu’alors gardé le secret.

Ce fut aussi à cette époque qu’on commença à se servir chez tous les grands seigneurs d’eau de rose pour les ablutions avant et après le repas. Ces ablutions devaient être de première nécessité, si l’on songe que les fourchettes ne furent inventées en Italie qu’au >9

xv® siècle, et ne pénétrèrent en France et en Angleterre que beaucoup plus tard, ayant été qualifiées, de prime abord, par les braves gens qui préféraient leurs doigts, de ridicule afféterie.

Les orfèvres s’ingénièrent à créer, pour placer cette eau de rose sur la table, des vases des modèles les plus riches et les plus originaux. On cite entre autres un magnifique paon d’argent avec une queue ornée de perles et de diamants qui fut envoyé de F rance en présent à Mathilde, femme du roi Henri I er d’Angleterre. Mathieu de Coucy raconte aussi, dans ses chroniques,

qu'à un grand banquet donné par Philippe le Bon, duc de Bourgogne, on avait placé sur un buffet une statue d’enfant d’où découlait un jet d’eau de rose. Nous reproduisons ici deux de ces aiguières aux formes fantastiques qui se trouvent toutes deux au musée de

Cluny, et qui servaient à verser l’eau de rose sur les mains des convives avant et après le repas.

La rose a du reste été toujours en grande faveur auprès de nos ancêtres; elle a figuré tour à tour dans les cérémonies religieuses, dans les coutumes populaires, dans la littérature et même dans la politique. Nous citerons quelques faits à l’appui *.

Dès le vi e siècle, saint Médard, évêque et seigneur de Salency, instituait le couronnement des rosières, qui s’est perpétué jusqu’à nos jours. En j 208, saint Dominique inventait le rosaire, ainsi nommé parce qu’il contenait autant d’ctfve qu’on mettait de roses dans une couronne, et, en 1366, le pape Urbain V bénissait la première rose d’or qui fut envoyée à Jeanne, reine de Sicile. Cette bénédiction a lieu tous les ans depuis cinq siècles, et se fait avec de l’eau bénite, de l’encens, du baume et du musc.

Dans toutes les fêtes publiques ou privées, on avait l’habitude de porter des couronnes de roses, qu’on nommait chapels ou capiels. C’était sans doute une charmante parure pour une femme; mais surmontant la figure rubiconde d’un bon vivant à ventre rebondi, cela devait faire un singulier effet. Il est cependant hors de doute que ces ornements servaient aux deux sexes, car dans le roman de Perce -Forest, l’auteur dit en décrivant un festin : « Avoist chascun et chascune un chapel de roses sur son chief. »

1. Plusieurs de ces anecdotes sont empruntées à un charmant récit de M. A. de Ponthieu, intitulé la Légende de la Rose.

C’était généralement aux dames qu’était confié le soin de cueillir les fleurs et d’en faire des chapels.

Dames cueillant des fleurs.

Jean de Dammartin, dans Blonde d’Oxford, trouve sa maîtresse se livrant à cette charmante occupation.

A dans de la chambre j’avance De là le vit en i-prael U ele faisoit un capiel.

Tous les vendredis, saint Louis faisait porter à ses filles des chapels de roses, en remembrance de la sainte couronne d’épines, et il est probable que les princesses trouvaient la pénitence assez douce.

Dans bien des familles nobles de province où il y avait des enfants mâles, les demoiselles apportaient en mariage un simple chapel de roses, dot fort poétique sans doute, mais que beaucoup d’époux modernes auraient le mauvais goût de trouver insuffisante.

La rose donna son nom à un des premiers poë-

mes français, le Roman de la Rose, commencé au xiii c et fini au xiv e siècle, ouvrage rempli des plus curieux détails sur les mœurs du temps, et bien supérieur à son rival, le Roman de la Violette.

Nous trouvons encore les fleurs servant de prix aux poëtes qui triomphaient aux Jeux Floraux de Toulouse. C’était une amarante et une églantine d’or, une violette, un souci et un lis d’argent. Clémence Isaure y ajouta une rose d'or et, dans son testament par lequel elle légua ses biens à cette académie, elle prescrivit qu’on irait chaque année, le jour de l’ouverture, répandre des roses sur sa tombe.

Le rôle que joua la rose dans la politique est plus tristê, car il amena des flots de sang. Ce fut à Provins que le comte d’Egmont trouva la rose rouge, ou rose de Damas, que Thibaut, comte de Champagne, y avait apportée d’Orient. De retour dans son pays, il l'adopta pour devise de la famille de Lancastre, et la maison d’York, par opposition, arbora une rose blanche. De là vient le nom de la Guerre des deux Roses, qui fut donné aux combats acharnés que se livrèrent ces deux partis.

En France, la rose servit aussi de signe de ralliement aux Bourguignons dans leur lutte contre les Armagnacs. Le 9 juin 1418, les partisans du duc de Bourgogne se réunirent dans l’église Saint-Eustache, chacun coiffé d’un chapel de roses rouges, symbole de leur parti.

Ce fut au xii* siècle que les parfumeurs com-

mencèrent à être reconnus comme corps d’état. En l'an 1190, Philippe-Auguste leur octroya une charte, qui fut confirmée par le roi Jean en 1357, puis par Henri III en 1582, puis enfin renouvelée et étendue par Louis XIV en 1658. Il était nécessaire de servir pendant quatre ans comme apprenti et trois ans comme compagnon avant de recevoir la maîtrise. C’est assez dire qu’on reconnaissait ce métier comme exigeant une certaine perfection.

Dès le xm e siècle, les dames se préoccupaient beaucoup de leur toilette et passaient de longues heures le matin à s 'attifer.

L'illustration ci-jointe, extraite d’un manuscrit du Musée britannique, représente une belle occupée à ces soins *. Déjà aussi les Dame s’attifant. moralistes et les satiriques,

dont le rôle a été de tout temps de donner des leçons dont personne ne profite, accusaient les femmes de ne songer qu’à leur parure. Dans une chanson de l’époque, l’auteur, pour donner plus de force à ses foudres, menace de la colère de l’archevêque de Paris la femme

Qui forre son chief et se farde Por plere au monde.

Le clergé en effet avait été de tout temps l’ennemi

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