CHAPITRE XI
LA PARFUMERIE MODERNE
A liquid prisoner pent in walls of glass,
Beauty’s efl'ect with beauty were bereft,
But flowers distill’d though they with winter meet, Lecse but their show ; their Substance still lives sweet.
ne histoire des parfums cherchant à décrire , comme l’a fait la nôtre, les différentes phases qu’ils ont subies dans tous les temps et chez tous les peuples, ne saurait être complète sans qu’ils sont devenus de nos jours. C’est à ce sujet que nous consacrerons le présent chapitre; mais nous prévenons nos lecteurs que nous nous bornerons à décrire ce qui peut être d’un intérêt général, c’est-à-dire les procédés
qu’on emploie pour extraire l’arome des fleurs et des plantes, et l’état actuel de l’industrie de la parfumerie. Aller plus loin serait faire de notre livre un Manuel du fabricant, et tel n’est pas notre but.
Nous avons cité, il est vrai, dans nos chapitres précédents, quelques anciennes formules qui nous ont paru curieuses pour leur bizarrerie ; mais à qui pourraient servir les formules modernes que nous donnerions ? Nous ne sommes plus au temps où les châtelaines passaient leurs loisirs à élaborer une foule de confections, les unes destinées à charmer le palais, les autres à réjouir l’odorat ; au temps où Charles V faisait planter son jardin de l’hôtel de Saint-Paul de lavande et de romarin pour s’en faire distiller « de bonnes eaux de senteur ». Les dames de nos jours sont trop occupées pour perdre leur temps à de pareilles choses, et d’ailleurs, quand même elles auraient les formules et la bonne volonté, il leur manquerait encore le modus operandi, ou ce qu’on appelle vulgairement le tour de main et la facilité de se procurer les ustensiles et les matières premières qui figurent dans nos laboratoires. Elles préfèrent donc, avec juste raison, acheter chez les marchands ce qui leur est nécessaire, et tous deux y gagnent.
Si les formules sont inutiles au public, elles ne pourraient donc servir qu’à nos confrères. Eh bien, nous avouerons en toute humilité que nous ne sommes pas assez généreux pour faire bénévolement profiter nos concurrents du résultat de nos travaux. Si nous
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avions découvert un secret qui pût rendre service à l’humanité, nous nous croirions tenu de le proclamer par toute la terre ; mais pour une affaire de goût et de caprice, ce serait tout simplement du donquichottisme. D’ailleurs, que deviendrait le prestige d’un parfumeur qui prétend avoir une supériorité sur les autres et qui raconte niaisement comment il l’obtient ?
Nous savons que d’autres, à l’âme plus libérale sans doute, ont publié des livres de recettes et ont noblement mis leurs secrets à la disposition du public. A cela nous répondrons, en nous mettant personnellement hors de cause, qu’il n’y a pas un seul de nos confrères qui prenne ces livres au sérieux ou qui ait jamais l’idée d’y chercher un renseignement. Ne vautil donc pas mieux refuser franchement de donner des formules que d’en offrir qui n’ont aucune valeur?
Espérant que nos lecteurs nous pardonneront ce long mais indispensable préambule, nous continuerons à leur donner sur la parfumerie moderne les détails que nous jugerons pouvoir les intéresser.
L’industrie de la parfumerie se divise en deux branches bien distinctes : l’extraction des matières premières servant aux fabricants, et la préparation des savons, parfums, cosmétiques et autres objets destinés à la toilette.
La première de ces branches s’exerce principalement en Provence, en Italie,*en Espagne, en Algérie, aux Indes, partout, en un mot, où la nature a prodigué ses trésors aromatiques; la seconde a son siège
dans les grands centres de population et surtout a Paris et à Londres.
Il y a quatre procédés en usage pour extraire l’arome des fleurs et des plantes : la distillation, la macération, l'absorption et l’expression.
La distillation est basée sur l’évaporation des molécules odorantes au moyen de la chaleur humide et leur condensation subséquente par le refroidissement. Elle s’opère au moyen d’un alambic, appareil composé d une bassine de cuivre nommée cucurbite, couverte d'un chapiteau communiquant par un tuyau avec le serpentin, long tube de métal replié en cercles répétés et plongeant dans un réservoir d’eau froide. On place les fleurs ou les plantes dans la cucurbite avec de l’eau, dont la vapeur s’imprégne de l’arome, passe par le chapiteau dans le serpentin, où elle est condensée par le contact de l’eau froide et sort par une cannelle sous forme liquide. Ce produit ou distillât contient le parfum de la fleur ou de la plante sous la forme concentrée d’essence qui se trouve à la surface ou au fond, suivant sa gravité spécifique. Par exemple, en distillant les fleurs du bigarradier on obtient l’essence, nommée néroli 1 , et l’eau de fleur d’oranger. Cette eau et celle de roses sont fort employées ; les autres eaux de distillation ont peu de valeur, et se jettent pour la plupart.
Depuis quelque temp's, dans les laboratoires bien
i. Des mots nero olio, huile foncée.
l’odeur. Dans quelques-uns de ces alambics, la vapeur est placée dans un double fond et ne sert qu’à chauffer l’eau contenue dans lacucurbite, évitant ainsi le danger des coups de feu des fourneaux ordinaires. Ce dernier procédé donne une essence plus line que l’autre et est préférable, surtout quand il s’agit d’une odeur délicate comme celle des fleurs. *
Il n’est pas sans intérêt de placer à côté de cet appareil perfectionné celui dont se servaient nos ancêtres. La gravure ci-jointe, tirée d’un livre de Porta publié à Rouen en 1650, représente un alambic fort cu-
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montés, on distille à la vapeur avec un alambic dont nous donnons ici le dessin. Les fleurs ou les plantes sont suspendues sur des grilles dans la cucurbite, et la vapeur passe à travers et s’imprégne rapidement de
rieux, dans lequel la substance à distiller, au lieu d’être dans la cucurbite, est placée dans un second vase.
La distillation s’applique à toutes les plantes aromatiques, aux épices, aux bois odorants et à quelques fleurs seulement. En Provence, on ne distille guère que la rose et la fleur d’oranger. Les autres fleurs, telles que le jasmin, la violette, la cassie, coûtent trop cher et ne rendent pas assez.
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