Liv. VI
PRELIMINAIRE
Criton, Galien et Hippocrate avaient placé les parfums parmi les médicaments. Ce dernier eut recours à leur influence pour chasser la peste d’Athènes, après avoir vu échouer tous les autres moyens; des fleurs odorantes suspendues aux maisons et des aromates brûlés dans tous les carrefours eurent bientôt raison du fléau.
Pline, dans son Histoire naturelle, nous donne quatre-vingts remèdes tirés de la rue, quarante et un de la menthe, vingt-cinq du pouliot, quarante et un de l’iris, trente-deux de la rose, vingt et un du lis et dix-sept de la violette.
La pharmacie arabe renferme une foule de parfums, et de nos jours encore certains d’entre eux trouvent leur place dans le Codex.
« Les médecins pourraient, dit Montaigne, tirer des odeurs plus d’usage qu’ils ne font, car j’ai souvent aperçu qu’elles me changent et agissent en mes esprits, suivant qu’elles sont; qui me fait approuver ce qu’on dict, que l’invention des encens et parfums aux églises, si ancienne et si espandue en toutes nations et religions, regarde à cela de nous resjouyr, esveiller et purifier le sens, pour nous rendre plus propres à la contemplation. »
Dans un article fort remarquable publié il y a quelque temps par le Courrier des Sciences, sur les impuretés atmosphériques et les moyens de les combattre, nous trouvons les conclusions suivantes :
« Pourquoi le parfum ne serait-il pas le contre-
poison du miasme? Et dès lors Y odeur des fleurs ne serait-elle pas- un agent antipestilentiel qui, par sa composition chimique spéciale, serait destiné, en parcourant l’atmosphère, à se combiner avec le miasme, le gaz délétère, et à amener la réduction immédiate de celui-ci ?
« Et quand nous disons Y odeur des fleurs, nous voulons dire la cause de l’odeur, c’est-à-dire cette huile essentielle qui se dégage lentement du calice des fleurs, en vapeurs parfumées. Or cette huile essentielle, on l’isole, on l’obtient, on la condense par d’ingénieux procédés, et on peut la soumettre à l’analyse.
« Les huiles essentielles dissolvent le soufre et le phosphore ; et il est certain que la malaria provient, en quelques pays, d’une certaine quantité d’hydrogène sulfuré qui se mélange à l’air; il est probable que la fièvre jaune est imputable à des gaz phosphorés ; n’estil pas naturel, dès lors, de se demander si la combinaison des vapeurs d’huile essentielle avec ces gaz délétères, et avec d’autres encore, est susceptible d’en opérer la réduction?
« N’y aurait-il pas là de curieuses expériences à faire? et si elles réussissaient, la science aurait prouvé une fois de plus que l’instinct, le sentiment général est un guide qu’il ne faut pas dédaigner, mais dont il faut seulement redresser les indications ?
« Elle est, en effet, très-générale et très-naturelle cette croyance, qu’on purifie l’air en y répandant des parfums.
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« C’est surtout en Orient et dans les pays chauds, où les émanations délétères et l’incurie administrative atteignent leur maximum, que, par sentiment, instinc-* tif, les parfums sont d’usage ordinaire, et que la végétation elle-même jette dans l’atmosphère le plus de suaves odeurs.
« Il faut prouver que le parfum n’est pas destiné seulement à masquer l’odeur désagréable du miasme, mais à le réduire radicalement, et qu’il est non plus un objet de luxe, mais un objet d’utilité et un des vrais gardiens de la santé humaine.
« La culture des fleurs sur une vaste échelle deviendrait dès lors ce qu’est déjà maintenant la plantation des arbres et le reboisement des montagnes, un fait d’utilité générale et de sécurité publique, une institution de garantie contre ces fléaux qui, de temps en temps, apparaissent sans qu’on puisse leur opposer le moindre obstacle, et qui sont le désespoir des médecins et la terreur des populations. »
Nous pourrions appuyer cette théorie de notre expérience personnelle et parler ici des merveilleux effets obtenus au moyen de fumigations aromatiques dans des salles d’hôpitaux et à bord de navires infectés par la petite vérole ou la fièvre jaune; mais, craignant qu’on ne nous objecte le terrible «Vous êtes orfèvre, monsieur Josse », nous préférons nous borner à des citations de faits historiques et bien connus.
L’île de Ternate, qpi jouissait d’un climat trèssain, fut ravagée par d’affreuses épidémies, aussitôt
qu’elle eut été dépouillée par les Hollandais de ses arbres à épices qui l’environnaient d’une atmosphère embaumée et protectrice, et on n’a pas encore oublié que, pendant la grande peste de Marseille, quatre voleurs purent dépouiller impunément les morts et les mourants, en se préservant de la contagion par leur célèbre vinaigre aromatique, dont la recette existe encore dans l’officine du pharmacien et qui donna la première idée du vinaigre de toilette.
Durant les diverses invasions du choléra, il n’a pas été constaté de. décès, à notre connaissance, parmi les nombreux ouvriers employés dans les fabriques de parfumerie à Paris et à Londres. Les tanneurs ont également été épargnés, et nous attribuons ce fait à la même cause, c’est-à-dire à la forte odeur du tan, qui, de même que le parfum, neutralise le miasme.
Et cependant nous voyons certains médecins faire une guerre acharnée aux parfums en disant qu’ils sont nuisibles à la santé. Nous prétendons, au contraire, que leur usage dans de certaines proportions est bienfaisant et surtout éminemment prophylactique, et nous croyons l’avoir prouvé.
Il est vrai que des fleurs odorantes placées dans un appartement fermé peuvent occasionner les plus graves accidents ; ils résultent toutefois, non pas des senteurs de ces fleurs, mais de l’acide carbonique qu’elles exhalent, surtout pendant la nuit. Qu’on expose dans de pareilles conditions un parfum extrait de ces mêmes fleurs, et on n’en ressentira aucun inconvénient.
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En résumé, il en est des odeurs comme des substances alimentaires : il s’agit simplement d’étudier celles qui conviennent le mieux à notre organisation. Les uns recherchent les parfums suaves, qui à d’autres donneraient des nausées, et telle personne dont les nerfs seront affectés par le musc pourra se trouver soulagée en respirant le parfum du citron.
L’imagination joue aussi souvent un grand rôle dans l’effet qu’on attribue aux odeurs. On nous permettra de citer à ce propos un passage du Traité d’osphrésiologie du docteur Cloquet, autorité qui ne saurait être révoquée en doute.
« Il ne faut point oublier non plus, dit-il au chapitre V de ce remarquable ouvrage, qu’on rencontre souvent dans le monde des femmes ou des hommes efféminés, qui s’imaginent que les odeurs leur sont nuisibles, et dont l’exemple ne saurait être apporté en preuve des mauvais effets des molécules odorantes. C’est ainsi que le docteur Thomas Capellini rapporte qu’une dame qui ne pouvait, disait-elle, souffrir l’odeur de la rose se trouva mal en recevant la visite d’une de ses amies qui en avait une, et pourtant cette fatale fleur n’était qu’artificielle ! »
Un autre exemple beaucoup plus récent :
C’était quelques jours avant la première représentation de l’Cdfricaine. On avait proposé à la direction de l’Opéra d’introduire au commencement du quatrième acte, pendant la danse des bayadères, quelques bouffées d’un parfum frais et léger, par un procédé
que les Anglais emploient depuis quelques années pour prêter un nouveau charme aux splendides tableaux de leurs pièces-féeries. Ces délicates et fugaces senteurs eussent rappelé celles des fleurs des tropiques et complété, pour leur modeste part, la vérité de la mise en scène.
La direction accepta des deux mains, et nul doute que l’ombre du maestro si amoureux de la couleur locale n’en eût tressailli d’aise, mais le sort en avait décidé autrement.
L’expérience se terminait à peine, lorsqu’une célèbre artiste fit irruption dans le sanctum directorial, encore imprégné des parfums du vaporisateur. « Quelle délicieuse odeur ! » dit-elle en entrant, attribuant d’abord cette atmosphère embaumée à quelques fleurs qui s’épanouissaient dans une jardinière. Puis tout à coup apercevant le malencontreux appareil qui exhalait ses derniers soupirs aromatiques : «Ah! fi! quelle horreur! s’écria-t-elle, c’est du parfum. Que va-t-on faire de cette odieuse machine ? »
On lui expliqua qu’il s’agissait tout simplement d’achever le chef-d’œuvre du peintre en donnant la vie aux fleurs de ses décors, mais elle se montra complètement hostile à la réalisation de ce projet.
On eut beau l’assurer que ces vapeurs ne dureraient qu’un instant, et ne se sentiraient même pas sur la scène, étant entraînées par le courant d’air dans la salle, elle fut inexorable, et opposa la susceptibilité de ses nerfs comme un argument irréfutable aux in-
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stances de l’inventeur et aux observations de la direction, qui n’osa toutefois pas enfreindre son veto.
Ainsi on pardonnait aux fleurs de répandre de suaves senteurs, mais on était sans pitié pour le produit de l’art qui avait le tort de les imiter trop fidèlement !
La mode, ce tyran capricieux auquel chacun obéit, tout en murmurant, exerce aussi une grande influence sur les idées qu’on se fait des odeurs.
Au siècle dernier il était d’extrême bon ton de se couvrir de parfums, et tout galant chevalier se faisait un devoir d’adopter Yessence aussi bien que la couleur préférée par la dame de ses pensées. Aujourd’hui, au contraire, beaucoup de personnes affichent, par genre, une profonde aversion pour les parfums, et celles qui les aiment osent à peine avouer leur prédilection.
Nous nous permettrons de demander quelle peut être la cause de ce revirement dans l’opinion.
Nos organes d’olfaction sont absolument ce qu’ils étaient il y a cent ans, et les produits des parfumeurs modernes sont certes beaucoup plus fins et moins céphalalgiques que ne l’étaient ceux de leurs devanciers. D’où vient donc ce changement?
Affaire de goût, nous répondra-t-on en nous jetant à la tête l’éternel adage :
« Tous les goûts sont dans la nature,
Le meilleur est celui qu’on a.
a6 LE LIVRE DES PARFUMS.
Eh bien, nous aurons le courage de combattre cet axiome, plus respectable par son antiquité que par sa logique. Non, tous les goûts ne sont pas dans la nature, et le meilleur n’est pas toujours celui qu’on a.
Il n’est pas naturel de préférer le mauvais au bon, et c’est un goût vicié -que d’éprouver de l’antipathie pour ce qui a été créé dans le but de nous être agréable.
La Providence, en nous donnant pour guide le sens de l’odorat, a voulu nous prémunir contre les dangers des mauvaises odeurs, qui sont presque toutes de violents poisons. N’est-ce pas assez nous indiquer qu’il ne saurait être ridicule, pas plus qu’il n’est dangereux, d’obéir à l’instinct qui nous attire vers les bonnes odeurs?
Laissons donc les ennemis des parfums épuiser leurs traits contre ces suaves enfants des fleurs, et abandonnons-nous sans crainte et sans vergogne aux douces jouissances qu’ils procurent.
Chap. 11