CHAPITRE II
; ÉGYPTIENS
The barge she sat in, like a burnished throne, Burnt on the water ; the poop was beaten gold, Purple the sails, and so perfumed that The winds were love sick. . . .
Shakespeare (Antoine et Cléopâtre).
'Égypte fut Te premier pays où l’homme sut élever des temples à ses dieux et
des palais à ses rois, se couvrir de vêtements tissés avec soin et teints des plus brillantes couleurs, et s’entourer de tous les objets qui pouvaient augmenter son bien-être matériel ou intellectuel, le premier pays, en un mot, qui cultiva les arts de la civilisation.
S’il faut en croire Manéthon l’historien, seule au-
torité écrite qui nous reste sur la chronologie égyptienne, quarante-six siècles s’écoulèrent depuis la fondation de l'empire par Ménès, l’an 5004 avant Jésus- Christ, jusqu’à la défaite de Nectanébo II, le dernier des Pharaons, et si l’on prolonge cette période jusqu’à l’extinction de la race ptolémaïque par la mort de Cléopâtre, on trouve une durée totale de cinq mille ans répartie entre trente-trois dynasties. Il ne s’agit pas, du reste, d’entamer une dissertation à ce sujet, mais simplement d’expliquer pourquoi nous assignons aux Égyptiens la première place dans notre histoire des parfums.
La littérature était fort cultivée en Égypte, mais il ne nous en est parvenu que quelques spécimens; en revanche Hérodote, Diodore, Strabon, Plutarque et d’autres auteurs nous donnent de curieux détails sur ce pays. Les plus précieux renseignements, toutefois, nous sont fournis par les gigantesques monuments que nous a légués cette nation et qui, depuis l’impulsion donnée par l’expédition française, ont servi de but d’études à une foule de patients explorateurs.
L’Égyptien maniait avec une égale facilité le ciseau et le pinceau. Sur les murs de ses temples et de ses palais, sur les parois de ses caveaux funéraires, il se
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plaisait à retracer, avec une minutie qui en garantit la fidélité, ses annales, les cérémonies de son culte et tous les incidents de sa vie intime. Ces bas-reliefs creusés patiemment dans le granit, ces fresques peintes en vives nuances sur le stuc, sont autant de pages vivantes où l’on peut étudier les mœurs et reconstituer le passé de ce « père des peuples. »
Il restait cependant encore aux savants une conquête à accomplir. Les légendes mystérieuses répandues à profusion sur tous les monuments avaient pendant longtemps résisté aux plus laborieuses investigations. L’heureuse découverte de la pierre de Rosette 1 vint mettre un terme à ces incertitudes, et bientôt les Champollion, lesRosellini, les Wilkinson, les Prisse, les Mariette et bien d’autres purent déchiffrer les signes hiéroglyphiques et nous dévoiler les secrets des hiérogrammates ou scribes sacrés.
Nous fouillerons à notre tour dans les travaux de ces maîtres de la science, et nous leur emprunterons ce qui se rapporte au sujet qui nous occupe.
Les parfums furent connus en Égypte dès l’antiquité la plus reculée. Sous le règne du constructeur delà grande pyramide, Chéops, qui, d’après Manéthon, vivait il y a environ six mille ans, ils figurent déjà dans les peintures, parmi les dons funéraires, soit con-
1. La pierre de Rosette, qui est au Musée Britannique, contient un décret des prêtres du temple d’Isis en trois genres de caractères, hiéroglyphiques, démotiques ou populaires, et grecs. Au moyen de cette dernière langue elle a servi de clef aux hiéroglyphes.
tenus dans des vases, soit brûlés dans des cassolettes devant la statue du défunt.
Lorsque Joseph fut vendu par ses frères, il fut emmené par des marchands ismaélites qui portaient en Égypte des épices et des parfums, et on croit que ce fait se passa sous les rois pasteurs, de la dix-septième dynastie'.
Dans le Poëme de Pen-ta-our. gravé sur un des murs de ICarnak, et traduit par M. de Rougé, Ramsès II, dont le règne est antérieur à l'Exode, s'adresse, en marchant à la bataille, au dieu Ammon pour lui faire obtenir la victoire, et lui dit: « Ne faije pas célébré par des fêtes éclatantes et nombreuses?
i. Aperçu de l’Histoire ancienne d’Égypte, par Mariette-Bey, p. 29.
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ne t'ai-je pas rempli ta maison de mon butin? J ai enrichi ton domaine et je t’ai immolé trente mille bœufs avec toutes les herbes odoriférantes et les meilleurs parfums. »
Enfin ce fut du temps de Ménephtah, un des derniers rois de la dix-neuvième dynastie, que les Israélites quittèrent l’Égypte sous la cortduite de Moïse et, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, ils emportèrent avec eux le goût des parfums qui étaient depuis longtemps en grand honneur parmi leurs maîtres.
En Égypte, comme dans tous les autres pays dont nous aurons à parler, les aromates servirent d'abord
Encensoirs égyptiens.
aux rites religieux et figurèrent en première ligne parmi les dons offerts à leurs divinités. Tantôt on les brûlait sous forme de pastilles rondes que les prêtres lançaient adroitement sur un encensoir à manche fixe nommé amschir. tantôt on* les présentait en 0ffran<1 “ ■‘'Onguents,
libation sur les autels, ou en onguents contenus dans des vases de forme particulière. Les illustrations du
culte égyptien nous offrent des exemples sans nombre de ces divers genres d’oblations.
Dans les grandes cérémonies, le roi lui-même officiait, tenant d’une main l’encensoir et de l’autre un flacon d’eau lustrale.
C’est ainsi qu’on représente Ramsès III présidant à un sacrifice. Parfois aussi le monarque étendait avec le petit doigt un baume odorant sur la statue du dieu.
L’Egypte sut toujours conserver ses traditions à travers les nombreuses dynasties qui se succédèrent et les invasions dont elle fut victime. Les conquérants qui s’en emparèrent eurent le bon esprit de respecter et d’adopter sa religion et ses coutumes; ainsi nous voyons, en tête de ce chapitre, Philippe Aridée, frère d’Alexandre le Grand, sacrifiant au dieu Horus-Ra, sans s’inquiéter de l’affront qu’il faisait aux divinités macédoniennes *. *
i. Ce fut seulement en l’an 381 de notre ère que l’édit de Théodose abolit complètement le culte égyptien.
LES ÉGYPTIENS
Les deux plus grandes fêtes de l’année avaientlieu à six mois de distance en l’honneur d’Osiris. La première commémorait la perte du dieu tutélaire de l’Egypte ; la seconde célébrait son retour. A cette dernière solennité les prêtres portaient par les rues ,* avec beaucoup de pompe, un coffret mystique renfermant un vase d’or plein d’eau. Arrivés au temple, les assistants s’écriaient en chœur : « Osiris est retrouvé » ; on jetait alors dans l’eau un peu de terre mélangée d’aromates, et on en pétrissait une petite image en forme de croissant qui symbolisait l’empire de ce dieu sur la terre et les eaux.
Apis, le taureau divin, qui, suivant quelques auteurs, était un des représentants d’Osiris, recevait aussi sa part d’oblations parfumées. Ceux qui désiraient le consulter brûlaient de l’encens sur son autel, remplissaient ses lampes d’huile odorante et déposaient une pièce d’argent devant sa statue ; puis ils lui adressaient leur question à voix basse, et quittaient l’enceinte sacrée en se bouchant soigneusement les oreilles. Les premières paroles qu’ils entendaient prononcer à la sortie du temple étaient interprétées par eux comme une réponse à leur demande.
Héliopolis était, comme son nom l’indique, la ville particulièrement affectée au culte du Soleil, que les Egyptiens adoraient sous le nom de Ra, Ré ou Phré. Plutarque nous apprend que les prêtres lui offraient chaque jour trois sortes d’encens : de la résine à son lever, de la myrrhe lorsqu’il était au méridien, et un
• mélange de seize ingrédients, nommé Kuphi, à son coucher.
Aux fêtes d’Isis, on sacrifiait un bœuf rempli de camphre, d'encens et d’autres aromates, et on le brû- ’lait sur ses autels en l’arrosant d’huile de senteur. On conçoit sans peine que si les parfums n’étaient venus corriger un peu l’odeur des chairs en combustion, il eût été difficile aux plus fervents adorateurs de la « bonne déesse » de subir les exhalaisons d’un pareil holocauste.
Horus, le fils chéri d’Isis; Anubis, le gardien des morts; Thoth, l’inventeur des lettres et de la chimie ; Neith, la déesse de la sagesse; Pacht, la Diane des Grecs, et toutes les autres divinités égyptiennes, recevaient également un tribut d’encens et de libations parfumées. On les prodiguait même au génie du mal, Typhon aux oreilles carrées, espérant ainsi détourner son courroux.
C’était surtout dans leurs processions religieuses, lors des Panégyries, que les Égyptiens déployaient un luxe inouï de parfums. Les historiens nous donnent les détails d’une solennité de ce genre qui eut lieu sous le règne d’un des Ptolémées, et dans laquelle figuraient cent vingt enfants portant dans des vases d’or de l’encens, de la myrrhe et du safran, et une quantité de dromadaires chargés les uns de trois cents livres d’encens, les autres de safran, de cannelle, de cinnamome, d’iris et d’autres précieux aromates.
Le nombre des parfums connus des Égyptiens de-
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vait être fort grand, surtout après leurs conquêtes en Asie, mais il est difficile aujourd’hui de retrouver la synonymie des différentes substances dont ils se composaient.
Nous présenterons toutefois à nos lecteurs la liste, en langue originale, des principaux parfums employés en Egypte, que nous devons à l’obligeance deM. Prisse d’Avennes, et peut-être quelque philologue éclairé pourra, en étudiant ces racines, découvrir leurs rapports avec nos noms modernes.
L’aromate dont on faisait la plus grande consommation dans les cérémonies religieuses était l’encens qu’on nommait neter~sent ou divin parfum; il serait trop facile de vouloir trouver dans ce dernier mot 1 étymologie du mot anglais scent , qui n’a pas la prétention de remonter plus haut que le latin, mais c’est une bizarre coïncidence.
La gomme dénommée anti venait d’Arabie et devait être la myrrhe. On en distinguait plusieurs espèces dont quelques-unes étaient considérées impropres aux usages sacrés. L’arbre qui produisait Y anti était appelé nhout et consacré à la déesse Nou.
On employait aussi le sudj du midi ou du nord (celui d’Elethya était le plus réputé) ; le tesheps qui servait dans la médecine ou pour les embaumements, le khet sec ou humide, et l’essence d ’asch (cèdre) et de heten.
Les principaux produits composés étaient le Kapu,
qu’on suppose être le Kuphi mentionné par Plutarque ; la mrh, huile dans la composition de laquelle entrait un baume nommé tuât et beaucoup d’espèces végétales; le madjt, précieux parfum qu’on gardait dans des vases d’or ou d’argent ; le teser, liqueur aromatisée et coloriée de diverses façons, et le haken, dont la préparation exigeait de nombreux ingrédients et cent quatre-vingts jours de travail.
Quelques-unes de ces substances étaient indigènes au sol, mais la plus grande partie venait de l’Arabie ou des Indes. Ce ne fut que sous le règne de Cléopâtre qu’on fit des plantations d’arbres de baume et d’encens en Égypte.
Dans tous les grands temples, des pièces spéciales étaient affectées à la confection des parfums, et sur les parois étaient inscrites les diverses formules dont on faisait usage. Le temple d’Edfou et celui de Médynet- Abou contiennent des laboratoires de ce genre; dans ce dernier, on voit le calendrier des solennités religieuses et la liste des « parfums de fête » prescrits pour chacune d’elles. Les uns étaient brûlés dans l’encensoir, les autres servaient à parfumer les statues divines, les naos *, les châsses et tous les objets servant au culte.
Le dieu Thoth, auquel on attribuait l’invention des lettres et de la chimie, devait aussi avoir enseigné aux prêtres l'art de composer des parfums en leur in-
i. Niches dans lesquelles on plaçait les idoles.
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diquant les signes hiéroglyphiques sous lesquels ils devaient dérober leurs secrets au vulgaire. Les prêtres égyptiens furent donc à la fois les premiers littérateurs et les premiers parfumeurs.
Pendant les premiers temps les parfums servirent exclusivement aux rites sacrés, mais ils trouvèrent bientôt une nouvelle application.
On avait remarqué qu’ils avaient la propriété de conserver les substances animales en en éloignant les parasites qui s’acharnaient à leur destruction; on les employa pour embaumer les corps des morts et préserver leurs formes presque intactes.
Les Egyptiens croyaient à la transmutation des âmes, doctrine que Pythagore adopta et propagea plus tard. Ils se figuraient que l’âme en sortant du corps d’un homme entrait dans celui d’un animal, et qu’après avoir parcouru successivement toutes les espèces qui remplissent la terre, l’air et les mers, voyage qui durait trois mille ans, elle retournait habiter chez son premier possesseur. Ils croyaient en outre à l’immortalité du corps humain, et il est fort probable que ce dogme, longuement développé dans leur « Rituel funéraire », leur donna l’idée de l’embaumement, seul moyen de retrouver leur enveloppe dans un état passable de préservation quand il s’agissait d’y rentrer.
D’autres prétendent que les Égyptiens, ayant une grande vénération pour leurs parents, avaient inventé cette coutume afin de pouvoir posséder chez eux leurs ancêtres depuis plusieurs générations. En effet,
ils gardaient ces momies avec beaucoup de respect dans de magnifiques salles réservées à cet usage où ils allaient les visiter de temps en temps et où ils leur rendaient les mêmes honneurs qu’aux dieux. Les prêtres assistaient généralement à ces cérémonies et brûlaient de l’encens devant elles en les inondant Momie. d’une huile parfumée qu’ils es¬
suyaient ensuite soigneusement.
Quel qu’ait été le mobile qui poussât les Égyptiens à embaumer leurs morts, voici, d’après les auteurs anciens, les procédés qui étaient employés :
On commençait par retirer les parties intérieures du corps qu’on lavait dans du vin de palmier et qu’on plaçait avec des aromates dans des vases d’albâtre consacrés à quatre déités différentes désignées par la tête qui surmontait le couvercle.
Am-set, à tête humaine, génie du midi, recevait l’estomac. Ha-pi, ^ le génie du nord, conservait dans f son vase, recouvert d’un cynocéphale, les petits intestins. On con-
vase tuneraxre. l e s poumons et le CŒUr à
Traut-mutf, le génie de l'est, à tête de chacal, et le foie et la vessie se plaçaient sous le patronage de
LES EGYPTIENS
Kreb-snif, le génie de l’ouest, qui se distinguait par une tête d’épervier. Ces génies étaient tous fils d’Osiris, et présidaient, comme on le voit, aux quatre points cardinaux.
La cervelle s’enlevait ensuite au moyen d’un fer recourbé qu’on introduisait dans les narines, puis on
Embaumement (le Parfum).
remplissait la tête et le corps de myrrhe, de cinnamome et d’autres parfums dont l’encens seul était exclus ; on recousait alors les chairs et on laissait le corps plongé dans un bain de natron 1 pendant soixantedix jours afin d’achever de détruire Embaumement (les Bandelettes).
tout germe de décomposition. Au bout de ce temps,
i. Sesqui-carbonate de sonde qu’on trouve en grande quantité à l’état naturel dans certains lacs égyptiens.
on l’enveloppait entièrement dans des bandelettes de lin enduites d’un onguent aromatique, et on le plaçait dans une caisse longue surmontée par une tête humaine. Sur cette caisse on inscrivait le nom, les
titres et qualités du défunt, et souvent aussi on peignait des attributs ou des scènes qui rappelaient les fonctions qu’il avait exercées. Tels sont, par exemple, divers cercueils conservés au Musée britannique, et entre autres celui de Har, porte-encens du temple de Num, et celui de Ténamen, qui remplissait les mêmes fonctions au temple d’Amen-Ra. Sur ce dernier sont représentés des sacrifices offerts à Isis, à Nepthys, à Osiris, au bœuf Apis et aux Génies de l’Amenti.
Ce genre d’embaumement, qu’on appelait « à l’Osiris », ne coûtait pas moins d’un talent (plus de 6,000 fr.), aussi était-il réservé aux souverains, aux prêtres et aux grands seigneurs. Pour la classe moyenne, on se contentait d’injecter de l’essence de
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cèdre dans le corps sans en retirer les intestins, tandis que pour les pauvres le natron et le sel remplaçaient les coûteux aromates.
M. Rouyer, chimiste attaché à la commission scientifique de l’expédition d’Égypte, confirme ces détails par l’analyse. Il ajoute que les traits du visage sont reconnaissables et paraissent à peine altérés par leur long ensevelissement.
On a pu se convaincre de la vérité de cette assertion à l’Exposition de 1867, notre savant compatriote, Mariette-Bey, ayant mis à la disposition de la Société d’anthropologie un certain nombre de momies qui furent ouvertes au local qu’elle occupait dans le palais du Champ de Mars. Les figures étaient intactes et ornées d’yeux d’émail qui leur donnaient une étrange expression; les cheveux étaient parfaitement conservés, quelques-uns avaient une teinte rousse, due sans doute au henné ; les dents étaient dorées ainsi que les ongles des mains et des pieds. Quelques plaques d’or étaient placées aussi sur la figure et sur la poitrine.
Les momies étaient enveloppées de bandelettes de forte toile de couleur écrue encore imprégnées de parfums; elles étaient renfermées dans un premier cercueil richement peint et doré; celui-ci dans un second plus simple, et ce dernier dans un sarcophage sur lequel étaient écrits en caractères hiéroglyphiques les noms et professions du défunt ainsi que les principaux événements de sa vie.
Nous devons à l’obligeance du commandant Du-
housset, qui assistait à cette ouverture, le dessin cicontre qui reproduit la momie dans les cinq phases dont nous avons parlé.
Les cinq phases de la Momie
Belzoni a donné la description des restes parfaitement conservés d'un roi de la dix-huitième dynastie, mais il est évident que Tart d’embaumer les corps
LES EGYPTIENS
remonte à une époque bien plus reculée, car, dès la quatrième dynastie, nous voyons figurer dans les peintures et les inscriptions les parfums et les bandelettes servant à cet usage, bien qu’on n'ait pas retrouvé de momies de cette époque. Ce ne fut toutefois que sous la dix-neuvième dynastie que cet art atteignit toute sa perfection, grâce à la variété et à la finesse des aromates que les Égyptiens s’étaient procurés dans le cours de leurs conquêtes.
A Thèbes, un quartier entier nommé Memnonia, et placé vers la chaîne lybienne où se creusaient les hypogées royales, était consacré aux embaumements. C’est là que bouillait sans cesse, dans de vastes chaudières, le natron remplissant l'air de ses âcres vapeurs, c’est là qu’habitait tout un monde de prêtres et d’artisans employés à ces travaux; c’était d’abord le paraschite chargé d’ouvrir le corps au moyen d’une pierre d’Éthiopie finement aiguisée, opération qu’il avait soin d’exécuter au plus vite afin d’échapper par la fuite aux imprécations dont l’accablaient les assistants, tant les Égyptiens avaient horreur de cet outrage fait aux morts, bien qu'il fût nécessaire; puis le taraschite qui préparait les bandelettes et les parfums, le peintre qui décorait les cercueils, et enfin le colchite qui en avait la garde.
Dans les parties stériles de l’Égypte, où les aromates ne croissaient pas et où l’argent manquait pour se les procurer du dehors, on conservait les corps en
les exposant pendant un certain temps sur un sable brûlant aux rayons du soleil 1 .
Ce genre de momies rappelle celui que Sonnini dit, dans ses voyages, avoir trouvé dans un couvent de capucins près de Palerme. Les bons pères, tenant à préserver les membres décédés de leur communauté, sans avoir recours au luxe des parfums, les faisaient griller sur un feu doux et les plaçaient ensuite dans une vaste caverne, ce qui formait, ajoute le voyageur, e peu réjouissante à l’œil.
La race humaine n’avait pas seule le privilège de l’embaumement en Égypte.
Les animaux sacrés recevaient aussi cet honneur.
Lorsque le taureau divin Apis avait complété les vingt-cinq ans qui lui étaient accordés comme durée de sa carrière, les prêtres le noyaient dans le Nil, le remplissaient des plus précieux aromates, et l’enterraient avec grande pompe.
Les momies de divers animaux qui Momie d un chat. £g Urent dans nos musées prouvent avec quels soins les Égyptiens cherchaient à préserver leur forme naturelle. On en jugera par la gravure cicontre de la momie d’un chat prise au Musée bri-
i. Les Éthiopiens conservaient leurs morts en les revêtant d’une couche de résine transparente à travers laquelle on pouvait voir le
LES EGYPTIENS
tannique et qui a assez bien conservé la forme du favori de la déesse Bubastis.
Pendant longtemps, les aromates ne s’employèrent que pour les cérémonies religieuses et les embaumements, mais, à mesure que les habitudes de luxe s’infiltrèrent dans la vie privée, les Égyptiens, que la chaleur du climat forçait à de fréquentes ablutions, cherchèrent à les rendre plus agréables et plus salutaires en les faisant suivre d’onctions parfumées. Ils s’adressèrent alors aux prêtres qui, gagnés par de riches présents, consentirent à faire jouir les humains de plaisirs réservés jusqu’alors aux immortels, et leur vendirent des parfums confectionnés dans les laboratoires des temples. Bientôt ils ne se contentèrent pas de les appliquer à leur toilette, ils ajoutèrent ce nouvel attrait à leurs festins où ils prodiguèrent à la fois les fleurs et les parfums pour s’entourer d’une atmosphère embaumée. La salle du banquet était jonchée de fleurs ; des tresses odorantes couraient le long des murailles et serpentaient autour des coupes; sur les tables de suaves résines brûlaient dans de riches cassolettes. Les convives, en entrant, recevaient d’esclaves préposés à ce soin des flots d’essence sur leur
tête ou plutôt sur leur perruque, car ils étaient presque tous rasés; on leur passait ensuite au cou une guirlande de lotus mélangés de crocus et de safran, et on les conduisait à leur place.
Ce fut ainsi qu’on reçut Agésilas quand il vint en Égypte, mais le rude Spartiate, inaccoutumé à un pareil luxe, refusa fleurs et parfums, ce qui le fit passer aüx yeux de ses hôtes pour un barbare incapable d’apprécier les raffinements de la bonne société.
Les onguents égyptiens s’employaient à enduire tout le corps afin de conserver aux membres toute leur élasticité, coutume qui s’observe encore en Nubie et dans presque toute l’Afrique; ils étaient préparés avec grand soin, à en juger par un spécimen qui se trouve au musée d’Alnwick et qui a conservé son odeur après trois ou quatre mille ans d’existence. On les mettait dans des vases de porphyre, d’albâtre, d’agate, de terre émaillée ou de métaux précieux, ou dans des flacons de verre irisé 1 . Parfois aussi on les renfermait dans des boîtes de bois ou d’ivoire sculpté représentant des oiseaux, des poissons, des fleurs, etc.
(Musée d’Alnwick). On a même trouvé dans une de ces tombes un flacon portant des caractères chinois, mais il appartient évidemment à une époque beaucoup plus
i. Strabon fait grand éloge des flacons de Diospolis qui étaient couleur d’hyacinthe, de saphir et de rubis.
récente. Ce flacon contenait un collyre que les Égyptiennes employaient pour se teindre les paupières et
faire paraître les yeux plus grands; il y en avait de deux nuances, le vert (ouatj) et le noir ( stem-t). Nous retrouverons ce dernier en usage chez les Romains sous le nom de stibium et chez les Orientaux sous celui de kohl.
Les parfums ne servaient pas seulement aux rites sacrés, aux embaumements et à la toilette, ils jouaient aussi leur rôle dans les pratiques de la magie auxquelles les Égyptiens aimaient à se livrer dès les temps Flacon chmms. j es pj us anc j ens . l) an s un curieux papyrus gréco-égyptien du Musée britannique, traduit par M. Goodwin 1 , se trouve la formule magique suivante servant à consacrer la bague d’Hermès :
x. Public. Cambridge Antiq. Soc. i8ja.
LES EGYPTIENS
« Placez un scarabée sur une table et au-dessous un linge de lin pur et quelques tiges d’olivier; placez un encensoir au milieu de la table et offrez de la myrrhe et du Kuphi\ ayez tout prêt un petit vase de chrysolite dans lequel vous mettrez de l’onguent de lis ou de myrrhe ou de cinnamome, et prenez la bague et posez-la dans l’onguent après l’avoir préalablement purifiée de toute souillure, et brûlez dans l’encensoir le Kuphi et la myrrhe. Laissez-la trois jours, retirez-la et gardez-la dans un lieu pur. »
L’opérateur devait, en outre, s’enduire d’onguent en se tournant vers l’Orient et en prononçant des paroles mystiques.
Les Égyptiens prélevaient souvent des aromates en qualité de tribut sur les nations conquises, ainsi que les prêtres l’expliquèrent à Germanicus lorsqu’il visita les ruines de Thèbes 1 et qu’on peut encore le lire aujourd’hui dans les inscriptions; le prix en était toutefois fort élevé et le peuple, qui ne pouvait se permettre un pareil luxe, remplaçait les précieux onguents par l’huile de ricin dans laquelle on écrasait de la menthe ou de l’origan.
Les fleurs étaient plus à la portée de tous; aussi otaient-elles cultivées avec une égale ardeur par l'habitant du palais et celui de la chaumière. Le lotus était surtout l’objet de leur prédilection. On en distinguait trois sortes : le lotus bleu ou lotus sacré
>• Tacite, Annales.
(nymphœa cœrulea) qui est représenté dans tous les temples; le lotus rose (nymphœa nelumbo) qui a disparu de l’Egypte et ne se trouve plus que dans l’extrême Orient, et le lotus blanc (nymphœa lotus) qu’Hérodote décrit sous le nom de lotus du Nil.
Strabon raconte que beaucoup de lacs en Égypte étaient couverts d’une forêt de lotus roses, et qu’un des plus grands plaisirs des habitants était de pénétrer sous leur ombrage montés sur de légères gondoles nommées thalaméges. Là, couchés sur de moelleux coussins et abrités de l’ardeur du soleil, ils faisaient un délicieux repas des fèves de lotus, se servant des feuilles comme plats et des fleurs comme coupes. Il est évident toutefois que Strabon a fait erreur dans une partie de ces détails, et que ces forêts étaient composées non de lotus qui se trouvent à la surface de l’eau, mais de papyrus qui forment en effet une voûte ombreuse au-dessus des lacs.
La toilette était pour les riches Égyptiennes une affaire tout aussi importante que pour beaucoup de dames modernes, à en juger par les nombreux objets affectés à cet usage, qui sont parvenus jusqu’à nous. Nous en donnons ici quelques illustrations que nous accompagnerons d’une légère esquisse dans laquelle nous chercherons à retracer les diverses phases de cette intéressante opération si souvent dépeinte dans les fresques.
Accroupie sur une natte de jonc, la belle patricienne se livre d’abord à de copieuses ablutions. Une
LES EGYPTIENS
esclave verse sur sa tête le contenu d’une aiguière peinte de vives couleurs, tandis qu’une seconde enduit
son corps satiné d’onguents parfumés qu’elle est allée prendre dans une étagère de jonc placée à un des angles de la salle. Une troisième ranime les sens énervés de la coquette en lui faisant respirer les senteurs du lotus; une quatrième enfin prépare la guirlande de fleurs qui va bientôt s’épanouir sur le sein de sa maîtresse.
Après les onctions vient le travail de la peinture qui exige des soins tout particuliers. L’Égyptienne plonge d’abord une aiguille d’ébène ou d’ivoire dans Aiguière,
un étui contenant le stem-t ou collyre, et*trace autour de ses yeux un cercle noir qui leur donne à la fois la
y 2 LE LIVRE DES PARFUMS.
douceur qui séduit et l’éclat qui rayonne. Puis on lui présente une boîte à compartiments dans laquelle elle prend tour à tour le blanc qui corrige les tons bistrés de la peau, le rouge qui rend la fraîcheur aux joues , le bleu qui dessine les veines sur le front, le carmin qui ranime l’incarnat des lèvres, et le henné 1 qui donne à ses doigts transparents les teintes orangées de l’aurore.
Étagère de toilette. La co iff ure termine cette labo¬
rieuse opération. La longue et noire chevelure de la jeune femme a été soigneusement lissée à l’aide d’un
Étuis à collyre.
peigne d'ivoire, puis divisée en une multitude de petites tresses; il s’agit de procéder au couronnement de l’édifice. Souvent elle porte ses cheveux sans le moindre ornement ou retenus par une simple bande-
t. Voir le chapitre suivant.
LES ÉGYPTIENS
lette, riches de leur propre opulence, mais aujourd’hui elle doit assister à une grande fête et tient à
briller de tout son éclat. Elle hésite quelques instants entre un diadème brodé d’or et fermé par une fleur
de lotus et une coiffure figurant une pintade; c’est
bigarré de l’oiseau encadrant sa jolie figure vient lui prêter un nouvel attrait.
Elle jette un dernier regard dans le disque de métal poli qui lui sert de miroir et dont le manche
f formé d’un hideux Ty-
ji§9 phon, fait ressortir les
/mPÜP'v traits gracieux qui s’y
Ci /j c| reflètent 1 . L’examen lui l ' p ara ît satisfaisant, et elle
Coiffures simples. complète sa toilette en
revêtant une tunique rayée au tissu diaphane, en chaussant d’élégantes sandales et en parant de bijoux
i: Parmi les bijoux 4e la reine Aah-Hotep, exposes Pavillon égyptien, figurait un élégant miroir en forme i un disque 4e métal jadis recouvert 4’un vernis d’or.
LES EGYPTIENS. JJ
ses oreilles, sa poitrine et ses bras. Elle sort enfin
s’appuyant sur ses esclaves et tenant à la main un bou-
Bouquets artificiels,
quet artificiel dont chaque fleur recèle une cassolette ou un flacon d’essence 1 .
1. Les bouquets reproduits ici sont copiés d'un dessin inédit de M. Prisse d’Avennes qu’il a eu l’obligeance de nous communiquer.
L’amour des parfums alla toujours en augmentant en Égypte, et, sous le règne des Ptolémées, ce pays avait atteint une telle perfection dans l’art de leur confection, qu’il les fournissait à tout le monde connu ; les parfums avaient alors une si grande valeur que les ouvriers employés aux nombreuses fabriques d’Alexandrie étaient dépouillés et visités en sortant de leur travail pour s’assurer qu’ils n’avaient rien caché sous leurs vêtements.
Cléopâtre sur le Cydnus.
Cléopâtre était passionnée pour les parfums et avait souvent recours à leur influence pour augmenter ses pouvoirs de séduction; c’est ce qui eut lieu lors-
LES ÉGYPTIENS
qu’elle alla à la rencontre de Marc-Antoine sur le Cydnus, décidée à subjuguer celui qui venait pour la vaincre. Plutarque nous a donné de cette entrevue une excellente description qui a été suivie à la lettre par Shakespeare dans la tragédie d ’cAntoine & Cléopâtre. La reine d’Égypte était montée sur une magnifique galère à la poupe d’or, aux rames d’ar- ciéopâtre. gent et aux voiles parfumées. Assise sur un trône brillant, elle représentait Vénus entourée de ses nymphes et de jeunes enfants figurant des amours. Une douce musique se faisait entendre, et des flots d’encens se répandaient sur le rivage, de sorte que tous les sens étaient charmés à la fois.
Parmi les vestiges les plus curieux de la civilisa-
tion égyptienne qui soient parvenus jusqu’à nous, nous citerons les perruques qui étaient d’un usage presque général, L’Égyptien avait pour habitude de
se raser la tête et le menton, et professait une grande horreur pour les Grecs et les Asiatiques qui laissaient croître leurs cheveux et leur barbe. Cette coutume rendait obligatoire l’usage des perruques qui leur servaient en même temps de chapeaux. Les pauvres gens confectionnaient les leurs avec de la laine, mais les gens riches employaient à cet usage des cheveux naturels et nattés par derrière en longues bandelettes. Les spécimens que nous reproduisons et qui se trouvent au Musée britan-
Perruque du Mus» de Berim. n jg Ue et au Musée de Berlin ne seraient pas désavoués par nos modernes artistes capillaires et réduisent à néant la gloire de Binet, qui
se figurait avoir inventé la perruque à la Louis XIV.
Les Égyptiens portaient aussi des barbes postiches d'ont la forme
indiquait le rang de l’individu.
Les gens de la haute classe la portait courte et carrée, les rois également carrée, mais plus longue; les dieux seuls ou les souverains divinisés étaient ornés d’une
LES ÉGYPTIENS
barbe frisée en croc; quant à la plèbe, elle ne se permettait pas un pareil appehdice.
kes herbiers faisaient agenouiller leurs clients devant eux pendant qu'ils opéraient sur leur tête et leur
menton, et ils ne manquaient pas de les oindre ensuite pour adoucir les effets de l’opération. Ils avaient coutume, nous dit un papyrus, de courir de maison en maison pour chercher du travail.
Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans dire quelques mots de Bérénice, dont les boucles ondoyantes eurent le suprême honneur d’être transportées au firmament. On sait que cette tendre épouse, alarmée des périls qu’allait courir son mari,
Ptolémée Évergète, dans son expédition de Syrie, fit vœu, s’il en revenait sain et sauf, de sacrifier sa chevelure dans le temple de Vénus. Quand le Bérénice, roi rentra victorieux, Bérénice accomplit religieuse-
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ment son vœu, mais le lendemain la chevelure avait disparu. De là grand émoi parmi les courtisans, qui se perdaient en conjectures pour expliquer ce rapt.
Enfin, sans trop savoir pourquoi,
A l’aide d’un certain poète,
Ils en tirent un astre. Moi,
J’en aurais fait une comète,
nous dit Demoustier 1 . En effet, Callimaque, poëte de la cour, de complicité avec l’astronome Conon de Samos, parvint à persuader à la reine que ses cheveux avaient été enlevés au ciel et changés en une constellation qui porta dès ce moment et porte encore le nom de « chevelure de Bérénice. »
i. Lettres à Emilie, xliv.
Le Livre, 'de.* Parfums
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