C'est-k-dire en
ration, et, dans le cas contraire, de pouvoir, du moins, avant de mourir, contempler les splendeurs de Tart italien, ce dont il s'était vu privé par le fait de son mariage.
Laissant chez lui divers élèves et Timprimeur, il se mit en route avec son domestique, à la fin d'octobre i5go, s'embarquant à Amsterdam pour Hambourg, où il débarqua après avoir essuyé une terrible tempête, et, de là, fit pédestrement la route.
Il traversa ainsi toute l'Allemagne, accompagné de son domestique, aflfrontant le froid et la bise, et voyant sa santé s'améliorer à chaque étape. Il prenait un singulier plaisir à contempler le paysage, la physionomie des populations, et s'amusait surtout dans les auberges où il s'arrêtait et où il lui arrivait d'avoir pour commensaux des peintres, des graveurs et d'autres artistes. Il faisait jouer à son domestique le rôle du maître, restant lui-même inconnu et arrivant de la sorte à connaître la pensée tout entière des autres artistes au sujet de ses œuvres, critiquées souvent par jalousie, souvent par ignorance, et parfois aussi avec raison.
Tout en allant, notre Goltzius finit par se rétablir.
Il arrivait aussi que le domestique traitait ses prétendus confrères ou était traité par eux à l'auberge, le maître s'efFaçant, tandis que le domestique, placé au haut bout de la table, était l'objet de mille prévenances et de remerciements sans nombre pour l'honneur qu'il faisait aux convives.
A Munich, se faisant toujours passer pour le serviteur, il alla chez le célèbre Jean Sadeler ' et se dit marchand de fromages., promettant à la femme de l'artiste de lui procurer du fromage de Hollande, promesse qu'il lui était bien facile de tenir en écrivant chez lui.
La conversation tomba sur les estampes de Goltzius, notamment sur son grand Hercule''- et d'autres planches, le domestique s'exprimant avec beaucoup de réserve comme il convenait.
I. Jean Sadeler, le célèbre graveur, né à Bruxelles en i55o; fixé d'abord à Anvers en i555, puis à Munich, et mort à Venise au mois d'août 1600. M. Ed. Fétis a consacré à la famille des Sadeler : Jean, Raphaël, Égide, Marc, un des chapitres de ses Artistes belges à l'étranger, tome 1"'', page 31^. Bruxelles, 1857. Voir au sujet des Sadeler le chapitre xxxii du présent volume.
î. Bartsch, n° 142. Pièce gravée en iSSg et connue sous le nom de l'Homme muscideux. Bien que cette œuvre soit très habilement traitée, elle est d'un goût détestable.
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Mais le monde est ainsi fait qu'il parle avec plus de liberté des absents que des présents, la flatterie étant chose commune.
Peut-être dira-t-on qu'il ne convient pas que Ton s'introduise chez les gens de son métier ou d'autres personnes honorables, sans se faire connaître; que cela manque de franchise; mais je tiens que Goltzius avait, pour agir de la sorte, de bonnes raisons, et qu'il n'était pas sans excuse, s'étant assez fait connaître par la suite.
Ainsi donc, toujours soutenu par sa vive ardeur, Goltzius arriva en Italie, à Venise, Bologne, Florence, enfin, le lo janvier iSgi, à Rome, le but tant désiré de son voyage.
Pendant plusieurs mois, il y demeura sans se faire connaître, s'habillant un peu rustiquement à l'allemande et se faisant appeler Henri van Bracht, s'oubliant presque lui-même, tant son esprit était absorbé dans la contemplation des œuvres d'art. De nouveaux objets attiraient chaque jour son attention, renouvelaient son ardeur, et, comme un débutant, il s'appliquait à dessiner les plus beaux antiques.
Les jeunes dessinateurs qui abondent à Rome, le voyant ainsi à l'œuvre, regardaient parfois par-dessus son épaule, se demandant ce que pouvait bien produire ce Tedesco^ s'attendant bien à voir une chose plutôt ordinaire que remarquable. Puis, il leur arriva comme au Sénat romain, sous Marc-Aurèle, avec le paysan du Danube, et ils en eurent long à se dire sur le travail du prétendu Allemand et cherchèrent à lier connaissance avec lui, ce qui ne fut pas difficile, car Goltzius, se montrant affable, leur donnait volontiers des conseils.
11 faut noter ici qu'à l'époque où Goltzius était à Rome, il y avait une grande disette par toute l'Italie, et à Rome une misère atroce, jointe à une épidémie qui enlevait des milliers de personnes. Les rues étaient jonchées de malades et de mourants, et il en était ainsi en bien des endroits où Goltzius s'arrêtait pour dessiner quelque fragment antique, sans se laisser détourner de son travail par les émanations pestilentielles, bien qu'il eût l'odorat des plus sensibles.
Il trouvait pourtant des sujets de distraction en s'arrêtant aux
boutiques où ses planches étaient exposées en vente, pour y écouter
l'avis des artistes, ce qui ne fut pas sans lui être utile.
La môme année, vers la fin cravril, il se rendit de Rome à Naples, en compagnie d'un aimable camarade, Jean Mathyssen, orfèvre ', et d'un jeune savant bruxellois, un gentilhomme du nom de Philippe van Wing-hen -,
Les trois voyageurs s'étaient vêtus le plus pauvrement possible, crainte des brigands qui infestaient la route.
Van Winghen était un grand antiquaire qui décrivait et annotait les choses remarquables qu'il rencontrait •'■ ; très lié avec Abraham Ortelius, le célèbre cosmographe anversois ^, il fit voir à ses compagnons plusieurs lettres qu'il avait reçues de ce savant, et dans lesquelles il était fait mention de la présence de Goltzius en Italie, avec certaines indications concernant sa personne, sa main droite contrefaite, etc.
Il était plaisant de voir un personnage si désireux de rencontrer l'homme qu'il voyait chaque jour et avec lequel depuis des mois il entretenait des relations suivies.
A la fin, Jean Mathyssen dit : « Voici Goltzius » ; mais van Winghen, oubliant son propre accoutrement et voyant Goltzius en si pauvre appareil, comme ils étaient tous trois d'ailleurs, répondit : « Non, Henri, ce n'est pas toi l'admirable graveur hollandais », et Goltzius rit de bon cœur de voir van Winghen juger les gens sur la mine, alors que lui-même était si drôlement fait.
1. Jean Mathyszen Ban, ortcvre de Harlem. C'est à lui et à son hcau-lVére, Corneille Gerritsz Vlasman, que van Mander de'die sa Vie des Peintres ßamands et hollandais, dont le présent ouvrage est la traduction. (Voir cette de'dicace, tome I"', page ig.)
2. Maître Philippe van Winghe ou de Winghe (frère de Jérôme, chanoine de Notre-Dame de Tournay, fondateur de la bibliothèque de cette ville, et d'Antoine, abbé de Liessies) naquit à Louvain. 11 parcourut toute l'Italie et y étudia les plus anciens monuments chrétiens avec le fameux Bosio et Ciacconius. 11 fit des fouilles à Rome, dans le cimetière de Saint-Calixte et les catacombes, et mourut k Florence en iSgi, àgc d'une trentaine d'années. (Ed. van Even, Nouveaux renseignements sur Gui de Morillon. Messager des Sciences, page i()2. 1877.)
3. La Bibliothèque royale de Belgique possède l'album manuscrit du voyage de De Winghe et le portrait du jeune archéologue gravé par Jacques Matham d'après le dessin de Henri Goltzius, œuvre inconnue à Bartsch et à Weigel. Nagler la cite sous le n" 242 de l'œuvre de Matham. La planche de Matham représente le jeune savant brabançon presque de face, tourné vers la droite et en buste. Autour de l'ovale de ce portrait, on lit : B. M. Pliilippo W'inghio Henricus Goltzius anticitiœ ergo delineab.it Roma'. Dans l'angle gauche : lac Matham, et à droite : Sculpsit. En dessous, huit vers latins, une élégie finissant par les mots : Florentiœ jacuit, anno M.D.XCII. Haut., o'", 140; larg., o"',o85. Un second portrait, non moins rare, de Philippe de Winghe, a été gravé par Guibert van \'ecn, d'après un dessin de son frère Octave ou Othon (Otto Vaenius), en i58q.
4. 1527-1398. Goltzius nous a laissé de lui un ravissant portrait (Bartsch, n" 180), avec cette charmante dédicace : Spectandum dédit Ortelius mortalibus orbcm — Orbi spectandunt Galleus Ortclinm.
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Aussi répondit-il : « Il serait effectivement bien rustique pour vous, seigneur van Winghen, d'avoir Goltzius pour camarade. — Non, dit l'autre, ce n'est point lui. »
Le soir, quand ils furent arrivés à Velletri, le jeune homme y trouva de nouvelles lettres. Là-dessus, Mathyssen lui dit : « Que vous souciez-vous tant de vos lettres ? je vous dis que voici Goltzius. » Alors van Winghen se fâcha, n'en voulant démordre ; Goltzius eut beau le lui redire, chemin faisant ; il n'en persistait pas moins, disant toujours : « Je n'en crois rien. »
Quand on fut à Terracine, ce fut comme avant ; alors Goltzius, voyant qu'il n'y avait pas moyen de se faire croire, et sachant que van Winghen était bon camarade et homme d'honneur et qu'on pouvait se fier à lui, voulut le convaincre. Il avança sa main droite et tira son mouchoir marqué du monogramme dont il signe ses planches, à savoir un H et un G entrelacés. En présence de ces marques irrécusables, van Winghen resta sans voix, et tout pâle se jeta au cou de Goltzius, fort attristé de ne l'avoir pas connu plus tôt.
Ils poursuivirent leur route vers Naples, virent les œuvres d'art de cette ville et allèrent jusqu'à Pouzzoles, pour y voir les curiosités naturelles.
A Naples, Goltzius dessina, dans le palais du vice-roi, un célèbre antique, un Jeune Hercule, représenté assis *, et il s'en retourna ensuite vers Rome avec ses compagnons, par les galères du pape, Goltzius ayant désiré voir les esclaves nus enchaînés à leurs rames. La violence du vent les ayant contraints de relâcher à Gaëte, ils poursuivirent leur route à pied et arrivèrent à Rome, où Goltzius entra en relation avec les Pères Jésuites et avec les artistes, dont il dessina les plus célèbres au crayon, comme il le fit également à Florence, à Venise et en Allemagne, et il sortit de Rome le 3 août 1591, non pas les mains vides, car je ne sache pas qu'aucun Néerlandais ait fait pareille moisson en un si court espace de temps.
Toujours en compagnie de Jean Mathyssen, il fit à cheval la route
I. Van iMandcir se trompe ici; il s'agit de V Hercule Farncse, qui est debout. Goltzius a fait de cette statue, vue de dos, une planche admirable. (Bartsch, n° 143.) Seulement, Bartsch dit à tort que
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de Bologne, et s'arrêta quelques jours à Venise, chez un de ses bons amis, Théodore De Vries '.
Ici encore se passa une plaisante aventure. Un peintre, sachant que Goltzius était arrivé, se faisait fort de le reconnaître au simple aspect, ce que Goltzius ayant appris, il s'effaça et laissa tous les honneurs à Mathyssen, dont la taille imposante valut à celui-ci force compliments et l'avantage d'être qualifié de « Jupiter de Tart ». L'artiste exprima ensuite le désir de posséder quelque chose de la main de Jean, lequel se tournant vers son compagnon le pria de faire un croquis que Goltzius signa de son monogramme, et notre homme se vit ainsi trompé dans sa prétention de reconnaître les gens à la mine.
On rit beaucoup de la bévue, qui ne réjouit que médiocrement son auteur.
De Venise, les compagnons allèrent à Trente, puis à Munich, où il revisitèrent ceux qu'ils avaient vus d'abord sans se faire connaître, et à la grande confusion de certains de ceux-ci.
Enfin, ayant visité en route les amis et les notabilités artistiques, Goltzius rentra chez lui en parfaite santé.
Malheureusement, à peine revenu, j'ignore par suite de quelles causes, son ancien mal le reprit et l'accabla au point qu'il en fut comme desséché. Pendant plusieurs années il dut prendre du lait de chèvre et même du lait de femme, dans l'espoir de se rétablir, et il perdit beaucoup de temps, car il lui fallut se promener chaque jour. Mais enfin, il se porte aujourd'hui à merveille, et poursuit ses travaux avec ardeur. Voilà en résumé la vie de Goltzius.
Si maintenant je passe à l'examen des oeuvres du maître, il y a d'abord les estampes qui ont fait connaître partout son talent de dessinateur.
Je me souviens d'avoir vu à Bruges, vers i58o, des planches qu'il
la statue de VHcrcide se trouve à Rome au palais Farnèse. De son temps, comme au temps de (joltzius, elle faisait partie des collections du Museo Borbonico, à Naples. Les personnages qu'on voit au pied de la statue, dans la planche de Goltzius, pourraient bien être van Winghe et Mathysz Ban.
I. Voyez ci-après la biographie de Rottenhamer, chapitre xxxviii. C'est le portrait du fils de Théodore De Vries qui constitue la merveilleuse planche de Goltzius gravée en iSgy et connue sous le nom du Chien de Golt:;ius. (Bartsch, n" 190.) La dédicace de cette belle œuvre porte : Theodorico Frisio Pictori e^rei:^io apiid Vcnetos amicitiœ ctßUi absentis repiwsentandi fçratia D. D. Dès l'année iSgg,
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avait gravées d'après les dessins d'Adrien De Weerdt et qui étaient fort bonnes, quoique produites quand il était si jeune'. Je fus surtout charmé de quelques petites planches de Y Histoire de Lucrèce"-^ de sa propre composition. Il y avait, notamment, un banquet, dans lequel il avait fort intelligemment introduit quelques costumes modernes, ce qui contribuait beaucoup à l'effet et, selon moi, était bien autre chose que ce que nos Néerlandais ont coutume de faire •^.
Quand je vins habiter Harlem, en i583, j'y fis la connaissance de Goltzius et lui montrai des dessins de Sprangher qui lui plurent fort''. Et je dois dire, en ce qui le concerne, que, dès sa jeunesse, il n'a pas seulement cherché à rendre la nature dans ce qu'elle a de plus parfait, mais qu'il s'est occupé aussi de rendre la manière des différents maîtres : Heemskerck, Frans Floris, Blocklandt, Frédéric (Zucchero) -", et enfin Sprangher, dont il a suivi de fort près la manière intelligente. Bientôt il grava d'après ce maître le Banquet des Dieux ^, cette œuvre magnifique où coule à flots le nectar de la grâce, et où dessinateur et graveur s'en vont de compagnie à l'immortalité.
Je vis encore, dans le vestibule d'entrée de sa maison, à l'époque où j'arrivai à Harlem, de grandes toiles en hauteur où il avait dessiné au fusain huilé, ou à la craie noire, les Sept planètes, admirablement
cette planche fut copie'e à Rome. Goltzius fit aussi le portrait de The'odore De Vries le père; il parut à
la vente Muilman, à Amsterdam, en 1773. C'était un dessin aux crayons noir et rouge, haut de quatorze %i4, f-Ct^i CL^ / /yi-tA^-ô^.^
pouces et large de dix, daté de iSgo.
I. II existe, d'après Adrien De Weert, plusieurs estampes anonymes : les Èvangélistes, la Nativité, Jésus-Christ appelant à lui les petits enfants, le Christ parmi les docteurs, etc. Aucune de ces pièces ne porte le nom de Goltzius. Toutefois, on trouve dans l'œuvre du peintre une estampe datée de 1577, et qui est certainement de Goltzius, par la raison qu'elle est en tout semblable aux planches de la suite de Bartsch, n"" 65-74. Le Christ y est représenté en triomphateur de la Mort enchaînant Adam et Eve. Les angles sont occupés par des figures de la Charité, de la Justice et de la Paix. ^4. De M'eert inventor. iSj-j. (Voyez sur Adrien De Weert, tome I", page 2;38.)