THÉODORE DE VRIES
mais je suis obligé de me borner à dire ceci : que j'ai vu de De Vries divers tableaux de nature morte et des marchés de fruits, traités à la manière vénitienne, fort bien peints et d'un coloris chaud. Je ne pouvais les passer sous silence. J'ignore absolument l'âge de ce peintre.
Pour ce qui concerne Toeput, il habite à quelque distance de Venise, à Derviso'. C'est un habile compositeur, digne d'être compté parmi les bons peintres.
On m'assure qu'il est également bon rhétoricien, ce qui n'a rien de surprenant, la peinture et la poésie étant sœurs.
I. Trévise. — Louis Toeput, au sujet duquel M. Neefs (Histoire de la peinture et de la sculpture à Malines) ne put trouver aijcun renseignement, porta en Italie le nom de Po^zo ou Po:^^oserralo (traduction italienne de son nom). Ne', dit-on, vers i55o, « il passa, dit Lanzi, pour être de Trevise, à cause de sa longue résidence dans cette ville, où il mourut, la laissant décorée d'un grand nombre de ses ouvrages. Il réussit surtout à peindre des objets éloignés, comme Paul Bril, son rival, à Venise, peignit avec plus de succès les choses rapprochées. Lodovico est plus riant et plur. heureux dans sa manière de varier les nuages et les accidents de la lumière; il eut aussi quelque mérite pour les tableaux d'autels. » Si, comme le dit la Guidi di Roinf^o citée par Lanzi, Toeput mourut âgé de soixante ans, on peut fixer la date de sa mort vers if')!o.
Nous connaissons une belle }'ue de la Pia:;-^ett.i, gravée par un anonyme et dédiée en i585 par L. Pozzoserrato k J. B. Morosini, procureur de Saint-Marc.
Pierre De Jode, Raphaël et Jean Sadeler ont gravé d'après le maître des planches du même genre, et nous avons cité plus haut un portrait du Tintoret, gravé à Venise par Guibert van Veen, d'après une peinture de Pozzoserrato.
On cite comme particulièrement remarquables ses fresques au mont-de-piété de Trévise : la Multiplication des pains, le Riche Epnlon et Moise frappant le rocher.
JOACHIM WTTEWAEL', D'UTRECHT
Quand Tamour sacré de Tart prend possession d'une âme ardente, rien ne saurait contenir ses élans. C'est au plus haut degré de la perfection qu'elle aspire, comme Tarbre vigoureux pousse vers le ciel ses rameaux. 11 en fut ainsi de Joachim Wttewael, peintre d'Utrecht, lequel vint au monde dans cette ville, en i566.
Son père était un peintre verrier^, et son aïeul maternel, nommé Joachim Schuyck, compté, de son temps, parmi les bons peintres^.
Jusqu'à l'âge de dix-huit ans, Joachim Wttewael suivit l'état paternel de vitrier et de peintre sur verre; prenant alors sa profession en dégoût, comme il aspirait à produire des travaux d'un ordre plus élevé, il se mit à la peinture et étudia pendant une couple d'années chez un peintre d'Utrecht assez médiocre : Josse De Beer, élève de Frans Floris^.
Wttewael partit ensuite pour l'Italie et, à Padoue, entra en relations avec un prélat français, l'évêque de Saint-Malo, avec lequel il voyagea pendant deux ans en Italie et qu'il accompagna en France, passant chez lui deux autres années '\
Pendant tout ce temps Wttewael fit pour l'évêque un grand nombre de travaux, tous de son invention.
Rentré en Hollande, il n'a cessé depuis de résider à Utrecht^, où
1. Van Mander c'crit Wttewael, orthographe ancienne des noms débutant par Ui.
2. Il s'appelait Antoine Uyttwael. (J. Müller, de Utrechtse Archieven, page 14. 1880.) M. C. Justi signale l'existence d'un tableau de VrAnnonciation du xvr siècle, signé Gerald Wytvel Devtrecht, existant dans la chapelle de la Conception, à Osuna, en Andalousie. (Voyez Jahrbuch der Königlich preiissischen Kunstsammlungen, tome V, page 160, 1884.)
3. 11 est inscrit à la gilde des selliers (et des peintres !) d'Utrecht en iSGg. (S. Müller, De Utrechlse Archieven, page 60. Utrecht, 1880.)
4. Mentionné danj la biographie de Frans Floris, il tigure comme doyen de la gilde d'Utrecht en i582, i583 et i385 (S. Müller, loc. cit.) Voy. tome V', pages 349 et 35o. Abraham Bloemaert fut aussi son élève.
5. Sans doute Charles de Bour-;neut, qui fut évoque de Saint-Malo de iSSy à ibiß.
6. Admis comme maître des selliers et des peintres en iSga, il fut, en 161 1, un des commissaires
JOACHIM WTTEVVAEf. 3i5
il a fait beaucoup d'œuvres petites et grandes, que Ton trouve en divers endroits chez les amateurs qui les tiennent en haute estime.
On aurait quelque peine à dire s'il excelle davantage dans les œuvres petites ou dans les grandes. Ce fait n'est pas commun, car il démontre Tintelligence et le Jugement d'un artiste.
Que de fois, en effet, ne rencontre-t-on pas des créations d'une même "main, que l'on croirait de deux auteurs différents, selon qu'elles sont grandes ou petites ?
Wttewael n'excelle pas moins dans toutes les parties de son art. C'est ainsi que je puis citer de son pinceau de beaux intérieurs de cuisine, tout remplis d'objets peints d'après nature'. 11 y a notamment, à Gouda, une œuvre capitale de ce genre, grande toile exécutée par lui.
A Anvers, chez un Italien, il y a une peinture haute de six pieds et large de dix, représentant Loth et ses filles-. Les nus et les têtes de grandeur naturelle sont remarquablement traités. De même l'embrasement de Sodome, les troncs d'arbres, etc., sont des plus intéressants à voir.
A Amsterdam, chez son cousin Lucas, peintre d'Utrecht", à l'enseigne d'Apelle, il y a un fort bon tableau en hauteur, largement peint, d'un dessin et d'un coloris excellents. 11 représente V Annonce aux bergers, pendant la nuit*, et prouve à suffisance quels sont les moyens artistiques de Joachim.
On trouve de sa main beaucoup de petits tableaux qui se distinguent par la plus remarquable précision de détail.
D'abord, à Amsterdam, chez M. Jean Ycket, ou son fils, une
délégués par ceux-ci dans l'enqucte qui fut ouverte par l'autorité municipale, préalablement à l'institution d'une gilde exclusivement artistique. (S. MuUer, De Ujrechtse Archieven, page nj.)
I. Le musée d'Utrecht expose, sous le n" lofî, un important tableau du genre : Une Marchande de légumes et de fruits. Un autre, tout petit, mais charmant, daté de 1627, représentant un Intérieur, se voit dans la Galerie du prince de Liechtenstein, à Vienne. (N" Sg.î.)
3. Rathgeber, Nagler et Kramm parlent d'un petit tableau sur bois, de Loth et ses filles, par Wttewael, existant au musée de Berlin. Cette œuvre n'est pas mentionnée dans le catalogue de MiVI. Meyer et Bode. 'A^v^r^i ^"; -^^ ■' '
'}. Lucas Dammertss (Wttewael?), inscrit à la gilde des selliers et des peintres d'Utrecht en i56j. (S. Müller, op. cit., page Sg.)
4. Un tableau répondant à cette description est au musée du Belvédère, à Vienne; seulement, il est daté de 1607. (N" 140g.)
3i6 LE LIVRE DES PEINTRES
charmante petite peinture sur cuivre du Banquet des Dieux, composition extrêmement détaillée et soigneusement peinte'.
Depuis peu il a livré à M. Jean van Weely - un excellent petit cuivre en hauteur : Mars et Vénus, tout semé de détails minuscules, et aussi achevés que Toeil le plus exigeant peut le vouloir : la table, le lit, et, dans le ciel, l'assemblée des dieux avec nombre de petits amours ^.
Un autre tableau de Mars et Vénus se voit chez Melchior Wijntgis, à Middelbourg.
En somme, je considère Joachim Wttewael comme digne d'occuper une place parmi les meilleurs peintres néerlandais.
C'est chose extraordinaire aussi de voir combien il excelle dans la peinture, considérant que ce n'est là pour lui qu'une occupation accessoire, car le négoce absorbe le meilleur de son temps. J'ai même entendu exprimer la crainte que le peintre ne soit quelque jour métamorphosé en lin, — matière dont il trafique, — à l'instar d'Arachné, prise dans sa propre toile par la colère de Minerve.
11 est âgé, en la présente année 1604, de trente-huit ans*.
COMMENTAIRE
Rappelons d'abord au lecteur que l'orthographe Wttewael est une forme vieillie, le W tenant la place de Uy ou Ui. A proprement parler, Wttewael équivaut donc à Uyttewael.
La date de la mort du peintre a préoccupé les auteurs; il en est qui, sans prendre garde aux millésimes inscrits sur ses tableaux, assurent que sa carrière prit tin en 1604.
Sandrart déclarait pourtant l'avoir connu à Utrecht en 1626, limite extrêaie admise
1. Musée de Brunswick (n° 452), dati de 1602. (Conf. Riegelj Beiträge ^iir Niederländischen Kunstgeschichte, tome 11, page 170. Berlin, 1882.) Peut-être identique aux Noces de Thétis et de Fêlée, à la Pinacothèque de Munich, catalogue Reber, n° 304.
2. Joaillier et peintre amateur d'Amsterdam; il fut de'pouillé et assassiné en 1616 pendant un voyage qu'il faisait à La Haye, porteur de joyaux destinés à la cour. (Jacohus De Jongh, 3" édition de van Mander, tome 11, page ]()o. Amsterdam, 17Ô4.) 11 est cité déjà dans la biographie de Corneilje Ketel, pa,^e i5o.
3. Musée de l,a Haye, n" 190 : Mars et Vénus surpris par Vulcain.
4. D'après M. S. Mullcr (page 125, note 2), 'Wttewael mourut en i638, âgé, par conséquent, de soixante-douze ans.
JOACHIM WTTEWAEL 3j7
•par les plus récents catalogues. M. S. Müller ' affirme que Joachim Wttewael mourut en i638, et nous ne sommes point du tout d'avis qu'il faille rejeter cette assertion, bien que l'auteur ait omis de nous dire sur quel document il la fonde. Nous ferons remarquer au surplus que la date 1627 tigure sur un petit tableau de la collection Liechtenstein, à Vienne, que, par conséquent, ce n'est pas à 1626, mais à 1627 qu'il faut borner la période active, sinon l'existence de l'artiste, autant que permettent de l'établir les dates.
Pour ce qui concerne les débuts de Joachim, bien que nous le trouvions inscrit à la gilde d'Utrecht à dater de 1592, par conséquent, dès son retour de France, aucune peinture antérieure à i5g6 n'est aujourd'hui mentionnée parmi ses œuvres. Le Parnasse. au musée de Dresde, porte la date de iSgö, que nous lisons également sur l'un des deux vitraux du maître à l'église Saint-Jean, à Gouda.
En dehors de ce que rapporte van Mander, on sait peu de chose de la vie du peintre d'Utrecht. Il est même surprenant que notre auteur ait omis de parler des verrières de la grande église de Gouda, dont l'exécution remontait à plusieurs années, au temps où il écrivait. Ces pages ont une grande importance dans l'œuvre de l'artiste. Elles représentent une allégorie sur la Liberté religieuse et le Prophète Nathan reprochant à David son péché. Remontant aux débuts de leur auteur, on n'y trouve point encore les exagérations de tout genre qui déparent ses créations, à dater des premières années du xvu"^ siècle.
Il est à peine douteux que van Mander n'ait contribué pour une part à entraîner Joachim Wttewael dans la voie du maniérisme le plus fantastique, en se faisant le propagateur du système de Spranger dans sa patrie d'adoption.
Pour se faire une idée de ce que deviennent les sujets les plus sérieux sous l'influence de la mode nouvelle, il faut parcourir le recueil intitulé Thromis jnstitiœ, gravé en i6o5 et 1606 par Guillaume Swanenburgh, d'après Wttewael. Les plus solennels exemples de justice de l'histoire ancienne, le Jugement dernier lui-même, ne sauraient contenir le maniérisme du peintre.
Les peintures de Joachim Wttewael sont peu nombreuses, même en Hollande. Voici la liste de celles que nous connaissons :
Berlin (musée). Loth et ses filles. (Rathgeber, n« 3378.)
Copenhague musée). Saint Jean-Baptiste prêchant. 1618.
Dresde (musée). Le Parnasse. i5g6.
Gotha (musée). La Vierge et l'Enfant Jésus entourés d'anges. 1608.
Hadzor (Angleterre). Collection Howard Galton. Banquet des Dieux. (Signé.)
Madrid (Prado). Adoration des bergers.
■^ Munich (Pinacothèque'. Noces de Thétis et de Pelée. O Stockholm (musée). Jugement de Paris. \j Stockholm (musée). Vénus entourée d'amours.
Utrecht (musée Kunstliefde). Portrait de J. Wttewael.
Utrecht (musée Kunstliefde). Portrait de la femme du maître.
I. De Utrechtse Archievcn, I. Schilders-Vercenigingen te Utrecht, page i35. 1880.
3i8 LE LIVRE DES PEINTRES
Utrecht (musée Kunstliefde). Marchande de fruits et de légumes.
Vienne (Belvédère). Adoration des bergers, effet de nuit. 1607.
Vienne (Belvédère). Diane et Acte'on. (Signé.) > Vienne ipalais Liechtenstein). Intérieur. 1627.
Wttewael a formé des élèves parmi lesquels se distingue surtout Henri De Kcyser, le célèbre sculpteur et architecte de la ville d'Amsterdam '.