Matthieu, XXII
suivante, il se mit à faire de jolis portraits et y réussit extraordinairement; ses œuvres sont là pour le prouver'.
En i5g9, il lui prit fantaisie de peindre sans pinceaux, un fait que bien des gens qualifient de dépravation, comme ce qui arrive à certaines femmes qui, pendant leur grossesse, ne veulent que des aliments crus. Cela n'empêche que la tentative ne lui ait merveilleusement réussi.
Il fit d'abord son propre portrait en plusieurs poses, et ressemblant peut-être mieux que bien d'autres portraits peints avec l'aide de pinceaux-.
Cette preuve donnée, il fit pour Henri van Os, grand amateur d'Amsterdam, un Déniocrite et un Heraclite, le premier, à la demande du susdit van Os, étant son propre portrait. Il est d'un eflfet vigoureux et éclatant.
Tandis qu'il s'occupait de peindre de la sorte le portrait de monseigneur Morosini d'après l'original achevé, survint le marchand de pinceaux qui lui souhaita à chaque doigt un durillon, car il était seul à devoir perdre à ce genre de pratique^.
Un Moscovite voulut avoir aussi son portrait, peint avec les doigts, pour le montrer au grand-duc dont il était un des familiers.
Il peignit aussi le portrait, extrêmement ressemblant, de l'amiral de la flotte des Moluques : Wolfart Hermans'', puis celui de l'excellent sculpteur De Keyser, qu'il avait précédemment représenté au pinceau sous les traits d'un apôtre.
Toujours avec les doigts il a fait trois têtes : la Vierge, Saint Jean et le Sauveur couronné d'épines, admirablement exécutées, surtout les gouttes de sang et les larmes, au point que l'on se demande si pareille chose a pu être exécutée sans pinceaux.
1. Outre le portrait de van Neck, de'jk cité, Corneille peignit celui de P. J. Kies, bourgmestre de Harlem à l'e'poque du siège (1594), également gravé par Houbraken. (Verhuell, n" 3o8.) Le musée d'Amsterdam possède les portraits de Jacques Bas et de sa femnie. (N"" 181-182.)
2. C'est probablement un de ces portraits qui servit de modèle à l'estampe de H. Bary, gravée en lôScj. La Galerie de Hampton Court possède l'œuvre originale. (Catalogue Ernest Law, n" 7Ö7.)
3. J. Weeninx parait avoir peint également sans pinceaux certaines de ses œuvres. (Descamps, tome 11, page 3io.)
4. Wolfart Hermanszoon, qui battit les Espagnols près de Bantam en l'ioi.
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Mieux encore, en 1600, il lui vint à Tesprit de peindre sans faire usage de ses mains, mais exclusivement de ses pieds.
Ne tenons pas, d'ailleurs, pour ridicules, les gens qui entreprennent de démontrer que les choses en apparence impossibles sont réalisables ; que, par exemple, un peintre intelligent, venant à perdre ses mains, pourrait trouver encore le moyen de traduire sa pensée. N'y a-t-il pas des individus qui, pour prouver leur adresse, entreprennent et exécutent les choses les plus extraordinaires ? N'en voit-on pas qui tirent en plaçant le fusil sur leur dos ou à l'envers, et qui, pourtant, atteignent le but? N'y en a-t-il pas qui marchent sur la corde, alors que le sol est évidemment fait pour la marche ? Je range dans la même catégorie d'exploits, des œuvres que Ton se figurerait exécutées avec la main et les instruments de la profession.
Le premier essai qu'il fit avec les pieds fut un Harpocrate ou dieu du silence, qui réussit fort bien. Il ne rendit pas avec moins de justesse l'expression du mutisme que celle des philosophes riants ou en pleurs.
En créant ces œuvres il prenait grand soin de ne jamais y toucher avec les instruments du métier, s'appliquant à les achever complètement selon le système qu'il s'était imposé ; nombre de gens pourraient témoigner de l'exactitude de ce point.
Plusieurs personnes furent très charmées de ces travaux. Le duc de Nemours ' voulut posséder la figure fX Heraclite à cause des circonstances de sa production ; il s'occupe un peu de peinture en amateur.
Un comte polonais, André Leczinski, comte de Leschno, possède aussi plusieurs de ces œuvres peintes du pied.
Je dois dire un mot maintenant des peintures qu'il exécuta de diverses manières pour sa propre maison. Du côté droit de la façade : Démocrite et Heraclite, ayant entre eux le globe. Cela est peint du pied droit. A gauche, Momiis et Zo'ile, qui sont peints du pied gauche. Au milieu, et immédiatement au-dessus de l'entrée de la maison : le
I. Henri de Savoie, duc de Nemours (1572-1632), dont le portrait a e'té gravé par Tliomas de Leu. (Robert-Dumesnil, n° 4Ô6.) Il s'occupait aussi de musique.
iCo LE LIVRE DES PEINTRES
Temps couronné de roses, tenant d'une main la faux, de Tautre le sablier ; près de lui sont deux enfants dont Tun représente l'Intelligence et l'autre le Génie, attendu que toute œuvre d'art naît de l'union du temps, de l'intelligence et du génie. Cela est peint de la main gauche et sans aucun pinceau.
Toutes ces figures sont de grandeur naturelle et entièrement colorées.
Dans les intervalles apparaissent deux figures simulant le bronze ; celle qui est à droite du Temps est la Peinture, exécutée des pieds et des mains ; à gauche est la Patience, assise sur une enclume et combattue par la Fausseté, qui se sert de trois flèches : celles de l'Envie, de la iMédisance et de la Calomnie. La Jalousie la tient aux cheveux, tandis que la Haine excite un chien enragé à s'élancer sur elle.
La Mortalité, personnage à tête de mort, dont les orbites lancent des flammes, symbolise la grande mortalité d'Amsterdam en 1602, année où fut exécutée cette peinture. Ces monstres affreux semblent vouloir anéantir la Patience, qui serre dans ses bras un agneau et tient un crucifix, en levant les yeux au ciel avec un sourire.
Avant de finir, je veux citer encore quelques-uns de ses emblèmes.
Il arriva qu'un gentilhomme, le seigneur de Wulp, exprima le désir d'avoir quelque chose de lui dans son Album amicorum. Ketel, ayant appris la condition du personnage , dessina un homme de qualité à cheval, tenant un faucon sur le poing, suivi d'un page et précédé d'un lévrier. Au fond, un laboureur avec son champ et ses vaches. Le tout était accompagné de ce poème :
Elle est douce au monde et charmante,
La présence de la femme jeune et belle ;
On admire le généreux coursier,
La vitesse et l'attachement du bon limier;
Le laboureur aime son champ et ses bœufs ;
Comment donc s'étonner que le gentilhomme
Aime la belle, le destrier et Tagile chien courant.
Ketel joignit à ce dessin une autre composition emblématique, par laquelle il donnait à connaître le sens de l'image précédente.
CORNEILLE KETEL
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Une jeune femme, entièrement nue et coiffée d'un bonnet de Folie, met au monde un enfant sur les genoux d'un jeune homme de belle mine, mais qui n'est, par derrière, que corruption. Sa tète est celle de la Mort, et il se termine en scorpion pour frapper de son dard la jeune femme qui l'embrasse. Ce personnage est le danger de la mort, tandis que la femme est la folle Jeunesse. Son enfant est la Volupté, venu au monde avec l'aide de la Vanité, comme la sage-femme.
Plus loin on revoit la folle Jeunesse, poursuivie par l'Expérience qui s'efforce de lui arracher son enfant. Puis, près des valves ouvertes d'un mollusque, la Raison, sous les traits d'un philosophe qui s'efforce de faire rentrer l'enfant dans sa coquille.
L'explication disait :
La folle Jeunesse ne rêve que plaisirs ;
La vaine apparence lui prête son concours ;
Elle s'attache, inconsciente, au danger mortel
Jusqu'au jour où l'Expérience lui enlève sa Volupté,
Que la Sagesse ramène vers sa coquille.
Qui se comporte en homme est vraiment « maître d'elle » '.
On s'amusa fort de la chose à La Haye, même chez le prince d'Orange.
Ketel fit encore, pour le bourgmestre Corneille Florissen van Teylinghen^, une belle peinture de sept pieds. C'est une grande allégorie sur le Temps et la Vérité.
Pour Jacques Razet, l'amateur éclairé d'Amsterdam, il fit une allégorie ayant trait à sa devise : Na dit een beter ^ La peinture était accompagnée du poème que voici :
Gomme la mer terrible fait rage '
Celle que tu vois ici enchaînée :
La Résignation, qu'aucune épreuve n'éhranle,
Ni la tempête sur elle déchaînée ;
I. En hf)llan<-iais //<?<?;■ l'a;; nndp, seigneur ou « miiitre de la volupté »; jeu de mots sur la qualité du persfinnage.
•2. Il fut bourgmestre d'Alkmaar pendant le siège de iSy?.