‹ Le livre des peintres de Carel van Mander (volume 2)Chapitre 99 sur 213 · MICHEL JANSSEN MIEREVELD, DE DELFT · texte numérisé non relu

MICHEL JANSSEN MIEREVELD, DE DELFT

II n'est point indigne de renom et ne peut être mésestimé celui qui, dans notre art, excelle dans un genre unique. Je ne puis donc omettre de consigner ici Michel Janssen Miereveld, de Delft, auquel la nature a départi la faveur de devenir un portraitiste incomparable. Il est né à Delft, en i568', d'un père très habile orfèvre ~.

On m'a' dit que Michel fut de tout temps aimable et intelligent et que, mis de bonne heure à Técole, il s'y distingua par son application, à telles enseignes que, dès l'âge de huit ans, il écrivait mieux qu'aucun calligraphe de la ville.

Alors son père le mit en apprentissage chez Jérôme Wiericx-', où il fit également de rapides- progrès, de sorte que, dès sa onzième ou sa douzième année, il se mit à exécuter au burin des sujets de sa propre composition, notamment une Samaritaine, œuvre bien achevée; le Christ, que l'on voit assis à droite, est d'une physionomie imposante, son geste est digne et grave, et la Samaritaine, debout près de lui, semble l'écouter avec recueillement. La ville de Sichar se détache sur une hauteur, et tout le fond est accidenté, tandis que le puits est dans la vallée où il semble que les habitants doivent venir puiser l'eau.

1. Viin Mander dit à V Appendice : « Il faut lire ici que Miereveld est né à Delft, sur la place du Marché, l'an iSG-, le r'' mai, et que son aïeul maternel était un peintre verrier. »

2. On le voit comparaître le 7 mai i582 en qualité de témoin pour l'admission à la bourgeoisie de Delft de Jacob Willemsz Delfl', natif de Gouda. (Obreen, Arcliief, tome IV, page 280.) Il habitait toujours la place du Marché. De Jongh, dans son édition de van Mander, assure qu'il fut également graveur; nous doutons fort de l'exactitude de cette assertion.

3. Van Mander dit à Wippeitdice : « 11 (Michel .lansz) ne fut pas l'élève de Jérôme Wiericx; on m'a induit en erreur à ce sujet. Son premier maitre s'appelait Guillaume Willemsz * et il passa de chez lui, étant à Delft, chez un élève de Blocklandt : Augustin "**, très adroit compositeur. Miereveld apprit immédiatement à peindre et demeura environ dix semaines chez Willemsz qui mourut jeune.

■ Willem Willemsz, inscrit à la gilde de Saint-Luc de La Haye on iiiii. (Obreen, Are/tief, tome Ut. page 2(14, communication de M. A. Bredins.) En i6i3 nous le trouvons inscrit à la gilde de Delft. (Obreen, tome 1"', page a.) Il est à remarquer que l'année I')i3 est celle de la constitution de la gilde,

" .lan Augustynsz, qui est peut-être le peintre ici mentionné, se trouve inscrit aux registres de la gilde artistique de Delft à l'origine de sa formation, puis indiqué comme parti.

A rarrière-plan, paraissent les apôtres avec leurs aliments, le tout o;ravc avec fermeté.

J'ai vu encore de lui une Judith clans la manière de Blocklandt, surtout la tète d'Holopherne, qui est très bien traitée au burin et supérieure à Tœuvre précédente'.

Finalement, lorsqu'il eut atteint à peu près sa douzième année '^, Miereveld vint chez Blocklandt sous la direction duquel il commença à peindre, et non sans succès, comme il le montra bientôt. 11 suivit dans la composition les types et complètement la manière de son maître, comme je l'ai constaté par plusieurs choses datant de l'époque de ses débuts et de celle où il commença à travailler pour son propre compte, et qui me plurent beaucoup.

Je n'ai aucun doute que, s'il se fut adonné à la composition, il n'eût produit des œuvres remarquables, même en ce genre, et n'en fit encore. Malheureusement, dans les Pays-Bas, surtout de nos jours, les artistes trouvent peu d'occasions de se produire dans des compositions et les jeunes gens ne peuvent exceller dans la figure ou le nu, car on leur demande surtout des portraits. Il en résulte qiie, la soif du gain et les nécessités de la vie aidant, ils prennent ce chemin secondaire de l'art, n'ayant ni le temps, ni l'envie de poursuivre la perfection dans la grande voie de la peinture historique.

Combien de nobles esprits ont, de la sorte, été frappés de stérilité, au grand dommage de l'art!

Il ne faut pas que cette expression de « chemin secondaire « soit trop durement jugée; j'y passe donc le blaireau et dis qu'on peut faire du portrait une fort belle chose, que le visage, étant la partie la plus

1. Nous n'avons jamais trouvti la mention de ces deux estampes atti'ibue'es à Miereveld, ce qui ne veut pas dire que nous niions leur existence. Leblanc les cite, mais n'en donne pas les dimensions.

2. \'an Mander rectifie comme suit ce passage à l'Appendice : « Miereveld, âgé d'environ quatorze uns, partit pour Utrecht et y fut l'élève de Blocklandt, chez qui il passa deux ans et trois mois. Après la mort de Blocklandt *, il rentra à la maison paternelle et, quoique son père fût d'avis de le tenir aux compositions, il n'a fait, pour ainsi dire, autre chose, depuis dix ans, que des p(ntraits. Il y en a plusieurs à Delft, notamment celui du bourgmestre Pauwels van Berensteyn et du bourgmestre Schilperoort, extrêmement bien exécutés. « Inscrit k la gilde des peintres de Delft en ih]3 comme maître, Miereveld se ht admettre à celle de La Haye en iCyj,?. (v4 rc/n't/ d'Obreen, tome L"', page 4. Peut-être travailla-t-il un certain temps dans cette ville.

' M. Henry Havard a public dans l'.lrl et les Artisles hottaiidais l'iiivciitaire des objets et des œuvres laissés par Miereveld; ou y vuil fleurer un portrait de Blocklandt sur son lit de mort. (N" 55.)

MICHEL JANSSEN MIEREVELD

noble du corps humain, peut bien servir à prouver la puissance de l'art, comme l'ont su bien des maîtres déjà cités, et comme le fait

MICHAEL MIREVELT ,

ICO>rVM FICTOR. IN HOLLANDIA.

MICHEL MIEREVELD.

Fac-similé de la gravure de W. J. Delff, d'après Antoine van Dyck.

encore notre Miereveld, autrement dit Michel Janssen, qui n'a point de second dans les Pays-Bas.

A Delft, comme ailleurs, on voit de lui des portraits admirables et qui l'emportent sur tous les autres. Récemment, il a produit une œuvre à laquelle il a donné de très grands soins.

C'est un Vieillard à grande barbe, qui est à Delft, au Chat.

A Leyde, il y a de lui le portrait du fils d'Henri Eybertsz avec sa femme. A Delft, le bourgmestre Gerrit Jansz vander Eyck avec sa femme et ses enfants.

Actuellement, il travaille à un portrait, presque terminé, d'un certain Roger Jansz, fort belle tête d'un personnage qui habite Amsterdam et est grand amateur de Fart, comme des belles choses en général '.

Il y a aussi un Jean Govertsz et un nombre incalculable d'autres effio^ies -.

En même temps, il s'occupe des portraits de la princesse d'Orange'' et de divers personnages de la noblesse et de leurs enfants, outre ceux de plusieurs brasseurs de Delft.

On a récemment vu à Amsterdam le portrait de Jacques Razet, ce grand ami des arts, si ressemblant, si bien traité et si vivant, que la langue peut bien s'y attaquer, mais qu'aucune main ne peut le surpasser en perfection.

En somme, il a un si grand renom comme portraitiste, qu'on l'a sollicité maintes fois, et le sollicite encore, de se rendre auprès de l'archiduc Albert, qui lui promet toute liberté en matière religieuse et lui fait, de plus, des offres superbes^.

Miereveld est aussi un excellent peintre de natures mortes et d'accessoires d'après nature, comme on le constate à Leyde par un Intérieur de cuisine, qu'il peignit autrefois et qui appartient à M.. Barthélémy Ferreris. Toutefois, il aurait peine à faire autre chose que le portrait, bien qu'il soit très porté pour les compositions.

1. Le même Roger Janszoon qui posa pour le Saint Paul aux yeux levés du Corneille Ketel. (Voir ci-dessus, chapitre xxvi, page i5i.)

2. Sandrart prétend qu'il en peignit jusqu'à dix mille, chiflre nc-cessairement exage're' et que M. Henry Havard réduit des deux tiers.

3. Louise de Coligny, veuve du Taciturne. Son portrait a été gravé par W. J. Delft' d'après Miereveld. (Francken, l'Œuvre de Willem Jacobs:;oon Delff, n" 20.)

4. 11 n'y a aucune apparence que Miereveld ait travaillé en Belgique. L'inventaire publié par M. Havard contient cependant les portraits, en petit, d'Albert et d'Isabelle.

MICHEL JANSSEN MIEREVELD ;y5

Paul Moreelsz, qui habite Utrecht', a travaillé deux ans chez Miereveld et est un excellent portraitiste.

Il y a encore Pierre Gerritz Montfoort, natif de Delft, âgé d'environ vingt-cinq ans, qui vint chez Michel à Tage de sept ans et resta chez lui l'espace de six mois seulement. Il a de grandes dispositions et peint fort bien, mais ne pratique que comme amateur^.

Enfin, il faut citer, parmi les élèves de Miereveld, Pierre Dircksen Cluyt, également de Delft, et âgé d'environ vingt-trois ans'\ Il s'adonne de préférence à la composition et a bien débuté comme peintre.

11 y a, pour finir, Nicolas Cornelisz, de Delft, neveu de son maître, qui promet ''.

COMMENTAIRE

Michel Miereveld est une des hautes personnalités de l'art hollandais. Si notre siècle a appris à rendre justice aux Frans Hals et aux Rembrandt, il a su également donner à cette autre forme de traduction de la nature cherchée par Miereveld une légitime admiration. On peut dire qu'en réalité les œuvres approfondies et merveilleusement correctes de ce grand artiste justifient complètement les éloges de van Mander.

Peut-être a-t-on trop perdu de vue que c'était œuvre de génie que la création d'un

1. Peintre et architecte, aussi trésorier de la ville d'Utrecht (i57i-i638). (^Voir ci-après, chapitre xliv.)

2. \'an Mander s'occupe encore de lui plus loin. (Voir ci-après, chapitre xliv.) M. Henry Havard {loc. cit.) a relevé dans les archives de Delft quelques particularités concernant Montfort et qui démontrent que cet artiste vivait encore en 1620.

3. \'oir ci-après, chapitre xliv. P. D. Cluyt était le fils d'un naturaliste célèbre, Theodorus Augerius Clutius, qui fit un livre sur les abeilles, souvent réimprimé.

4. On n'a aucun renseignement précis sur ce Nicolas Cornelisz. (Claes Corneliszoon.) Hcndrick Cornelisz vander Vliet est également cité comme élève de Miereveld. (Voy. D. van Bleyswyck, Beschrijvinge der Stadt Delft, page 852, 1667; et A. Bredius, Archief voor Nederlandsche Kunstgeschiedenis, tome V, page 284.) Il résulte des recherches de M. Bredius que Vliet mourut en octobre 1675. Pour en revenir à Nicolas Cornelisz, dont De Jongh, dans son édition de van Mander (tome 11, page 91, en noie) voudrait faire Claude Corneille, qui travailla à Lyon, dès avant le milieu du xvi° siècle, voici comment s'exprime M. Francken dans la préface de son livre sur W. J. Delft', (Amsterdam, 1872) : « On connaît encore un Nicolas, dit Corneliszoon (fils de Corneille), dont le portrait peint sur verre par lui-même, avec le millésime 1594 a;t. 23, est copié dans l'ouvrage de van

Mander, édition de De Jongh, et dans l'ouvrage de van Eynden et vander Willigen Cependant

cette date 1594 'Ct. 23, correspondant avec la naissance de Cornelis en 1.^71, il faut que ce soit le portrait du père de Nicolas, ou, si c'est le sien, le millésime serait inexact. »

M. H. L. Berckenhoft' désigne une suite des Quatre Saisons, peinte sur verre par N. Y. D. avec la date ifjii, comme procédant de l'élève de Miereveld. (Voir Nederlandsche Kunstbode, page 34. Harlem, 1875.)

ijG LE LIVRE DES PEINTRES

art pareil à celui de Mierevcld par un élève de Técole de Blocklandt. Les beaux portraits du peintre de Delft peuvent être qualifiés d'irréprochables; ils ont la dignité, l'aisance, l'expression, l'harrrionie de la couleur et la correction du dessin qui, de tout temps, ont valu aux portraitistes leurs succès. L'honneur et l'argent devaient nécessairement être le partage d'un tel artiste. Aussi laissa-t-il une grande fortune et un nom très honoré.

Les centaines de portraits laissés par Miereveld ornent aujourd'hui tous les musées de l'Europe; il y en a aussi au musée de New-York. On peut dire que par leur nature même les œuvres de l'espèce tiennent de la fabrique. Mais il faut remarquer que tout peintre que la vogue accable de commandes encourt pareil reproche, et van Dvck nous en fournit un exemple célèbre. Quoi qu'il en soit, Miereveld tient dignement sa place parmi les grands portraitistes.

Tout ce que van Mander nous apprend des débuts du peintre est conjectural. L'auteur était lui-même peu renseigné puisque son Appendice rectifie presque tout son premier texte. Il n'y aurait eu rien d'étrange à ce que Miereveld apprit à dessiner chez les Wiericx, fixés à Delft précisément à l'époque de ses premières études '. Les Wiericx étaient bons dessinateurs; on pouvait apprendre chez eux à devenir excellent portraitiste; on s'expliquerait même beaucoup mieux le talent de Miereveld se formant dans cette voie que sous la direction d'un Blocklandt.

Mais si iiotre artiste n'a point étudié chez un graveur, a-t-il manié le burin ? Nous n'avons aucune raison de douter de l'assertion de van Mander, puisqu'il nous dit avoir vu les estampes du jeune Miereveld ; cependant les meilleurs iconographes ne les décrivent pas, ce qui permet de croire qu'elles sont anonymes et douteuses-. En somme, Mierevcld demeure portraitiste, et s'il a pu faire exceptionnellement des estampes ou peindre des natures mortes, ce sont de purs accidents d'une longue carrière consacrée exclusivement à un genre préféré en quelque sorte au sortir de l'école.

M. Havard (l'Art et les artistes hollandais, tome L''. Paris, 1879I, a eu le courage d'entreprendre de dresser la liste des portraits de Miereveld; après avoir laborieusement compulsé de nombreuses sources, il est arrivé à peine à cent trente peintures; qu'on juge dès lors de ce qu'il faudrait de travail pour donner la liste complète d'un ccuvre s'étendant sur une période active de cinquante-quatre ans, car le peintre vécut jusqu'en 1641. Né en iSöj, il avait donc atteint, à l'époque de sa mort, sa soixante-quatorzième année.

Tous ceux qui ont fait de Miereveld une étude approfondie ccmstatent entre ses (Cuvres une inégalité très compréhensible, eu égard au long espace de temps sur lequel

1 . Voyez L. Alvin, Catalogue raisonné de l'œuvre des trois frères, Jean, Jérôme et A ntoine Wiericx, page XV. Bruxelles, 1866. — L"un des Wiericx dessina le portrait du père et de la mère de Miereveld. (Voir Havard, loc. cit., n° 20 de l'inventaire.) Ces portraits appartiennent aujourd'hui, croyons-nous, au Cabinet de Berlin.

2. Voir ce que disent à ce sujet MM. F. Brulliot [Dict. des Mouograinnics, tome 1'"", n" 2S91 b) et O. K. Nagler. (Die Monogrammisten, tome IV, n" i<)()4. Munich, iSii4i.

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