EXCELLENT PEINTRE
De tous ceux que la nature a favorisés, celui d'entre les Néerlandais que j'envisage comme ayant été vraiment choisi par elle pour imposer silence à la prétention des Italiens, qu'aucun Flamand ne saurait surpasser ni même égaler leurs maîtres dans la représentation de la figure humaine, est Jean de Calcar, dont je ne puis assez haut proclamer le mérite, et sur qui je regrette de posséder si peu de renseignements.
Il naquit au pays de Clèves, dans la ville de Calcar, mais j'ignore quelles œuvres purent éveiller son goût, et j'ignore de même par qui furent dirigés ses premiers pas dans la carrière. Tout ce que je sais, c'est que, vers i536 ou i537, il habitait Venise, qu'il y vivait avec une jeune fille qu'il avait enlevée, et dont les parents tenaient une auberge, qui était un coupe-gorge, comme on le lira dans la vie de Heemskerck.
A Venise, Calcar fut un digne élève du grand Titien, dont il adopta la manière au point qu'on ne parvenait pas à différencier leurs œuvres-.
1. 11 importe de ne pas confondre ce maître Jean-Etienne Stevens (?) de Calcar, avec un prédécesseur dont la critique contemporaine s'est beaucoup occupée. Ce peintre, du nom de Jean loest ou Joosten (fils de Josse), est l'auteur d'un magnitique retable qui décore l'église de Saint-Nicolas à Calcar. On ne sait pas au juste s'il était originaire de la localité, mais le docteur vander Willigen a retrouvé sa trace à Harlem, où il mourut en i3ig. Voir à son sujet : C. E. Taure!, l'Art chrétien, tome II, page 'ib; J. A. Wolft", Zeitschrift für bildende Kunst, i>i-]ù, pages 3'^) et 374; Woermann, Geschichte der Malerei, tome II, page 492. C'est donc absolument à tort que M. Taurel, dans sa très intéressante notice, prétend rectifier les erreurs de van Mander par les indications fournies sur Jean Joestz. (La reproduction allemande des planches anatomiques de Vésale s'exprime comme suit : « Durch Andream Wessalium Lateinisch beschriben darnach auf Verlegen und Anrichten des künstreychen Malers Joannis Stephani durch Bernardum Vitalum ein Venediger mit Fleys inn den Druck Gebracht ist worden »...)
2. MM. Crowe et Cavalcaselle, dans leur monographie du Titien [Titian, his lifo and times ; Londres, 1877), ne disent absolument rien de Jean-Etienne de Calcar.
i82 LE LIVRE DES PEINTRES
Goltzius, dont j'accepte le témoignage en toute confiance, étant à Naples, eut Toccasion de voir certains portraits qu'il déclara, d'emblée, devoir être du Titien. Les artistes lui dirent : « Vous êtes dans le vrai, et pourtant ils ne sont pas du Titien, mais de Jean de Calcar, dont la manière est si conforme à celle du maître, que les plus habiles s'y trompent '. »
Selon Vasari, qui le connut à Naples, on ne pouvait, d'après son style, le ranger parmi les Flamands-.
Il avait, à manier le crayon et la plume, un talent particulier, procédait par puissantes hachures, en quoi aussi il était difficile de le distinguer du Titien.
C'est lui qui a dessiné, pour l'anatomiste 'Vésale, son précieux ouvrage dont les planches, extrêmement bien faites, suffisent à prouver la place eminente qu'il occupe parmi les Néerlandais'^.
11 a dessiné, en outre, la plupart des portraits des peintres, sculp-
1. Nous avons vainement cherche' en Italie les portraits du maître; il n'en est pas un au musée de Naples. Un portrait d'homme, attribué au Titien, dans la collection du palais Balbi à Gjnes, pourrait lui être attribué d'après la dernière édition du Cicerone de Burckhardt. Signalons aussi deux portraits dits de Morone, n"' 12b et 127 de la Galerie Pitti. L'admirable portrait du cardinal Colonna, attribué à Holbein, de la Galerie Colonna à Rome, est, sans doute, également de lui.
2. \'oici comment s'exprime Vasari : « Conobbi ancora in Napoli, e fu mio amicissimo l'anno 154?, Giovanni di Calker, pittore fiammingo molto raro, e tanto pratico nella maniera d'Italia, che le sue opère non erano conosciute per mano di fiammingo; ma costui mori giovane in Napoli... »
3. Jean de Calcar dessina d'abord pour Vésale .six planches détachées, datant de i538. Les trois premières sont consacrées k la description du système veineux, les trois autres à l'ostéologie. Elles furent publiées à Venise et sont de la plus extrême rareté. On n'en cite que deux exemplaires : l'un à la bibliothèque Marcienne, l'autre dans la bibliothèque de feu Sir William Stirling Maxwell, qui les fit reproduire sous le titre And. Vesalii, iabulœ anatomicœ sex; London, privalely printed, 1874, fol. max. Il n'existe de ces reproductions que trente épreuves. L'ouvrage dont parle van Mander date de 1543. Il porte le titre De humani corporis fabrica libri septcm, et parut à Bàle en i543. Ces dessins, fort nombreux, ont même été attribués au Titien. En tète du volume, Vésale est représenté disséquant un cadavre au milieu d'une nombreuse assistance. On trouve de plus, en avant de l'ouvrage, un très remarquable portrait de \'ésale dessiné d'après nature à l'âge de vingt-huit ans. Voir aussi Choulant, Geschichte und Bibliographie der anatomischen Abbildungen; Leipzig, i852. II existe, enfm, plusieurs portraits peints de Vésale qu'on attribue à Jean de Calcar; il y en a un notamment dans la Galerie de Padoue; mais MM. Crowe et Cavalcaselle constatent qu'il n'y a aucune analogie de figure entre ces diverses effigies. D'autre part, nous avons la persuasion que le portrait du Louvre, n" 88 du catalogue de l'école italienne, une œuvre magnifique de Calcar, représente Vésale, ce qui était d'ailleurs aussi l'opinion de Charles Blanc. L'indication de l'âge du modèle : vingt-six ans en iSqo, et les initiales A'V'H [Andreas Vesalius Bruxellensis), inscrites sur la bague, viennent à l'appui de la supposition. Voir dans l'Art, tome V, page 89, une note relative à cet objet et notre article, tome XXXI II, page ( n , accompagné de la gravure du portrait. Il faut remarquer que les armoiries k trois belettes, prêtées k Vésale, et qui ne figurent pas sur le tableau du Louvre, sont celles de la ville de Wesel ^\'esalia inferior).
JEAN DE CALCAR i83
tcurs et architectes italiens qui figurent dans le livre de Georges Vasari. Ce sont lu encore des œuvres excellentes, tracées d'une main ferme et que Ton ne saurait surpasser'.
Malheureusement pour l'art, comme pour la gloire des Pays-Bas, il est mort en 1546, à Naples, à un âge peu avancé, mais dans la plénitude de son talent.
I. Ceci n'est pas exact. \'asari de'clare expressément que ces portraits sont dessinés par lui-même et ses élèves, et qu'ils ont été gravés par Cristot'ano Coriolano, un graveur bien connu et que Passavant croit avoir élé de Nuremberg. Il ne ferait qu'un avec Lcderer et aurait italianisé son nom. Il importe de citer encore, comme une œuvre de Jean de Calcar très inférieure k celle du Louvre, un portrait d'homme au musée de Berlin, avec l'indication ^Etatis 2.1 A» i5.i5 (n" iqo du catalogue.) De Jongh, éditeur de la 3' édition de van Mander, dit que M. Conrad Marmi, graveur de la monnaie d'Utrecht, possédait la généalogie de l'Electeur Othon-Henri avec des portraits remarquablement dessinés par J. de Calcar.
PIERRE KOECK
PEINTRE ET ARCHITECTE d'aLOSt'
La ville d'Alost n'a point à baisser pavillon devant les autres villes qui se glorifient de leur renommée artistique et se vantent d'avoir produit des peintres célèbres, ayant elle-même donné le jour à Tartificieux et savant Pierre Koeck, et Tayant compté parmi ses citoyens*.
11 apprit chez Bernard de Bruxelles^, et, étant remarquablement doué, fit de rapides progrès. Il fut habile dessinateur et bon peintre, autant à l'huile qu'à la détrempe , et se distingua aussi dans le dessin et la peinture des patrons de tapisseries.
Koeck avait visité l'Italie et Rome, la grande école des arts, et s'y était adonné sans relâche à l'étude des statues et des monuments.
Rentré dans les Pays-Bas, et devenu veuf', il fut sollicité par des tapissiers bruxellois du nom de Vander Moeyen'', d'aller à Constantinople, où ils pensaient produire un grand effet par la fabrication de belles et riches tentures pour le Grand Turc. Ils commandèrent donc à Pierre Koeck quelques peintures pour les soumettre au Sultan. Mais celui-ci, conformément à la loi de Mahomet, ne pouvait accepter les
I. Son nom sVcrit ét^alement Coecke et Couckc et, dans tous les cas, se prononce de cette dernière manière. On l'appelait aussi Pierre van Aelst (d'Alost). •2. Il vint au monde le 14 août i5o2.
3. Bernard van Orley. En 1527 la gilde de Saint-Luc d'Anvers inscrivit P. Coeck au nombre de ses francs-maitres. Il e'tait marié à cette époque et avait deux lils : Pierre et Michel. (Voyez F. J. vanden Branden, Geschiedenis der Antwerpsche Schilderschool, page i5o.)