‹ Le livre des peintres de Carel van ManderChapitre 200 sur 218 · N" Sog · texte numérisé non relu

N" Sog

On voit des adeptes de notre art aspirer de bonne heure à surpasser leurs contemporains arriérés et à peine en état de pourvoir à leur subsistance par des travaux plus dignes d'être qualifiés teintures que peintures, œuvres que le goût local rend tolérables et qui trouvent sans doute pour acheteurs les merciers ambulants. Mais quoi de plus triste que de voir des esprits d'élite et auxquels un travail opiniâtre a permis d'arriver aux plus hautes cimes, manquer de clairvoyance, alors que le chemin de la fortune et des honneurs s'ouvre devant eux et qu'ils sont aptes à briller sur les plus vastes scènes, pareils à ces artistes de l'antiquité qui ne se fixaient en aucun endroit, mais choisissaient les plus grands centres, se trouvant également à leur place partout.

Il est permis de dire inconsidéré celui qu'un amour excessif du lieu natal, de vieilles amitiés, voire même un attachement exagéré aux parents, voue pour jamais à la misère. Car de tels individus se marient souvent de bonne heure, sont chargés de famille et ne peuvent être d'aucun secours à leurs proches, à leurs amis, ni pour ainsi dire à eux-mêmes. Ils expient alors durement leur manque de sagesse, eux qui parfois ont parcouru de lointaines contrées, séjourné dans des villes étrangères (bien que chacun éprouve pour son pays un plus puissant attachement, et que beaucoup jugent superflu de passer leur existence comme des étrangers parmi les étrangers), de n'avoir pas appris d'abord à connaître les cités voisines de leur lieu natal, à les apprécier et à faire choix de celle qu'il leur eût été le plus avantageux

I. Nagler et d'autres ont pre'tendu écrire Ulerick, ce qui est une erreur; Mcrick, Merk est un mot flamand qui veut dire aile. Ce nom Vlric tigure aussi sur une estampe de la collection d'Oxford. (Passavant, tome II, page 45, n" 141.)

d'habiter; qu'ils n'aient pas un peu moins ressemblé à ces oiseaux dont on dit qu'ils séjournent volontiers dans les endroits où ils ont été couvés.

Les Italiens ont, à ce sujet, un proverbe plus éloquent : Tristo e l'augello che nasce in cattivo valle, c'est un pauvre oiselet qui naît dans un sombre vallon, car l'instinct le porte à rester toujours en ce lieu, si froide et si aride que soit la contrée où fut son nid, comme on voit d'autres oiseaux qui, toujours follement et pareils à de pauvres voyageurs ou de malheureux pèlerins, suivent le rude hiver, l'accompagnent, tout au rebours de la grue et de Thirondelle amies de l'été, qui recherchent les brises d'Orient et fuient le Nord et ses frimas.

Les Piémontais racontent que, dans les solitudes alpestres couvertes de neige, demeure un peuple qui, descendant pour s'approvisionner aux villes de la vallée, n'a point de repos qu'il n'ait regagné le lieu de ses habitations, où à force de boire l'eau de la neige il devient goitreux. Ce peuple-là, je le compare aux oiseaux d'hiver et aussi à ces individus que leurs aptitudes appelaient à briller dans l'art et qui vont se fixer en un misérable lieu natal où leurs œuvres ne sont ni appréciées ni rémunérées.

De ce nombre fut le malheureux Pierre Vlerick, né à Courtray en i53g. Son père était un homme de loi ou procureur, lequel, voyant les dispositions de son fils pour le dessin, le mit en apprentissage chez un peintre à la détrempe demeurant hors la porte de Tournay, nommé Guillaume Snellaert, et qui valait un peu mieux que les autres peintres sur toile qui abondaient dans la ville ^

On vantait beaucoup, vers cette époque, l'extraordinaire adresse de Charles d'Ypres, autant comme peintre que comme dessinateur, et, finalement, Pierre devint son élève. 11 put voir là un tout nouveau système auquel il se façonna, et s'il arrivait à Charles de faire de grands pieds diflPormes, Pierre les exagérait encore, se figurant que cela faisait mieux.

I. Le nom de Snellaert se rencontre assez fréquemment dans les archives de la gilde des peintres k Tournay et à Anvers, au xv" siècle, mais nous n'avons trouve aucune trace de Guillaume. Nicolas, son (ils, est inscrit parmi les peintres de Dordrecht en i586. (Obreen, Archief, tome I"', page 184.)

Charles, petit de taille, n'en était pas moins énergique et quelque peu bourru. Un soir qu'à la mode yproise on faisait des crêpes qu'ils nomment kespen, et que chacun doit retourner dans la poêle, quand vint le tour de Pierre de faire sauter sa crêpe, celle-ci tomba toute brûlante sur le visage du maître, ce qui donna lieu à une dispute, bien que Pierre fût très contrit.

Un autre soir, Charles ayant chez lui du monde, et étant un peu pris de boisson, vint à son atelier et fit voir les travaux à ses convives, Pierre ne tenant pas la chandelle à son gré, il lui porta à la tête un coup de poing qui envoya rouler d'un côté la chandelle et de l'autre celui qui la tenait.

Ne pouvant supporter un tel affront, le jeune homme partit d'Ypres dès l'aube et reprit le chemin de Courtray sans avoir revu son maître. Le père Vlerick, homme rigide, n'ajouta aucune foi au récit de son fils et le gronda d'importance, ajoutant qu'il ne ferait jamais rien de bon, puis, montant à cheval, il partit pour Ypres, emmenant le pauvre garçon, si fatigué qu'il fût (la distance est bien, je crois, de cinq milles), car il voulait connaître la vérité.

Ayant atteint le but du voyage, il se trouva que Charles, interrogé, ne sut que répondre. Le père, toutefois, s'abstint de donner raison à son fils en présence du maître, régla le compte et ramena le petit. Lui ayant ensuite donné quelque argent, il l'envoya chercher fortune ailleurs, avec ordre de pourvoir à sa subsistance.

Le pauvre garçon, — il comptait à peine douze ou quatorze ans, — gagna Malines. C'était un dimanche et les bonnes gens se promenaient hors de la ville; Pierre était là, se reposant sur le bord de la route et, se sentant seul, sans amis, sans connaissances, sans avenir, s'abandonna à sa douleur et se prit à pleurer.

Saisis de pitié, des passants s'informèrent du motif de son chagrin, de son métier, etc. Pierre répondit qu'il était peintre, et comme il y a à Malines beaucoup de peintres à la détrempe, l'un de ceux-ci l'emmena.

Les peintres malinois avaient pour système de faire passer leurs toiles par diverses mains; tel faisait les têtes, tel autre les extré-

mités, un troisième les draperies, un autre, enfin, le paysage. Pierre, lui, eut pour spécialité la peinture des cartouches où se mettaient les inscriptions, et il y réussit bientôt si bien que plusieurs peintres cherchèrent à Fenlever à son maître.

Se voyant un si grand, artiste, Tapprenti prit le chemin d'Anvers, très rassuré désormais sur son sort. Il y tomba chez un peintre à Thuilc qui lui donna à copier un de ses tableaux : le Serpent dairain, lui demandant s'il croyait pouvoir rendre la manière de Toriginal. Pierre, qui trouvait la manière bonne au plus pour les chats ou les chiens, répondit affirmativement, sans hésiter.

Il ne fit là, toutefois, qu'un séjour de peu de durée et, passant d'un atelier à l'autre, finit par arriver chez Jacques Floris, frère de Frans. Ici Pierre aida un soir ses condisciples à faire une farce imaginée par leur maître.

Voyant, de loin, venir son frère escorté de torches, Jacques fit partir ses élèves dans la direction de Frans, armés de rapières, leur ordonnant de faire un grand cliquetis sur le pavé. Qui courut Joliment, ce fut Frans.

Devenu homme, Pierre se mit à voyager. Il alla d'abord en France, puis en Italie, où il séjourna un certain temps à Venise chez le Tintoret, qui faisait du cas de lui et de ses œuvres et dont il aurait pu, s'il avait été d'humeur moins voyageuse, épouser la fille. Il visita donc d'autres villes et finit par arriver à Rome.

Je crois me rappeler qu'il avait pour compagnon de voyage un Anversois du nom de Jean de l'Arc fm den BoogheJ^. Il alla aussi à Naples et visita les curiosités des environs à Pouzzoles et ailleurs. A Rome il fit de jolies vues de la ville sur le Tibre, le château Saint- Ange et nombre de ruines, car il disait que, faute d'argent, il fallait qu'il fît état de ses débris. C'était d'ailleurs supérieurement exécuté à la plume, et avec tant de caractère et de précision qu'on n'eût pu mieux faire. Ces dessins se rapprochaient beaucoup, par la manière, d'Henri van Cleef.

I. Mentionne dans les registres de la gilde anversoise de Saint-Luc, comme décédé en i585-i586. (Rombouts et van Lerius, les Liggcren, tome I", page Soy.)

J'ai eu Foccasion de voir de ces œuvres que Vlerick avait exposées dans son atelier, mais il les enleva, car elles avaient pour effet de lui rappeler Rome, et le cœur lui serrait d'en être éloigné. Et cependant il lui était plus facile là-bas de gagner de l'argent que d'en amasser, car ses compatriotes aimaient le bon vin et avaient vite fait d'épuiser l'escarcelle.

Un jour il leur arriva de se fier l'un à l'autre pour le payement de l'écot, se croyant réciproquement le gousset bien garni. Quand vint le moment critique, personne n'avait d'argent. Que faire? Ils donnèrent en gage au tavernier leurs bas et chausses et, prenant du noir, se teignirent les jambes; mettant alors leurs souliers et nouant leurs jarretières, ils s'enfuirent. On eût dit qu'ils avaient des maillots bien ajustés. L'un d'eux, ayant une œuvre presque terminée, y mit la dernière main, la vendit et, de la sorte, tous purent rentrer en possession de leurs chausses.

A Rome, Vlerick dessina beaucoup d'après l'antique, d'après le Jugement dernier et les sculptures de Michel-Ange.

Il peignit aussi quelques compositions, entre autres V Adoration des Mages, avec de curieuses ruines et un grand nombre de petites figures. S'adonnant à tous les genres, il fit également beaucoup de fresques.

Il était avec Muziano ' à Tivoli et peignit les figures et les compositions dans les paysages que fit le peintre pour le Palais du Jardin, ce qui laisse à penser s'il était habile. Cela se passait sous le pontificat de Pie IV %

De singulières aventures lui arrivèrent pendant son voyage de retour. En Allemagne, ses compagnons et lui logèrent dans des auberges où, à peu d'exceptions près, tous ceux qui y avaient bu et mangé étaient morts, et ils n'y eurent d'autre couche que les lits d'où l'on venait à peine d'enlever les cadavres. Cependant, grâce au ciel, ils n'éprouvèrent aucun dommage.

1. Girolamo Muziano, né k Aquafredda, près de Brescia, en i528, mort à Rome en iSgo. 11 s'agit ici des travaux exe'cute's par l'artiste dans la villa d'Esté.

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