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A leur entrée en Italie, une chose assez plaisante leur advint. Dans une petite ville ils sollicitèrent de Touvrage auprès d'un peintre qui n'avait pas de quoi les occuper; ils étaient partis lorsqu'on les rappela. Quelqu'un avait demandé ce qu'étaient ces gens, et ayant su que c'étaient des peintres qui cherchaient à s'employer, se déclarait prêt à leur fournir de la besogne. On les rappela donc.
Mais comme les Italiens, lorsqu'ils appellent, avancent la main de haut en bas et non pas de bas en haut, — ce qui chez eux est tenu pour vil, — nos compagnons s'imaginèrent qu'on leur faisait signe de poursuivre leur route et en étaient à se demander s'ils ne devaient pas prendre la fuite ayant, peut-être à leur insu, commis quelque méfait. Ils surent plus tard cependant qu'on leur faisait signe de revenir.
Rentré en Flandre et dans son lieu natal, Pierre y reçut de la part de ses anciens amis un accueil enthousiaste. Bientôt il se mit à peindre à la détrempe plusieurs toiles que ceux des peintres qui en savaient un peu plus long que les autres se mirent à considérer avec une grande surprise.
Sur une toile de forme oblongue il peignit le Serpent d'airain avec de grandes figures bien exécutées et d'un bon effet', les Quatre Évangélistes où l'on voyait de bonnes têtes, une main en raccourci posée sur une table et de belles draperies, ainsi qu'une tête, le regard fixé sur une autre, avec une grande vérité d'expression. Il peignit encore une toile de Judith, mettant dans un sac la tête d'Holopherne, et cette tête coupée était une œuvre excellente. De plus, un Christ en croix, avec la Vierge et saint Jean, tableau en hauteur, avec de belles draperies fort bien peintes. Le Christ avait un aspect tout différent de celui que lui donnent les autres peintres ; le corps était affaissé comme le serait un cadavre, les genoux n'ayant pas la rigidité que Ton remarque dans beaucoup de tableaux'.
Il excellait à peindre les fonds d'architecture, les temples, les perspectives. Je puis afhrmer que je n'en vis jamais de si bien traitées,
1. Ce tableau pourrait bien ctre, croyons-nous, k l'ei^lise Saint-Martin de Courtray, attribué k van Oost.
2. Un tableau, repondant quelque peu k cette description, existe également k l'église de Courtray; nous n'oserions affirmer qu'il est de Pierre \'lerick.
car il possédait la manière de donner à ses colonnes de marbre un grand relief, par les veines, les cannelures, les ombres et les lumières, et de même ses parquets, et les autres détails étaient peints avec beaucoup de douceur.
Il fit quelques compositions d'intérieurs de temples, notamment où le Christ chasse les peudeurs, avec nombre de petits personnages occupés de diverses façons. Il y avait là aussi plusieurs vasques à Tantique, remplies d'eau, où nageaient des poissons avec lesquels jouaient des enfants. Il peignit quelquefois aussi un splendide palais où Salomon assis sur un trône magnifique prononce son jugement ; puis l'Annonciation à la Vierge, dans laquelle les sièges et le lit sont de bois sculpté et où la vue plonge dans une seconde pièce ; tout cela fort bien exécuté.
Il fit en outre le Supplice des Macchabées, traité avec une grande force d'expression ; Suzanne et les vieillards, près d'une belle fontaine dont la vasque de marbre, en forme de coquille, était portée par des tritons ou des néréides à la queue fourchue, figures de métal de diverses teintes et qui semblaient, en plusieurs endroits, avoir été oxydées par l'effet de l'eau'.
Vlerick se servit, sans le moindre scrupule, d'estampes du Titien pour peindre Joseph et la femme de Putiphar, où Joseph s'échappe', et l'Annonciation à la Vierge en hauteur, planche gravée par un Italien % et dans laquelle l'ange lève une main et de l'autre tient un lis et relève sa draperie et où le Saint-Esprit descend dans une gloire d'anges. Il avait si bien traité les petits nuages et les rayons transparents qui se détachent sur l'architecture, qu'on n'eût pu mieux faire. Au reste, toutes les figures, les draperies, les têtes, les chairs étaient traitées de la manière la plus naturelle, et j'en puis dire autant de l'architecture et des parquets que je pense bien n'avoir pas vus mieux exécutés en détrempe. Il refit la même composition en petit et à l'huile, pour un brasseur du nom de Jean Bonté, et cela faisait très bien.
1. Toutes ces peintures ont aujourd'hui disparu; elles étaient d'ailleurs exécute'es à la détrempe et fort sujettes à se détériorer.
2. Estampe signée d'un monogramme M. G. F. (Mathieu Greuterr). !?. Jean-Jacques Caraglio. B., n" 3.
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II peignit également à Thuile plusieurs images de la Vierge de petit format mais d'un fort bon effet, et un Saint Jérôme assez grand, représenté à genoux, s'appuyant sur le bras le plus rapproché du spectateur, la main posée sur un crâne, de sorte qu'on voyait le corps de côté, avec une partie du dos. C'était un bon ouvrage peint d'après nature.
11 peignit encore une bannière d'église ayant d'un côté une Sainte Barbe, tenant la palme ; de l'autre, le corps décapité de la sainte et son père armé du glaive, emporté par le démon ; c'était une peinture à l'huile.
Je citerai également de lui un tableau de la Passion : le Christ assis sur le sépulcre, environné des instruments de la Passion, une des images qu'on a coutume de placer devant l'autel pendant le carême. L'œuvre était magistralement exécutée.
Je ne saurais énumérer toutes les créations très habiles de ce peintre, surtout celles qu'il fit à la détrempe.
Et à quoi bon? Eùt-il été un des plus grands peintres de l'antiquité, Apelle en personne, qui donc était capable à Courtray de l'apprécier? et s'il obtenait de ses oeuvres trois ou quatre livres, on en parlait comme d'une somme énorme.
Vlerick était marié et père de famille, en sorte qu'il profita d'une occasion qui s'offrit d'aller se fixer à Tournay. Elle naquit d'une œuvre à exécuter pour un chanoine, M. Du Prez ; c'était une épitaphe dont le sujet devait être une Résurrection. La peinture se fit à Courtray; c'était un assez grand panneau qui, à peine ébauché et exposé au soleil, se fendit et dut être rejointoyé et raboté, ce qui causa beaucoup d'ennui au peintre. L'œuvre était d'une belle ordonnance.
Enfin Vlerick partit pour Tournay en i568 ou i56g. On pourrait dire d'un pareil changement que c'était passer d'enfer en purgatoire, car il n'y avait là qu'un médiocre profit pour le peintre ; Tournay n'est pas un centre commercial de quelque importance, et les Wallons ne possèdent en matière d'art qu'une médiocre connaissance, partant peu de goût.
Sa grande peinture à Thuile ne rapporta au peintre que trois livres, monnaie de Flandre. Puis, à Tournay, il y ajouta des volets.
mettant aussi en couleur toute la boiserie, dorant d'une belle façon tout ce qui devait être doré et peignant le bois uni en ocre brun à la colle, y traçant avec le manche du pinceau des fibres destinées à imiter des essences rares, ce qui, étant verni, produisit un très bon efl'et.
Pourtant, il ne lui en coûta pas peu de peine de se faire admettre à la maîtrise à Tournay, car les peintres ont là aussi leur gilde avec ses doyens et d'autres dignitaires, ont leur juridiction propre sur les choses de leur branche et nul n'y est admis à professer pour son compte ou à ouvrir un atelier qu'il ne soit Tournaisien de naissance et n'y ait travaillé pendant plusieurs années sous un maître local, sans parler d'autres entraves destinées à écarter les étrangers quel que puisse être leur mérite, selon la coutume inintelligente de Paris et d'autres grandes villes '.
O Pictura ! de toutes les professions la plus noble et la plus intelligente, source de tout embellissement^ nourricière de tout art vertueux et honnête, qui ne le cèdes à aucune de tes sœurs du groupe des Arts libéraux, qui fus en si haute estime chez les Grecs et les Romains policés, dont les adeptes sont partout les bien venus, les bien reçus et admis si volontiers comme citoyens par les princes et les magistrats ! O siècle ingrat que celui où nous vivons ! où la tourbe des méchants barbouilleurs a pu donner naissance à des lois et des réglementations mesquines qui font que pour ainsi dire en tout lieu, Rome peut-être exceptée, le noble art de peinture est organisé en gildes à l'instar des rudes professions manuelles : la tisseranderie, l'apprêtage des fourrures, la menuiserie, la serrurerie. A Bruges, en Flandre, les peintres ne sont pas seulement constitués en métier, mais se voient confondus en un même groupe avec les faiseurs de harnais^.
1. Les statuts octroyc's au métier des peintres de Tournay, le 27 novembre 1480, étaient effectivement très sévères et allaient jusqu'à spécifier les couleurs dont les peintres pouvaient se servir, avec défense à d'autres personnages de les employer.
A Paris, au contraire, les peintres et tailleurs d'images pouvaient avoir autant d'apprentis qu'ils voulaient et travailler même la nuit en cas de nécessité. Ils étaient, en outre, exempts du guet «par la raison que leurs mestiers n'apartient pas qu'au service de Nostre-Seigneur et de ses saints, et à la honnerance de Saincte-Yglise ». (Voyez Alex. Pinchart, Académie royale de Belgique; classe des Beaux-Arts : Jugement du concours pour 1881. Bulletins, troisième série, tome II, page 333.)
2. ((J'entends par harnais, dit van Mander en note, ce que les chevaux ont au cou pour tirer. »
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A Harlem, où de tout temps il y eut des hommes supérieurs dans notre art, les chaudronniers, les étainiers et les fripiers font partie de la gilde des peintres !
Bien qu'en ces deux villes on invoque des raisons pour expliquer une telle manière d'agir, les choses en sont venues à ce point que c'est à peine si Ton opère une distinction entre les peintres et les savetiers, les tisserands et autres ouvriers, car — ainsi le veulent l'ignorance et l'inintelligence — il faut pour les peintres une gilde et, puisqu'on peut l'obtenir, le droit de professer doit s'acheter à prix d'argent. Et puis il faut faire des pièces de maîtrise, comme les faiseurs de coffres, les tailleurs ou les autres, car — et ceci sonne plus brutalement encore — la peinture est qualifiée métier !
O noble art de peinture, où en es-tu venu ! et combien peu, parmi tes nobles adeptes, ceux qui ont quelque ombre ou apparence de valeur sont appréciés ! Jadis les puissants empereurs, les rois, les princes ne te tenaient pas seulement en estime et honneur, te comblaient de richesses, mais ils faisaient appel à ton concours ; aujourd'hui, voici les peintres confondus en un même corps avec les bourreliers, les étameurs, les chaudronniers, les vitriers et les fripiers ! Et les princes et les municipalités non seulement le tolèrent, mais l'imposent, et promulguent, maintiennent, et appliquent des ordonnances aussi contraires à ton honneur et à ton prestige, ô Pictural sans songer que ton avilissement ne peut leur procurer ni honneur ni louange. O siècle trop ingrat !
11 fallut que Pierre Vlerick, aussi, fit sa pièce de maîtrise qui consista en une fort jolie toile à la détrempe : un Massacre des Innocents. Sur le devant, dans un ensemble architectural, il y avait une foule de soldats et de femmes avec leurs enfants s'agitant pêle-mêle. Au fond, une ville avec une place bordée de jolies fabriques et peuplée de groupes de petites figures.
Monsieur le Doyen et les autres barbouilleurs étaient autant en
état d'apprécier ce travail que s'il s'était agi d'une meule, mais, enfin,
l'oeuvre fut admise comme satisfaisante et son auteur proclamé maître.
Ce ne fut toutefois ni sans peines ni sans démarches, à ce que l'on
assure, et Pierre eût, probablement, échoué sans l'intervention du chanoine dont il a été parlé plus haut, lequel trouva moyen d'intéresser à la cause Téveque de Tournay, de sorte que, contraints et forcés, ceux de la gilde se montrèrent favorables.
Fixé à Tournay', Pierre y faisait les travaux de rencontre, figures sculptées à mettre en couleur, soufflets de forge à badigeonner, de sorte qu'il avait fort à déplorer de ne pouvoir consacrer son temps et ses moyens à quelque chose de particulier et aspirait au jour où Ton dirait : « Servez-moi, servez-moi », comme en temps de disette on se presse pour obtenir du blé et que chacun veut être d'abord servi. Parfois il faisait un portrait à bas prix ; il eut aussi l'occasion de peindre pour les nonnettes un tableau d'autel, en largeur, sur toile; la partie centrale formant un rectangle était un Crucifix. D'un côté, à l'avant-plan, on voyait l'un des larrons sur une charrette, avec le confesseur qui semblait lui prodiguer des consolations, tandis qu'on creusait le sol pour y planter la croix. Un personnage couché fouillait de son bras nu la fosse en vue d'en retirer des pierres ou autre chose qui pouvait gêner le travail. Au milieu, un peu plus loin du spectateur, était le Christ sur la croix. D'un ciel noir et tourmenté tombait un rayon qui illuminait la figure de côté, le Christ rappelant par son éclairage les figures du Tintoret, dont le peintre avait encore les créations présentes à la mémoire ; pour les connaisseurs et les artistes, l'effet n'était nullement désagréable. Tout cela n'empêche que les nonnettes ne firent aucun cas de leur tableau.
Plus loin, dans le fond, un groupe de gens s'occupait de crucifier l'autre larron; puis, au premier plan, des joueurs de dés et des personnages accessoires, le tout fort pittoresquement disposé.
Il y avait aussi des chevaux avec de fort belles têtes ^.
Des œuvres de l'espèce se produisent rarement, les tableaux étant
1. Il y est inscrit comme sous-doyen du métier des orfèvres, peintres et verriers, sous la date du i5 juin 1575. (Pinchart, Quelques artistes et quelques artisans de Tournay des quator:[icme, quinzième et seizième siècles : Bulleti>is de l'Académie royale de Belgique, troisième série, tome IV (1882), page -23 du tirage à part.)
2. L'église Saint-Nicolas, à Furnes, possède un triptyque du Crucifiement qui nous paraît offrir une très grande analogie avec le tableau décrit par van Mander. Nous en avons publié une description dans le Bulletin des Commissions royales d'art et d'archéologie, tome XXII, page 25 1.
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de médiocre valeur et composés d'un très petit nombre de personnages.
Se trouvant ainsi dans la gène, Vlerick devint semblable à ses confrères et souffrait avec peine que d'autres, venus du dehors, fussent admis à la maîtrise ou même obtinssent à faire quelques portraits; il devint d'humeur processive autant vis-à-vis de la gilde qu'envers les particuliers. Un de ses procès fut cause qu'il décora chez un procureur toute une salle de grotesques, genre où il excellait. Cela valait beaucoup d'argent et avait pour but de faire accélérer autant que possible son instance. On le voyait aller par les rues, chargé de paperasses comme un homme de loi.
Il en voulait beaucoup à certain Michel Gioncquoy, peintre, qui était revenu de Rome depuis peu'. C'était un Tournaisien qui avait exécuté là-bas beaucoup de petites peintures sur cuivre, des crucifix pour la plupart. 11 en avait gardé le poncif et répétait son œuvre à satiété. Du reste, il avait une manière agréable et proprette de présenter la chose.
Le fond était presque noir et, à l'avant-plan, il y avait un peu de terrain. C'était une source d'assez jolis gains, car les Espagnols et d'autres gens étaient ravis de ces productions.
Ce Gioncquoy, dont il est aussi question dans la vie de Spranger*, trouvait fort à redire à un bras du Christ de la Résurrection de Vlerick de cette épitaphe de M. Du Prez, dont il a été parlé plus haut. Il ne se contentait pas de critiquer ce bras tous les jours, mais le désignait et il alla même jusqu'à le gâter par des retouches, sous prétexte de l'améliorer, prétention absurde de la part d'un homme qui possédait aussi peu de dessin, d'intelligence et d'imagination, et cela dans la ville même où résidait l'auteur du tableau 1
Ce n'était donc pas sans motif que Vlerick lui en voulait, car
1. Michel du Joncquoy était encore à Rome en iSyS. (Bertolotti, Artisti bclgi ed olandesi a Roma, page 377.) Le 19 octobre i58i il fut admis dans la corporation des peintres à Tournay. (Pinchart, Quelques artistes et quelques artisans de Tournay aux quatorzième, quinzième et seizième siècles. Bruxelles, i883, page 23.) Le 6 juillet 1584, il figure parmi les bourgeois d'Anvers et fait inscrire, la même année, un élève à la gilde de Saint-Luc. Nous le trouvons encore à Anvers en i58ù. (Ph. Rombouts et Théodore van Lerius, les Liggcren et autres archives de la gilde auversoisc de Saint-Luc, tome I", pages 283, 294 et 3o5.)