SONNET
Nous sommes représentées ici, comme si nous vivions. Par Hugues van der Goes, peintre éminent, Pour l'amour qu'il portait à une de nos dignes compagnes Dont le doux visjge montre ce que l'amour a inspiré.
I. Marcus van Vaernewyck, Historie van Dclfçis, page 120 (verso;. 1574
De même Timage de Phrvnc révélait
L'amour que lui vouait Praxitèle.
Car Tamante du peintre nous surpasse toutes
En beauté, comme étant la première à ses yeux.
Tous, pourtant, hommes et femmes, sont faits avec grand art;
Le cheval et Tàne aussi; les couleurs bien appliquées,
Inaltérables, belles et pures doivent être admirées.
En somme, tout l'ouvrage est bel et bien parfait
Et il ne nous manque rien, sauf la parole,
Défaut bien rare, pourtant, en notre sexe.
11 y a aussi de Thabile maître, entre autres belles choses existant à Bruges, et qui pourraient ni'ètre inconnues, un tableau d'autel que Ton envisage comme étant du nombre des meilleures choses qu'il ait produites.
Il est dans l'église Saint-Jacques où il orne un autel; c'est un Crucifiement avec les bourreaux, Marie et d'autres figures, toutes si pleines de vie et si consciencieusement exécutées, que l'œuvre est faite, non seulement pour charmer la foule, mais encore les Juges les plus compétents'.
A cause même de son mérite, ce tableau fut épargné lors de la brutale dévastation des édifices du culte; mais l'église ayant plus tard servi au prêche des protestants, on prit cette œuvre d'art pour y inscrire, en lettres d'or, sur un' fond noir, le Décalogue, et cela sur les conseils et par le fait d'un peintre ! Je tais son nom, ne voulant pas qu'il puisse être dit qu'un représentant de notre art a pu contribuer à l'anéantissement d'une telle œuvre, un outrage que la Peinture n'a pu contempler qu'en versant des larmes. Heureusement que l'ancien fond était extrêmement dur et que les lettres d'or et la couche de noir qu'on y appliqua formèrent une masse épaisse de couleur à l'huile. Elle s'écailla par endroits et le tout put s'enlever. Cela fait que l'œuvre est encore intacte.
I. Sanderus [Flaiidria illustrata , tome II, page 80 indique ce tableau comme étant une Descente de croix et le désigne comme décorant le maitre-autel. Ce renseignement est confirmé par Descamps dans son Voyai^e pittoresque de la Flandre et du Brabant, page 284. n La Descente de la croix est un tableau dur et sec. Il y a cependant quelques tètes avec de la vérité et assez belles. » Albert Dürer dit simplement qu'il a vu le tableau de Hugo sans indiquer le sujet. La peinture était encore dans l'église en 1783. Voyez W. H. James Weale, Bruges et ses environs, page 141). Bruges, 1873.
Voilà tout ce que j'ai pu recueillir sur l'habile maître Hugues. J'ignore quand il est mort et où il eut sa sépulture '. Je confie son nom à répouse d'Hercule, Hébé, c'est-à-dire à l'immortalité.
COMMENTAIRE
La biographie de Hugues vander Goes est due, pour la meilleure part, aux investigations modernes.
Van Mander, on Ta vu, était peu renseigné de source personnelle; il empruntait à van Vaernewyck, lequel, vraisemblablement, devait plus d'une information à Lucas de Heere.
Nous avons dit que vander Goes n'était ni Brugeois, ni Anversois. Un docunient exhumé par M. Schayes, et reproduit notamment par le marquis de Laborde-, indique la présence du maître à Louvain pour y expertiser la valeur d'un travail exécuté pour compte de la ville par Thierry Bouts, qui venait de mourir (1479-14801. 11 est dit expressément, à ce propos, que le magistrat de Louvain fit choix du meilleur peintre qu'il y eût alors au pays, et s'adressa « à un maître natif de Gand et fixé an couvent de Roiige-Cloitre dans la foret de Soigne ». On a su depuis, à n'en pouvoir douter, que ce peintre était Hugues vander Goes.
Les archives gantoises révèlent, à plus d'une reprise, les noms de ses ascendants, appartenant, comme lui-même, à la profession des arts ^. En 1468, il est vice-doyen; de 1473 à 1475, il fonctionne comme doven de la corporation des peintres.
Dès l'année 1467, il avait dirigé, par ordre de la municipalité, la partie artistique des fêtes célébrées à l'occasion de l'avènement de Charles le Téméraire. L'année suivante, il travaillait à Bruges, avec les autres artistes appelés dans cette ville pour aider aux décorations de tout genre que nécessita le mariage du duc de Bourgogne. Il toucha, pendant dix jours, 14 sous pour sa journée de travail ''.
.lean Le Maire, dans le long poème intitulé Couronne margaritique, composé à la gloire de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, accorde une place distinguée à Hugues vander Goes, parmi les artistes fameux du xv'' siècle. D'un mot, il caractérise son talent et précise le lieu de sa naissance :
« Hugues de Gand, qui tant eut les tretz netz. «
I. Hugues vander Goes mourut au couvent de Rouge-Cloître, près de Bruxelles, l'an 1482, et y fut enterré dans le cimetière. Voyez Alph. Wauters : Hugues vander Goes, sa vie et ses œuvres, pages 12-18. Bruxelles, 1872.
2; Les Ducs de Bourgogne, études sur les lettres, les arts et l'industrie pendant le XV^ siècle. Seconde partie, tome I"'', page cxvi.
3. Edmond de Busscher, Recherches sur les peintres gantois, page 114. 18.S9.
4. Dehaisnes, De l'Art chrétien en Flandre, pages 224-225. Douai, 1860.
HUGUES VA NDERGOES 55
Cette netteté des traits, contiiiant même à la sécheresse, est particulièrement frappante dans Tunique peinture, d'une authenticité irrécusable, que l'on possède encore de Hugues vander Gocs. Il s'agit du fameux triptyque de la Nativité, actuellement déposé au musée de l'hôpital de Santa Maria Nuova, à Florence '. Descamps, chose digne de remarque, fut également frappé de l'accentuation exagérée, du caractère tranchant de la Descente de Croix qu'il vit à l'église Saint-Jacques de Bruges, et que nous ne possédons plus.
Sans doute, les successeurs immédiats de van Eyck, les peintres primitifs de l'Ecole flamande, — Memling seul excepté, — se signalent par une précision de détails, une maigreur de formes qui n'ont pas peu contribué à les faire qualifier très improprement de « gothiques ». Autre chose, pourtant, est la sécheresse reprochée à vander Goes, autre chose est la minutie. Nous constatons chez Hugues l'absence de l'admirable perspective aérienne de van Eyck et de Memling. Sa peinture parait heurtée; les arrièreplans se montrent plus que de besoin ; aucune vapeur ne les voile.
La technique remarquablement avancée du maître, l'exécution parfaite de ses étoffes, de ses tissus d'or, de ses Joyaux, des terrains, des accessoires de tout ordre; son interprétation vivante des personnages qui posent devant lui, font peut-être mieux ressortir son manque de distinction. La Vierge et les anges nombreux qui peuplent le panneau central de la Nativité sont d'un type uniforme, généralement peu distingué, inintelligent et dur; les extrémités manquent toujours d'élégance, les doigts sont quelque peu noueux. Vander Goes, en un mot, n'est pas un idéaliste.
Mais, par cela même, les robustes campagnards prosternés devant l'Enfant Jésus représentent admirablement l'homme des champs. Rien de plus parfait ne se rencontre dans les œuvres primitives.
Le réalisme du maître se donne libre carrière aussi dans le paysage d'automne qui sert de fond aux personnages du volet de' droite. Les arbres dépouillés, où perchent les corneilles, sont rendus avec une vérité photographique. Comme portraitiste, vander Goes n'est point l'égal de Memling. La femme de Tomaso Portinari et ses enfants ont quelque chose de vieillot, de renfrogné, qui ajoute au naturel de leur physionomie, probablement aussi à la ressemblance, mais charme peu.
Quoi qu'il en soit, vander Goes nous montre l'art flamand dans une phase de développement normal. Il aborde de front la nature, la contemple d'un œil plus indépendant. Nous l'aurons caractérisé en disant qu'il est le trait d'union entre van Eyck et Quentin Metsys.
Le caractère tranché du maître, la personnalité du type qu'il affectionne ont été cause que, successivement, les œuvres qui figurent sous son nom dans les catalogues des Galeries ont été récusées par la critique contemporaine.
Son histoire étant mieux connue, de même qu'il a cessé d'être rangé parmi les élèves
I. Ce retable avait été commandé par Tomaso Portinari, agent des Médicis à Bruges, expressément pour être placé à Santa Maria Nuova. On en trouve une gravure sur cuivre dans E. Fœrster, Denkmale deutscher Kunst, tome XI ; une gravure sur bois dans Woltmann, Geschichte der Malerei, tome II, page 28. Leipzig, 1879. Une bonne photographie a été exécutée par Âlinari à Florence.
de van Evck, on s'est montré plus scrupuleux dans rattribution de certaines pages dont la date était en désaccord avec sa période d'activité artistique. Le célèbre tableau de la Cour d'appel de Paris, le Crucifiement^ , YEcce homo du musée de Berlin, la Vierge avec sainte Catherine et une autre sainte du musée des Offices -, V Annonciation du musée de Munich^, ont cessé d'appartenir au maître.
Un triptvque de la Vierge environnée d'anges, ayant pour volets Sainte Barbe et Sainte Catherine, vint aborder sur les côtes siciliennes en 1496, à la suite d'un naufrage, chose, d'ailleurs, assez fréquente dans l'histoire des arts. Le tableau fut recueilli non loin de Palerme, et orne l'église de Polizzi. Il otiVe, dit-on, beaucoup d'analogie avec la manière de vander Goes ''.
La Madone du musée de Bologne n" 282 du catalogue; a certainement des points de contact avec le triptyque de Santa Maria Nuova.
La Vierge, vue de face, est assise et tient l'Enfant Jésus sur ses genoux. Le groupe est adossé à une haie de rosiers. Le costume de Marie se compose d'une robe de brocart d'or, recouverte d'une tunique et d'un manteau rouges. L'Enfant Jésus, entièrement nu, est placé sur le genou gauche de la Madone, qui lui tend un œillet de la main droite. Le ciel est uniformément bleu. Nous devons avouer que si les auteurs s'accordent à vanter le mérite de cette ceuvre, la plupart hésitent à y voir la main de vander Goes.
Sans vouloir nous aventurer dans la voie des restitutions, nous pensons devoir signaler, à cause de leurs rapports avec le type du maître, le Couronnement de la Vierge, au musée de l'Académie de Vienne"', attribué d'abord à Memling, puis à Thierry Bouts par Waagen et Lützow, une petite Sainte Famille (Ecole de Memling, n« 361, au musée de Bruxelles, et le Portrait d'homme, attribué à Memling, au musée d'Anvers, et qui, d'ailleurs, représente non pas un personnage de la maison de Croy, comme le dit le catalogue, mais Thomas Portinari lui-même; les initiales du personnage, T. P., apparaissent dans le fond*"'.
M. A. Bredius croit avoir retrouvé des œuvres de vander Goes au palais de Lisbonne'.
Albert Dürer, dans le voyage qu'il fit aux Pays-Bas en i52o-i52i, vit dans la chapelle de l'hôtel de Nassau, à Bruxelles, un tableau qu'il nomme « le bon tableau de maître Hugo ». M. Alexandre Pinchart a recueilli et publié l'inventaire des ouvrages
i. Galette des Beaux-Arts, tome XXI, pages 5i2 et 38i; Crowe et Cavalcaselle, édition Springer, page 171; Carton, les Trois Frères van Eyck, Bruges, 1848; notice accompagnée d'une reproduction au trait du tableau; le Ma^çasin pittoresque, 1884, page 5(5.
2. Gravure de Testi dans la Galerie de Florence, d'Achille Paris.
3. Attribué aujourd'hui à Memling. Ce tableau ofl're cependant beaucoup d'analogie avec la manière de vander Goes.