‹ Le livre des peintres de Carel van ManderChapitre 6 sur 218 · LA VIE DES FRERES JEAN ET HUBERT VAN EYCK · texte numérisé non relu

LA VIE DES FRERES JEAN ET HUBERT VAN EYCK

PEINTRES DE MAESEYCK

Notre bonne et douce Néerlande, pas plus dans le passé qu'aujourd'hui, n'a été privée de la gloire d'hommes illustres par la vertu ou le savoir. Sans rappeler les palmes moissonnées en des lieux très divers par la vaillance de nos guerriers , n'avons-nous pas aussi l'honneur d'avoir vu s'élever de notre parterre fleuri ce phénix de la science, Érasme de Rotterdam, qui, pour les temps modernes, peut être cité comme le père de la noble langue du Latium ? Et le Ciel dans sa clémence ne nous a-t-il pas donné aussi le plus haut renom dans la peinture ? Car, en effet, ce que ni les Grecs, ni les Romains, ni les autres peuples, ne sont parvenus à réaliser en dépit de leurs efforts, il a été donné de l'accomplir au célèbre Campinois Jean van Eyck, né à Maeseyck,^ au bord de la délicieuse rivière la Meuse, désormais rivale de l'Arno, du Pô, du Tibre impétueux lui-même, car ses rives se sont illuminées d'un tel éclat que l'Italie, terre des arts, en a été éblouie et s'est vue contrainte d'envoyer en Flandre la peinture, son propre nourrisson, pour aller s'y abreuver à d'autres mamelles.

Doué dès son jeune âge d'une vive intelligence, et manifestant de hautes aptitudes pour le dessin, Jean van Eyck devint l'élève de son frère Hubert, son aine d'un bon nombre d'années. Hubert était un très habile peintre ; mais on ignore qui fut son maître.

Tout porte à croire qu'en ces temps reculés il n'y avait en un lieu si aride et si désert qu'un bien petit nombre de peintres et nul exemple de quelque valeur à suivre. Selon toute vraisemblance, Hubert vit le jour vers i366 et Jean plusieurs années après '.

I. Van Mander s'en rapporte exclusivement aux dires de son maître, Lucas de Heere, ainsi qu'aux assertions de van Vaernewyck. (Historie van Belgis. Gand, i3740 Le vieil écrivain gantois rapporte que

Quoi qu'il en soit, que leur père ait été peintre ou non, il paraît que le génie artistique possédait toute la famille, car une sœur d'Hubert et de Jean, Marguerite van Eyck, est célèbre comme ayant pratiqué la peinture avec beaucoup de talent, et à l'exemple de Minerve, repoussant Hymen et Lucine, elle est demeurée dans le célibat jusqu'à la fin de ses jours '.

11 est avéré que c'est à l'Italie que la Néerlande doit l'art de la peinture, c'est-à-dire l'emploi des couleurs à la colle et à l'albumine, car ce procédé fut d'abord pratiqué en Italie, à Florence, en l'an i25o, comme nous l'avons relaté dans la vie de Jean Cimabuë.

Les frères Jean et Hubert van Eyck ont produit beaucoup d'oeuvres à la colle et au blanc d'œuf, car l'on ne connaissait jusqu'alors aucun autre procédé, si ce n'est celui de la fresque employé en Italie-.

La ville de Bruges, en Flandre, regorgeait de richesses, par le fait du florissant commerce qu'y pratiquaient diverses nations, très au delà du reste des Pays-Bas, et, comme l'artiste recherche les centres prospères dans l'espoir d'y trouver meilleure rémunération, Jean alla se fixer dans la susdite ville de Bruges où affluaient alors les négociants de

les deux van Eyck figurent à cheval sur VAdoration de l'Agneau, et c'est de l'aspect même de leurs portraits, réels ou supposés, qu'il part pour fixer l'âge respectif des deux frères. La critique moderne admet Tannée iSyo comme date de naissance d'Hubert; Tannée i^go pour celle de Jean.

1. Marguerite van Eyck n'a laissé aucune œuvre authentique. Certains musées admettent son nom dans leurs catalogues, mais sans argument probant à l'appui de leurs attributions. On trouvera dans les Anciens Peintres ßamands, de Crowe et Cavalcaselle, une analyse du bréviaire du duc de Bedford, à la Bibliothèque nationale de Paris, recueil dont les miniatures ont été attribuées à Marguerite van Eyck. (Voyez Crowe et Cavalcaselle, Geschichte der altniederlœndischen Malerei, bearbeitet von A. Springer, pages 154 et suiv. Leipzig, 1875.)

2. S'il n'est pas possible de contester aux frères van Eyck l'honneur d'avoir opéré dans la peinture une véritable révolution, il serait contraire à toute vérité d'admettre qu'avant eux Ton ne peignît pas à l'huile. Nombre d'auteurs l'ont démontré. Le moine Théophile qui écrivit au xii" siècle une définition des divers arts, diversariim artiwn Schedula, dit nettement au livre \^\ chapitre xxvi : « Prenez les couleurs que vous voulez poser, les broyant avec de l'huile de lin sans eau, et faites les teintes des figures et des draperies. » M. Ch. Locke Eastlake, dans ses Materials for a History of oil painting (Londres, 1847), parle de travaux exécutés en Angleterre en 1236 et 1259. M. G. Demay, De la peinture à l'huile en France au commencement du XI V" siècle [Mémoires de la Société nationale des antiquaires de France, tome XXXVI, 1876), fait connaître un contrat par lequel Pierre de Bruxelles, peintre à Paris, s'engage à décorer de compositions, etc., une galerie du château de Conflans. Le contrat, qui est de i32o, stipule que « seront toutes ces choses faites à huille et des plus fines couleurs que l'on pourra ». M. Charles De Brou, de son côté, a publié, dans la Revue universelle des arts de 1S57, un article sur la Peinture à l'huile avant les van Eyck; Jehan Coste y est désigné comme s'engageant à faire pour le duc de Normandie, en i'353, « des peintures de fines huiles ».

tous pays '. 11 y exécuta de nombreux tableaux à la colle et au blanc d'œuf sur bois, et vit bientôt sa célébrité se répandre dans les diverses contrées où parvinrent ses œuvres.

D'après l'opinion admise, c'était un homme instruit, versé dans les choses de son art, étudiant les propriétés des couleurs et s'adonnant, à cet effet, à l'alchimie et à la distillation. Il en vint, de la sorte, à recouvrir ses peintures au blanc d'œuf et à la colle, d'un enduit dans la composition duquel entrait une huile particulière, procédé qui obtint un grand succès à cause de l'éclat qu'il donnait aux œuvres. Beaucoup de peintres italiens avaient vainement cherché ce secret, échouant dans leurs tentatives par ignorance de la vraie méthode.

Il se fît qu'un jour Jean, après avoir exécuté un panneau auquel il avait consacré beaucoup de temps et de peine, selon son habitude, et l'œuvre étant achevée et enduite de son vernis, il l'exposa au soleil pour la faire sécher. Mais, soit qu'il eût été mal joint, soit que le soleil eût trop d'ardeur, le panneau se fendit. Jean, très contrarié de voir son œuvre détruite, se promit bien que pareille chose ne se renouvellerait plus par l'effet du soleil.

Renonçant alors à la couleur à l'œuf recouverte de vernis, il donna pour but à ses recherches la production d'un enduit séchant ailleurs qu'en plein air et dispensant surtout les peintres de recourir à l'action du soleil. Il éprouva successivement diverses huiles et d'autres matières et s'assura que l'huile de lin et l'huile de noix étaient siccatives entre toutes. Les soumettant à l'action du feu et y mêlant d'autres substances, il finit par obtenir le meilleur vernis possible.

Et comme c'est le propre des esprits chercheurs de ne point s'arrêter en chemin, il en arriva, après de multiples essais, à s'assurer que les couleurs étendues d'huile se liaient à merveille, qu'elles acquéraient en séchant une grande consistance, qu'elles étaient imperméables à l'eau, que l'huile, enfin, donnait un éclat plus vif sans le secours

I. Ceci n'est point exact. Peintre et varlet de chambre de Jean de Bavière (Jean sans pitié), du mois d'octobre 1422 au mois de septembre 1424, Jean van Eyck habita La Haye pendant ce laps de temps. Devenu peintre de Philippe le Bon le 19 mai 1425, il ne vint sans doute à Bruges qu'en cette dernière qualité. (Voir une note de M. Alex. Pinchart, insérée au tome XVIII, 2° série (1864), des Bulletins de l'Académie royale de Belgique, page 297.)

d'aucun vernis. Ce qui l'étonna et lui plut davantage, ce fut que les couleurs se mélangeaient mieux à Thuile qu'à Tœuf ou à la colle'.

Jean fut, comme de juste, tout joyeux de sa découverte. Un nouveau genre d'œuvres voyait le jour à la grande admiration de tous, et bientôt la renommée eut porté le bruit de l'invention jusqu'aux contrées les plus lointaines. De Tantre des Cyclopes et de l'inextinguible Etna Ton accourut pour voir cette merveilleuse innovation, comme il est dit plus loin.

Il ne manquait à notre art que cette noble pratique pour égaler la nature ou mieux la rendre.

Si les Grecs : Apelle, Zeuxis et les autres, pouvaient voir ce procédé, leur surprise ne serait sans doute pas moindre que celle du vaillant Achille et des héros de l'antiquité au bruit des détonations de la poudre que Talchimiste Berthold Schwartz, le moine danois, inventa en i354, ni surtout que celle des auteurs anciens à la vue de l'imprimerie que Harlem peut s'attribuer, à juste titre, l'honneur d'avoir vue naître^.

L'époque à laquelle, d'après mes recherches et mes supputations,

1. Ces diverses circonstances, dont van Mander emprunte le récit presque textuel à Vasari, nous prouvent, lorsqu'on les rapproche d'un autre passage de Théopliile, la véritable ancienneté de l'emploi de la couleur à l'iiuile : « On peut broyer les couleurs de toute espèce avec la même sorte d huile (l'huile de lin), et les poser sur un travail de bois, mais seulement pour les objets qui ne peuvent être séchés au soleil; car, chaque fois que vous avez appliqué une couleur, vous ne pouvez en superposer une autre, si la première n'est pas séchée; ce qui, dans les images et les autres peintures, est long et trop ennuyeux. » (Livre I"'', chap. xxvii.) 11 convient d'ajouter que Vasari obtint de Dominique Lampsonius, de Liège, qui, lui-même, emprunta beaucoup à Guichardin {Description des Pays- Bas, 1567), les renseignements sur les peintres flamands qui figurent dans son édition de i568, et qui, d'ailleurs, sont loin d'être exacts.

2. Les prétentions de Harlem touchant l'invention de l'imprimerie sont aujourd'hui classées parmi les légendes. Sans nous lancer, à ce sujet, dans une dissertation qui nous mènerait trop loin et qui, d'ailleurs, n'a aucun motif de trouver place ici, nous nous bornons à reproduire un passage du beau travail de M. C. Vosmaer sur Frans Hals (Leyde, 187?). « La grande place de la ville de Harlem exige une exécution capitale et une réhabilitation. En 1801, on y amena du Hortus medicus une statue en pierre, taillée au xviii" siècle sur un dessin de Romeyn de Hooghe et qui était censée représenter l'inventeur de l'imprimerie, Laurens Janszoon Coster. En i85(J, on la descendit sur une charrette et on la relégua de nouveau au jardin botanique. Sa vogue avait passé; ce n'était déjà plus un secret pour personne qu'elle ne représentait point le père de la typographie. A sa place on érigea une nouvelle statue, en bronze cette fois, à un autre Laurens Janszoon Coster. Mais ni l'homme de pierre, ni l'homme de bronze ne peuvent affronter plus longtemps le jugement du monde entier. Le premier était un honnête citoyen, échevin et aubergiste, qui ne découvrit jamais rien ; le second, fabricant de chandelles, et de plus aubergiste, est aussi innocent que son homonyme du crime d'avoir inventé une chose aussi révolutionnaire que la typographie. Désormais la Hollande doit en faire son deuil, etc. » Que dire après cela du prétendu portrait de Laurent Coster exposé au musée de Harlem ?

HVBERTO AB EYCK . lOAN N I S .

FRATRI; PICTORI.

Q^MS moS communes cumjratre, Huoerte, merenti jyjpittribuxt fauc&s mßra Tdafta tiß%. Si non Jtiffïcient . aciaktur et vifa, tuà aubcf ^iscvp-uLus Jrater te Juperauit o^e ^jioc veftrum docet tfTucC opus dancCenfe, P/Jidmmm Q^wcf Re^em tanto ceptt amore Jui:

vt ad vatrtos mMtmcCum exemnfar lieras CoxennI Jleri iujPerit iffe manu .

Eins vt acC

Fac-similé de la gravure du recueil de I.ampsoiiius, d'après le portrait faisant partie de VAdoralion de l'Agneau.

3o LE LIVRE DES PEINTRES

Jean van Eyck inventa la peinture à Thuile, doit être l'année 141 o. Vasari, ou son imprimeur, se trompe donc lorsqu'il rajeunit l'invention d'un siècle '.

J'ai des raisons pour affirmer ce que j'avance et je sais aussi que Vasari se trompe de plusieurs années dans la date qu'il donne de la mort de Jean, bien qu'il ne soit pas mort jeune, comme l'assure un écrivain •.

Je poursuis. La nouvelle invention fut tenue secrète par les deux frères qui peignirent ensemble, ou isolément, plusieurs belles œuvres, mais Jean, bien qu'il fût le cadet, surpassa son aîné.

La plus considérable et la plus belle peinture qu'ils aient produite est le retable de Téglise Saint-Jean, à Gand'\ commandé par le trente et unième comte de Flandre, Philippe de Charolais, fils du duc Jean de Dijon et dont le portrait équestre apparaît sur un des volets'^. On dit que l'œuvre, commencée par Hubert, fut ensuite achevée par Jean. Je pense, au contraire, que, dès le début, les deux frères travaillèrent ensemble, mais que Hubert mourut avant l'achèvement du tableau en 1426'', car il fut inhumé à Gand dans l'église même où se trouve sa peinture. Je donne plus loin son épitaphe.

Le panneau central, tiré de l'Apocalypse de saint Jean, représente

1. On a fait observer maintes fois qu'il existe à ce sujet chez Vasari une faute d'impression. Guichardin avait parlé de la date 1410; Vasari imprima i5io.

2. Marcus van Vaernewyck, auquel van Mander emprunte la plupart de ses assertions.

3. Il s'agit de l'église de Saint-Bavon, consacrée, eftectivement, à saint Jean-Baptiste. Son nom actuel lui fut donné en 1540.

4. U Adoration de l'Agneau mystique ne fut pas commandée par le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, qui n'y est point représenté, mais par un particulier de Gand du nom de Josse Vydt, allié aux Borluut, et fondateur de la chapelle que devait décorer l'œuvre. On ignore l'année de la commande.

5. 11 fut inhumé le 18 septembre 1426 dans le caveau des Vydt et des Borluut. Une inscription, découverte en 1823 sur les cadres des volets, actuellement conservés au musée de Berlin, démontre que le retable ne fut achevé que six ans après la mort d'Hubert. Cette inscription porte :

[Pictor] Hubertus e Eyck major quo nemo repertus Incepit pondus. [Quod] Johannes arte secundus [Frater perf]ecit Judoci Vyd prece frétas VersVs seXta Mal. Vos CoLLoCat aCta tVerl.

Nous transcrivons ce texte d'après le nouveau Catalogue du musée de Berlin (i883). (c Le pemtre Hubert van Eyck, le plus grand qui ait existé, commença l'œuvre, que son frère Jean, le second dans l'art, a achevée à la prière de Josse Vydt». Le chronogramme fournit la date 1432.

JEAN ET HUBERT VAN EYCK 3i

V Agneau mystique adoré par les patriarches, sujet très vaste, traité avec un soin extraordinaire, comme l'œuvre entière, du reste.

Au-dessus de ce panneau, Ton voit la Vierge couronnée par le Père et le Fils '. Le Christ tient à la main une croix de cristal enrichie de boutons d'or et d'autres ornements de pierreries et traitée avec tant de perfection qu'au dire de plusieurs artistes ce sceptre^ à lui seul, coûterait un mois de travail ~.

Non loin de la Vierge on voit de petits anges chantant d'après la musique notée ; ils sont peints avec tant d'art qu'on sait, en les considérant, lequel tient la dominante, la haute-contre, le ténor et la basse''.

Au volet droit supérieur apparaissent Adam et Eve, et Ton remarque chez Adam une expression de terreur et comme de remords d'avoir enfreint le commandement divin. Sa nouvelle compagne lui offre, non pas une pomme, ainsi que la représentent d'ordinaire les peintres, mais une figue fraîche, ce qui dénote l'étendue du savoir de Jean, car saint Augustin et d'autres théologiens pensent que le fruit offert par Eve à Adam pouvait être une figue, attendu que Moïse ne spécifie pas la nature du fruit et que les premiers hommes ne se voilèrent pas avec des feuilles de pommier, mais avec des feuilles de figuier, lorsque, après leur faute, ils connurent leur nudité^.

Sur l'autre volet on voit, si je ne me trompe, une Sainte Cécile ^ De plus, le panneau central est pourvu de deux ailes ou volets doubles, mais les deux parties qui touchent au sujet principal, sont, je crois, des images qui complètent ce sujet.

Dans les autres volets apparaissent, à cheval, le comte de Flandre, comme je l'ai dit^, et les deux peintres Hubert et Jean. Hubert est à

1. La partie supérieure se compose de trois figures isolées : Dieu le Père au centre ; à sa droite, la Vierge couronnée; à sa gauche, saint Jean-Baptiste; plus quatre volets, des anges musiciens et Adam et Eve.

Page 1