CORNEILLE ENGELBRECHTSEN DE LEYDE
Bien que Ton puisse dire que dans le passé les peintres néerlandais ont procédé savamment et sans science, c'est-à-dire sans le savoir basé sur la meilleure de toutes les méthodes, celle que les Italiens ont puisée dans Tétude des œuvres de l'antiquité, il y a lieu d'être surpris, pourtant, de l'extraordinaire entente dont ils ont fait preuve de bonne heure dans l'effet, la pose et l'expression des figures, — chose venue comme d'instinct, — et de leur belle et adroite technique. Ces qualités nous sont surtout révélées par les belles créations et les habiles coups de pinceau de Corneille Engelbrechtsen qui a brillé à une époque assez lointaine, car il naquit à Leyde en 1468.
On peut croire que ce maître a été des premiers, dans sa ville natale, à faire emploi de la peinture à l'huile, bien que le procédé eût été inventé et mis en lumière soixante ans avant lui par le prince des peintres, l'ornement des Pays-Bas, Jean van Eyck, comme je l'ai dit ailleurs.
Je n'ai pu savoir sous quel maître étudia Corneille, non plus si son père était peintre'. On assure que Lucas Hugensen, dont il est parlé plus loin, ayant de bonne heure perdu son père, devint l'élève d'Engelbrechtsen ^'.
Corneille eut deux fils peintres, qui furent les contemporains de Lucas, et un fils aîné, peintre verrier, qui s'appelait Pierre Cornelisz Kunst •*, avec lequel fils Lucas fut très lié durant le temps de son
1. On trouve le père du peintre inscrit aux rei^istres de la garde urbaine de Leyde, le 6 février 1437, comme menuisier. La tradition le fait graveur sur bois.
2. Lucas Huigenzoon, c'est-à-dire Lucas de Leyde; voir sa biographie, chapitre xiii,
3. 11 est inscrit en i3i4 au nombre des membres de la garde urbaine. En iSuy, la ville de Leyde lui payait huit sous pour avoir peint des annoiries sur les vitres d'une lanterne. En i523, le régent du couvent de Marienpoel achetait une petite vitre « écrite » par lui. Le mot écrit (geschrevcnl, signifie dans le langage du temps, décoré, orné; les peintres verriers s'appelant très fréquemment Glas
apprentissage, à quoi il dut de devenir lui-môme un habile peintre verrier. Je m'occuperai plus loin des deux autres fils \
Notre Corneille Engelbrechtsen était bon dessinateur et habile peintre, autant à la détrempe qu'à Thuile, ce que prouvent encore quelques belles œuvres qui, heureusement, n'ont pas péri dans l'épouvantable cataclysme de la destruction des images. Ces tableaux, en raison de leur valeur et du souvenir d'un maître et citoyen si éminent, ont été placés à l'hôtel de ville de Leyde par la municipalité. Il est seulement à regretter qu'ils aient été accrochés si haut qu'on ne parvient pas à se rendre compte de la valeur du procédé. Je parle de deux triptyques qui étaient jadis au couvent de Marienpoel, non loin de la ville '.
Le panneau central de l'un de ces tableaux représente le Christ en croix ai'ec les deux larrons^ la Vierge, saint Jean et plusieurs autres personnages à pied et à cheval, le tout fort bien traité. Le volet de droite représente le Sacrifice d'Abraham, celui de gauche le Serpent d'airain " .
L'autre tableau est une Descente de croix, entourée de petits médaillons, l'ensemble formant les Sept douleurs de Marie. Sur les volets sont représentés, je crois, des personnages en prière. Tout cela montre beaucoup d'art et d'intelligence''.
On voit encore de Corneille, au môme lieu, une grande toile de V Adoration des Mages, à la détrempe, avec de grandes figures bien
Schrijvers, sans doute à cause des nombreuses inscriptions qui apparaissent sur les œuvres de Tespèce. (Voir C. E. Taurel, l'Art chrétien, etc., pages 191- 192.)
1. Voyez les biographies de Corneille Kunst et de Lucas Cornelisz de Kock, chapitres xvii et xviii.
2. Ces triptyques sont au niuse'c de Leyde, n"" i3io et i3ii. Le couvent de Marienpoel (Notre- Dame du Lac), détruit au xvi° siècle, était situé entre Leyde et Oestgeest.
3. Au revers des panneaux, le Christ dépouille de ses vêtements et V Homme de douleurs. Sous le triptyque une predella, où plusieurs religieux et religieuses sont en adoration près d'un cadavre presque passé à l'état de squelette et duquel naît un tronc symbolique. D'après Waagen, il s'agit d'Ad.im mort qui doit être revivifié par le S.iuveur. (Voyez C. E. Taurel, l'Art chrétien, etc., tome I"', page iS5.)
4. Gravure par M. C. E. Taurel, l'Art chrétien, etc., planche XII. Les médaillons forment au sujet principal un encadrement de style gothique. Sur les volets sont représentés en prière : à droite, un Abbé avec saint Jacques le Majeur et saint Martin; à gauche, une Abbesse avec sainte Marie-Madeleine et sainte Barbe. M. Taurel croit que ces personnages sont des membres de la famille Martini. Les volets étant fermés, on y voit en grisaille : sainte Apolline, s.xinte Gertrude, sainte Agnès et sainte Agathe, figures extrêmement remarquables et d'un grand style.
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drapées, œuvre qui atteste que Lucas de Leyde a étudié les œuvres du maître; malheureusement cette page a beaucoup souffert, au grand détriment de Tart '.
Mais de toutes les œuvres du maître, la plus remarquable et la plus parfaite est un triptyque qui a servi à décorer la sépulture des seigneurs de Lockhorst, et qui avait été érigé, en mémoire de cette famille, dans l'église Saint-Pierre, à Leyde, dans la chapelle des Lockhorst. Cette peinture se voyait autrefois.au château de Lockhorst, mais elle a été déplacée et se trouve actuellement à Utrecht, dans l'hôtel de messire van den Bogaert, qui a épousé une fille du seigneur de Lockhorst -.
Le panneau central de cette noble création est un sujet de l'Apocalypse où l'Agneau de Dieu ouvre le livre aux sept sceaux et où apparaît toute la légion céleste avec une multitude de personnages bien groupés, une variété infinie de charmantes têtes, le tout d'une adresse d'exécution si prodigieuse que les artistes les plus habiles sont frappés de surprise en constatant à quel degré d'habileté l'on était arrivé à cette époque lointaine.
On peut voir, en même temps, d'excellents portraits de donateurs représentés à genoux.
En somme, Corneille Engelbrechtsen a été un maître considérable et vaillant qui, outre son génie et son adresse, approfondissait ses œuvres, s'entendait à les perfectionner et à leur donner un bon effet, s'attachant, en outre, d'une manière remarquable, à traduire les mouvements de l'âme comme faisaient les anciens.
Il est mort à Leyde, en i533, âgé de soixante-cinq ans.
COMMENTAIRE
On est d'accord pour attribuer à Corneille Engelbrechtsen une influence considérable sur les progrès de Tart en Hollande ; les connaisseurs sont frappés de l'ensemble des qualités imprévues que leur révèlent ses œuvres. « Dans ce bel ouvrage [le Christ