‹ Le livre des peintres de Carel van ManderChapitre 81 sur 218 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Comment Taveugle Bartimée a dû la lumière à la lumière,

Après la plume de Marc et de Luc, le pinceau de Lucas

L'a retracé dans ce beau triptyque,

Où la douceur de l'Agneau nous enseigne la tendre pitié

PJnvers l'aveugle qui se révèle par l'habitude de s'aider de la main.

L'assistance, frappée de la prodigieuse guérison.

Et qui contemple cette œuvre dont chaque partie

Est une merveille d'art, éprouve des sensations profondes.

Car cet aveugle attire à soi tout œil et tout cœur.

Mais sans cœur et sans œil nul ici n'arrivera,

Alors même que les brûlants rayons et ses désirs le sollicitent.

L'aveugle reçut la lumière de la luniière elle-même.

Et par cet aveugle, aussi, Lucas donne la vue

Au pinceau aveugle des peintres auquel il trace la voie.

Cette peinture fut faite, comme le prouve la date inscrite au revers des volets, en i53i, car, à l'extérieur, on voit deux figures, un homme et une femme, tenant des armoiries très largement et très adroitement traitées. C'est aussi la dernière, ou une des dernières œuvres à l'huile que ce célèbre peintre ait exécutées, et l'on dirait que par elle il a voulu léguer au monde la mesure extrême de son savoir pour immortaliser son nom, car il ne survécut que de deux ans à cette création. J'ai voulu citer d'abord cette page eminente à cause de sa valeur.

Il y a ensuite de Lucas un très beau morceau à l'hôtel de ville de Leyde, placé en ce lieu public par le magistrat, et tenu en haute estime. C'est un Jugement dernier^ regardé comtne une œuvre excellente'. On y voit un grand nombre de figures nues d'hommes et de femmes, qui prouvent qu'il a beaucoup étudié la nature, surtout les

I. Actuellement au musée de Leyde, n" iSai. Il fut peint en i533, pour l'e'glise des Saints-Pierreet-Paul, transleré ensuite à l'hôpital de Sainte-Catherine, et, en iSyy, à l'hôtel de ville de Leyde, d'où il a passe', il y a quelques anne'es, au nouveau Musée municipal. (Taurel, loc. cit., page 16.)

corps des femmes, qui sont de la carnation la plus délicate. Comme c'était alors Tusage des peintres, les contours sont un peu durement accusés et tranchés.

A Textérieur on voit deux grandes figures assises de Saint Pierre et Saint Paul, une sur chaque volet, beaucoup mieux peintes que Tintérieur, car elles sont mieux colorées et plus facilement obtenues, non moins les têtes que les nus, les draperies et les fonds. En somme, Toeuvre est de telle valeur, que de puissants monarques ont fait faire des démarches pour Fobtenir, ce qui a été poliment décliné par le magistrat, invoquant ce motif qu'il ne voulait point se séparer d'une œuvre si glorieuse d'un concitoyen, quelle que pût être la somme quon en oflPrît; un acte qui relève le noble art de la peinture.

11 y avait au château d'un gentilhomme Frans Hooghstraet, non loin de Leyde, un ravissant petit diptyque, où Ton voyait la Vierge à micorps, la partie inférieure paraissant recouverte d'une pierre : Tenfant Jésus était charmant, et tenait une grappe de raisins, le pampre retombant jusqu'à la base du tableau, comme pour rappeler que Christ est la vraie vigne. De l'autre côté l'on voyait une femme agenouillée ayant derrière elle une Madeleine qui lui montrait l'Enfant Jésus dans le giron de la Vierge. Le fond était un paysage extraordinairement bien traité'.

A l'extérieur était peinte ï Annonciation à la Vierge en figures entières, très jolie de composition et de draperies. Cette peinture est actuellement chez l'empereur Rodolphe, le plus grand amateur d'art qui soit. La belle petite œuvre portait la date de i522, et la signature ordinaire de Lucas, un L.

Je connais un excellent morceau, un petit retable de Lucas, à Amsterdam, dans la Calverstraat. C'est V Histoire des enfants d'Israël dansant autour du Veau d'or, et festoyant, selon le texte de l'Ecriture où il est dit : « Le peuple s'assit pour manger et boire et se releva pour jouer. » Ce banquet montre d'une manière frappante la licence du peuple et la luxure qui se peint dans ses regards. Le tableau a

1. Pinacothùque de Munich, n" 743 (cab. i5i). — Waagen, j^/ti;n«?/, page iq8.

malheureusement été gâté par des mains grossières, qui Tont couvert d'un enduit infect '.

JO LVCAE LEIDANO, PICTORI

^lu m*oque Durera non ^ar, JëcC proxtme, Lucci , Seu tapuûis' ptrigisjjeu Jbrmasjatljpis amenas; Ecryva recufentes tenui miranda jja^ro, Haua minimam in jjarternCß qua eß ea. aßrta) nof^ce ^^ccecie,'\y tecum nata/is LeùCa , ' Camcenca^^ .

LUCAS DE LEYDE, d'après le portrait d'Albert Dürer, (jravc par Wiericx.

Il y a encore de Lucas, à Leyde, une belle toile peinte à la détrempe,

I. Ce tableau passa en vente k Amsterdam, en 1709, et atteignit la somme considérable de 1,400 tiorins. Gérard Hoet le cite comme exceptionnellement beau : Catalogiis van Schilderijeii, etc. tome 1°'', page i33.

chez un brave homme du nom de van Sonneveldt, ou chez M. Knotter, amateur d'art et peintre lui-même. C'est un beau travail qui représente Rébecca et le serviteur d'Abraham^ à qui elle donne à boire près de la fontaine. On y remarque de charmantes figures de femmes et de filles occupées de diverses façons, à puiser de l'eau, etc., dans un joli paysage.

J'ai vu aussi à Delft, chez un brasseur ou malteur, des toiles peintes à la détrempe, donnant V Histoire de Joseph^ et qui sont fort jolies de composition et de dessin, avec de belles draperies, particulièrement celles de Téchanson et du panetier dans le cachot. Il est fort à regretter que les outrages du temps et Thumidité des murs, — chose malheureuse dans nos Pays-Bas, — les aient si gravement endommagées *.

On rencontre de notre artiste de bons portraits, genre pour lequel il avait une remarquable aptitude. Il y a, notamment, chez un bourgmestre de Leyde du nom de Nicolas Ariaensz, une tête à peu près grande comme nature et des plus naturelles'. L'amateur Barthélémy Ferreris, à Leyde, qui est également peintre, a de lui une délicieuse petite Vierge.

J'ai dit plus haut combien Lucas était habile à traduire les mouvements de rame, ce que l'on voit particulièrement dans une estampe où le roi Saiil, le visage bouleversé et portant tous les caractères de l'égarement, veut frapper d'un trait David qui joue de la harpe devant lui 3.

Des eflfets du même genre s'observent dans plusieurs autres œuvres de l'artiste, notamment dans une petite planche dont Vasari fait l'éloge et où un paysan paraît souffrir si fort d'une dent que lui arrache un

1. Ces sujets ont été également traités en gravure, par Lucas de Leyde, en cinq estampes: B., 19-23. M. Sidney Colvin nous a assuré avoir vu une de ces toiles dans la galerie d'un amateur anglais.

2. Le musée d'Amsterdam possède, de sa main, un magnitique portrait presque de grandeur naturelle, de Philippe de Bourgogne, évèque d'Utrecht, tils naturel de Philippe le Bon. L'œuvre est signée et paraît être antérieure à iSiy. (Catal., n° 198.) Gravure dans VHistoire de la peinture hollandaise, de Henry Havard, page Ik) ; Paris, 1882. Au musée de Brunswick se trouve le portrait de Lucas peint par lui-même (n° 117), l'original de la gravure bien connue de Stock. Un autre portrait du peintre, attribué à lui-même, est au musée de Liverpool. Nous revenons plus loin sur les portraits attribués à Lucas de Leyde.

'}>. B., 27. Le musée d'Anvers possède un tableau attribué à tort à Lucas, et reproduisant l'estampe en question, n° 2o3 du catalogue. Tableau analogue, au musée de Prague.

charlatan, qu'il ne s'aperçoit pas que pendant l'opération une femme vide son escarcelle '.

Dans une autre estampe de même grandeur, on voit une représentation intelligente de deux vieillards, homme et femme, qui, d'une manière très naturelle, font de la musique à l'unisson"-', ce que Ton peut prendre pour l'illustration de ce passage où Plutarque, s'occupant des lois du mariage, dit que, dans cet état, c'est la parole du mari qui doit dominer comme les plus grosses cordes doivent rendre le son le plus grave, car l'artiste a mis entre les mains du mari le plus grand instrument.

Ce qu'il a gravé de plus accompli est un Portrait de l'empereur Maximilien^ exécuté à l'époque où cet empereur vint à Leyde pour y être proclamé ^. C'est la plus grande et la plus excellente tête gravée que Ton connaisse de lui, et elle est traitée avec une fermeté extraordinaire.

Homme rare ! Je ne sais s'il faut le louer davantage comme peintre, comme graveur ou comme peintre verrier.

Il aurait, selon la commune acception, appris à manier le burin chez un graveur qui décorait les armures avec l'aide de l'eau-forte, et son apprentissage se serait complété chez un orfèvre. 11 a aussi fait quelques jolies planches à l'eau-forte et taillé en bois des planches qui sont remarquablement exécutées ^.

On trouve également de ses travaux sur verre, choses dignes d'être conservées. Il y a, entre autres, chez Goltzius, qui aime beaucoup ses oeuvres, une petite peinture de l'espèce : la Danse des jeunes filles allant au-devant de David, qui est extraordinairement bien traitée. Jean Saenredam en a fait une bonne gravure '".

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