‹ Le livre des peintres de Carel van ManderChapitre 86 sur 218 · Polydore Caldara, dit de Caravage. I4g5-i · texte numérisé non relu

Polydore Caldara, dit de Caravage. I4g5-i

qu'à cette époque les confrères qui soignent les malades, les Lazaristes, allaient de par la ville, portant une grande torche de bois sculptée et peinte, distribuant aux enfants des images de saints gravées sur bois et coloriées ; il leur en fallait donc un grand nombre.

Il se trouva que Tun des confrères, allant voir Quentin, lui conseilla de colorier de ces images, et il en résulta que celui-ci s'essaya au travail. Par ce début infime, ses dispositions se manifestèrent, et, à dater de ce temps, il se mit à la peinture avec une vive ardeur. En peu de temps il fit des progrès extraordinaires et devint un maître accompli.

On raconte, sur l'origine et la cause de ce changement de profession, une autre histoire. Etant encore forgeron, Quentin s'éprit d'une belle fille que courtisait également un peintre ; mais la fille préférait la personne de Quentin à son métier, et souhaitait tout bas que le forgeron eût été le peintre et celui-ci le forgeron. Quentin, l'ayant compris, abandonna l'enclume , saisit les pinceaux , et s'adonna avec joie à la peinture pour conquérir sa belle. Voilà ce que dit Lampsonius dans le poème latin qu'il met au bas d'un portrait du peintre* auquel il prête un discours qu'il n'est pas inutile de reproduire dans notre langue.

Quentin Messys, peintre anversois, dit :

Je fus d'abord un rude Cyclope;

Mais lorsqu'un peintre aussi courtisa ma mie,

Et que la belle me fit entendre ce reproche,

Que l'enclume retentissante

Lui plaisait moins e]ue le calme pinceau,

La puissance de l'amour de moi fit tm peintre.

La vérité de ceci, d'une petite enclume,

La présence sur mon tableau le prouve.

De même que Gypris reçut de Mulciber

Les armes de son fils, ô le plus grand des poètes,

Tu fis un peintre habile d'un rude forgeron !

Cette cause de l'amour, sollicitant Quentin à devenir peintre, est une version commune; la précédente, toutefois, est considérée comme

I. Ce portrait, peint par le peintre lui-même, orna, jusqu'en 1794, le local de la corporation de Saint-Luc d'Anvers. 11 est aujourd'hui perdu.

^ QVINTINVS MESSIVS/A^ITVER^

PIANVS PICTOR.

inecum

( c^nte faber Jueram Cyclopéus'. aß^vbr ... ■ Ex cequo ptHor ct^pit amare ■proeus ; Seque araues tiuûtrum tonitrtds pofhferre Jllenti ^.^ 'Pentcu/ô .oGieck cauta fue(fa mihi: (^ Ftf}orem me Jecit amqr.^aes innuit Mua j Cxiauus, taSufis quce nota certa. mets. Stf, vbt 'Vuliranurn ■ nato Venus arma roßoratr;' Tif^orem e Ja5ro,Jufnme Poeta , Jans .

QUENTIN METSYS, d'après le portrait peint par lui-même. — Gravure Je Jean Wiericx.

,6o LE LIVRE DES PEINTRES

plus véridique. D'après moi, les deux peuvent se concilier : à savoir que Quentin, pendant une maladie, ayant conimencé à manier quelque peu le pinceau, se serait, après son rétablissement, amouraché d'une jeune fille et se serait trouvé avoir un peintre pour rival ; que la belle aurait prononcé quelques paroles qui auraient eu pour effet d'amener Quentin à abandonner complètement la forge pour s'adonner à la peinture, et que, l'amour venant en aide à ses aptitudes naturelles, il aurait réussi en peu de temps'.

Quoi qu'il en soit, il fut, de son temps, un grand maître. Parmi les œuvres qui existent encore de lui , il y a , dans l'église de Notre- Dame d'Anvers, une peinture exceptionnelle. C'est un tableau qui appartient à la corporation des menuisiers, et représente au milieu une Descente de croix, avec une figure couchée du Christ mort-, que l'on dirait peinte d'après nature, et qui est extraordinairement bien traitée à l'huile. Les saintes femmes et les autres personnages expriment tous les degrés de la douleur.

Sur l'un des volets, on voit un Saint Jean dans l'huile bouillante, peinture également remarquable et où il y a de beaux chevaux. Les enfants et les autres spectateurs ont coutume d'engager des paris sur le nombre des chevaux représentés; les uns en comptent six, les autres sept ou huit^; ce désaccord provient de ce qu'en certains endroits la peinture a pâli ou a souffert, et que l'on confond ainsi un casque avec une tête de cheval.

L'autre volet représente la Fille d'Hérodiade dansant devant Hérode pour obtenir la tête de saint Jean-Baptiste'^. A quelque distance, toutes ces choses paraissent extrêmement achevées, bien que, vues de près, elles soient un peu rudes. Mais cela est traité d'une façon particulière et calculé de façon à donner de loin l'apparence d'un grand fini*.

1. (I On sait que différentes légendes, plus ou moins poétiques, se rattachent au changement de profession de Quentin. Nous ne les reproduisons pas, car toutes sont apocryphes. » {Catalogue du musée d'Anvers, 3* édition, page 240.)

2. Musée d'Anvers, n°' 245-249. Gravé par Joseph Franck; chromolithographie dans les Chefsd'œuvre des grands maîtres, de Kellerhoven, avec texte par Alfred Michiels.

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