PORTRAIT DE SIEYÈS PAR LUI-MÊME
J'étais plutôt un métaphysicien politique qu'un homme d'Etat. Mes vues se tournaient naturellement en dogmes ; j'avais plus de clarté et de vigueur de style que d'éclat, et moins d'art que d'arrangement. Quoique je connusse bien les hommes au milieu desquels j'avais vécu, je n'aimais pas à les mener, et peut-être n'avais-je pas ce qu'il fallait pour le faire. Je savais prendre de l'ascendant, mais je ne travaillais pas à le conserver. Je cherchais peu à me produire. Hardi d'esprit, et, dans l'occasion, courageux de caractère, j'étais circonspect et timide dans les circonstances ordinaires. Je ne me livrais aux événements comme aux hommes que lorsqu'ils me recherchaient et, pour ainsi dire, me gâtaient; sinon, je me retirais en moi-même, et je voyais passer le monde devant moi en observateur et presque en indifférent. Je m'exagérais, comme la plupart de mes contemporains, la puissance de l'esprit ; je tenais plus compte des droits que des intérêts, des idées que des habitudes ; j'avais quelque chose de trop géométrique dans mes déductions, et je ne me souve-
ib8 UVRE DË3 PERMUTATIONS.
nais pas assez, en alignant les hommes sous mon équerre politique, qu'ils sont les pierres animées d'un édifice mouvant. Néanmoins, j'ai laissé Tempreinte de mon intelligence dans les événements, et j'ai été l'ami ou le maître des hommes les plus historiques de ce siècle.
i»/WWV^^KW»^^>W<^»M^>^W^^^
Quatre-vingt-cinquième Exercice