MADAME DE SÉVIGNÉ RACONTE SA VIE
Je naquis en Bourgogne,^ dans le vieux château de Bourbilly. Mon nom de fille était Marie de Rabutin- Ghantal. Je perdis mes parents dèi> l'enfance elfus élevée par l'abbé de Goulanges, mon oncle maternel. Quand j'eus atteint Tâge de dix-^huit ans, on me maria au marquis de Sévigné; mais j'eus beaucoup à souffrir de son caractère et de sa légèreté. Il fut tué en duel après sept ans de mariage, et il ne me laissa qu'une fortune médiocre pour mon rang, et deux enfants que je dus élever seule. J'aurais pu contracter de nouveaux liens, mais je préférai me consacrer tout entière à mes devoirs de mère. L'établissement de mon fils, l'éducation de
ma fille, m'occupèrent uniquement. Ma fille surtout, que je mariai plus tard au marquis de Grignan, fut le culte et la passion de toute ma vie, et ce fut ce sentiment qui mHnspira mes plus belles pages, si Pon peut appeler ainsi des causeries sans prétention et sans apprêt. Depuis le moment où des circonstances impérieuses m'obligèrent à me séparer de ma fille, je ne vis plus dans le monde qui m'entourait que mon isolement et ma douleur ; je reviens sans cesse dans mes lettres vers les mêmes idées de tristesse, vers les mêmes épancbements d'amertumes et de cuisants regrets, mais avec une abondance et une nouveauté d'images qui font oublier au lecteur la monotonie de mes plaintes. C'est dans ma correspondance avec M"*® de Grignan que mon talent prend tout son essor ; c'est dans le cœur de ma fille quej'aime à répandre toutes les impressions de mon âme sensible et tous les trésors de mon esprit. Gomme je le lui écrivais un jour, je lui donne avec plaisir le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma plume et de mon écritoire.
Quatre-ving^-diz-neuvième Exercice