PORTRAIT DE SCARRON PAR LUI-MÊME
Les uns disent que je suis cul-de-jatte ; les autres, que je n'ai point de cuisses et qu'on me met sur une table, dans un étui, où je cause comme une pie borgne ; enfin, d'autres assurent que mon chapeau tient à une
corde qui passe dans une poulie, et que je le hausse et le baisse pour saluer ceux qui me visitent. Ce qu'il y a de vrai, c'est que j'ai trente ans passés, et que si je dois aller jusqu'à quarante, j'ajouterai bien des maux à ceux que j'ai déjà soufferts depuis huit à neuf ans. J'ai eu la taille bien faite, quoique petite ; une maladie l'a raccourcie d'un bon pied. Ma tête est un peu grosse pour ma taille ; j'ai le visage assez plein. Ma vue est assez bonne, quoique mes yeux soient gros ; ils sont bleus, j'en ai un plus enfoncé que l'autre du côté où je penche la tête. J'ai le nez de bonne prise ; mes dents, autrefois perles carrées, sont de la couleur du bois et promettent de devenir bientôt couleur d'ardoise : j'en ai perdu une et demie du côté gauche, et deux et demie du côté droit. Mes jambes et mes cuisses faisaient premièrement un angle obtus ; maintenant elles font un angle aigu ; mes cuisses et mon corps en font un autre, et ma tête se penchant sur mon estomac, je ne ressemble pas mal à un Z. J'ai les bras racornis aussi bien que les jambes. Enfin, je suis un raccourci de la misère humaine. Quant à mon humeur, je suis toujours un peu colère, un peu gourmand et un peu paresseux. J'appelle souvent mon valet sot^ et un instant après monsieur ; je ne hais personne, et je désire qu'on me traite comme je traite les autres. Je suis bien aise quand j'ai de l'argent, et je serais encore plus aise si j'avais de la santé. Je me réjouis assez en compagnie * je suis assez content quand je suis seul, et je supporte mes maux patiemment.
Centième et Cent unième Exercices