J.-J. ROUSSEAU RACONTE SA VIE
Je naquis à Genève en 1712, et mon père, qui était horloger, me destina dès mon enfance à la môme profession. Mon éducation fut très négligée ; j'appris presque seul à lire et à écrire, et l'une des premières lectures qui frappèrent mon imagination fut celle des Hommes illustres de Plutarque ; les principes d'honneur
que je trouvai dans cet ouvrage se gravèrent profon. dément dans mon âme et furent la source de cette chaleur de style avec laquelle j'ai toujours parlé de la vertu. Placé, à douze ans, chez un greffier de Genève, où je copiais des actes de procédure, je fus trouvé si peu intelligent, que mon patron me congédia en déclarant que je n'étais bon qu'à pousser la lime. Après mille vicissitudes dont j'ai raconté les moindres circonstances dans mes Confessions, et qui ne sont pas toujours honorables pour mon caractère, comme je l'ai reconnu moi-même, je fus accueilli par M*"® de Warens, et je goûtai pendant quelque temps les charmes de l'étude et de l'amitié ; mais mon humeur jalouse et défiante me fit quitter cette maison qui m'avait été si chère, et je me rendis à Paris, où je fus réduit, pour vivre, à copier de la musique. Le hasard me fit entrer en relation avec Diderot, et j'écrivis quelques articles pour VEncyclopédie. Puis, ayant eu connaissance d'un concours établi par l'Académie de Dijon sur une question de philosophie morale, j'osai traiter cette question à un point de vue nouveau et paradoxal. Mon discours fut couronné, et l'attention publique se fixa dès lors sur mes ouvrages.
A quelque temps de là, je fis représenter l'opéra du Devin du village^ dont j'avais composé les paroles et la musique, et j'obtins un éclatant succès. Dès lors ma réputation devint brillante, et le public lut avec ardeur mes moindres productions. Mon roman de la Nouve le Héloîse fit fureur ; mais ce qui mit le comble à ma gloire littéraire, ce fut mon livre de VÉmile, sur l'éducation. Des idées neuves et hardies, auxquelles j'avais su prêter tous les charmes d'un style pur et chaleureux, m'attirèrent en même temps l'admiration des
philosophes, des littérateurs, des hommes de la cour et surtout celle des femmes, à qui j'avais reproché de De savoir plus être mères, et qui, touchées de mes reproches, se firent partout une noble émulation de rentrer dans le rôle que leur a assigné la nature et se firent honneur de nourrir elles-mêmes leurs enfants. Mais mon livre contenait aussi, sur la religion, des opinions peu orthodoxes qui m'attirèrent de nombreuses persécutions. Banni du royaume de France, je voulus retourner en Suisse et j'y trouvai encore des ennemis. Le crédit de quelques grands personnages qui s'intéressaient à moi fit révoquer mon arrêt de bannissement et je pus rentrer en France. Mais mon âme était aigrie, et mon caractère soupçonneux me faisait voir des ennemis dans tous ceux qui m'entouraient. Un riche financier, M. do Girardin, m'offrit enfin un asile dans sa propriété d'Ermenonville. Là, j'aurais pu vivre heureux , mais je ne jouis pas longtemps de ce bonheur, et je mourus le 3 juillet 1778.
Les élèves traduiront cette' dictée à la troisième personne, en prenant pour titre: