GLOVIS ESQUISSE LUI-MÊME SA VIE
Je fus le premier roi chrétien et, après mon baptême, le seul prince catholique de mon temps , ce qui me fit donner la qualité de roi très chrétien. A Tâge de seize ans je me trouvai, par la mort de mon père, à la tête de la tribu salienne, qui occupait le territoire de Tournai; décidé dès lors à étendre au loin mes conquêtes, je fis un appel à mon peuple. Le roi de Cambrai, Ragnacaire, s'unit à moi; d'autres chefs vinrent se ranger sous mes drapeaux, et me fournirent environ cinq mille hommes. Chef suprême de cette petite armée, je traverse la forêt des Ardennes et j'attaque d'abord la partie de la Gaule soumise aux Romains. Je livrai à Syagrius, près de Soissons, une bataille qui fut décisive, et, délivré de mes premiers ennemis, je tournai mes regards vers le royaume des Burgondes. Je demandai en mariage Clotilde, fille de Chilpéric et iiièce du roi Gondebaud. Sur ces entrefaites, les hordes suèves, connues sous le nom d'Allemands, se jetèrent sur le royaume des Francs ripuaires, gouvernés par Sigebert. Je marchai au secours de mon compatriote, quoique jusqu'alors je l'eusse regardé comme mon ennemi. Les Francs plièrent d'abord, mais ils ressaisirent bientôt la victoire, grâce à la vigueur avec laquelle je les ralliai et les reconduisis au combat. C'est à cet instant de crise que je m'écriai : a Dieu de
ly» LIVRE DES PERMUTATIONS.
Clotildel donne-moi la victoire, et je reconnais que tu es le plus grand des dieux ! » Voyant mon vœu exaucé, je me fis baptiser, et, avec moi, trois mille des miens reçurent le baptême.
Une nouvelle lutte s'engagea quelque temps après ; je livrai, près de Vouillé, une grande bataille à Alaric, roi des Wisigoths. J'avais envoyé des messagers à saint Martin de Tours, pour invoquer son intercession. Après ma victoire, et la défaite d'Alaric, que je tuai de mapropre main, je me rendis moi-même au tombeau du saint confesseur, pour remercier Dieu de mes succès. Je présentai le cheval sur lequel j'étais monté le jour de la bataille. Mais je le regrettai bientôt et je deman^ dai à le racheter; j'en offris cinquante marcs d'argent.
J'eus toujours beaucoup de ménagements pour les. Gaulois chrétiens ; cependant les lois| de la guerre et les mœurs du temps m'obligeaient à souffrir des choses contraires à ma politique. Mes troupes pillaient quelquefois les églises ; celles du Soissonnais ayant été du nombre, l'évêque me supplia de lui faire rendre un calice d'or d'un très grand prix. Je voulus déférer à sa prière, et, au moment du partage, je demandai comme une grâce qu'on mît ce calice ai part. Un soldat insolent me répondit, en donnant un coup de hache sur le vase, « que je l'aurais s'il tombait dans mon lot. » Je feignis de ne pas sentir l'insulte ; mais, un an après, ayant remarqué ce soldat dans une revue, j'allai à lui, je lui reprochai sa négligence à tenir ses armes propres, et lui arrachai sa hache, que je jetai à terre. Le soldat s'étant baissé pour la ramasser, je lui déchargeai la mienne sur la tête et le fis tomber mort à
mes pieds, en disant : « C'est ainsi que tu as frappé le vase de Soissons. »
Cent huitième» Cent neuvième et Cent dixième Exercices
L'éLéPHANT
Je suis le plus gros des quadrupèdes ; j'habite les climats chauds de l'Asie et de l'Afrique, et je me plais dans les forêts épaisses. Mes jambes informes soutiennent un corps épais et sans souplesse. Mes yeux sont petits en comparaison de ma taille énorme, tandis que mes larges oreilles ombragent amplement les deux côtés de ma tête. Ce qu'il y a de plus extraordinaire en moi, c'est que mon nez se prolonge de plusieurs pieds. Mais, formé avec si peu d'élégance, je suis doué d'une grande intelligence et de beaucoup d'adresse. Ce nez si long me sert de main. A l'aide de cet organe, je pourvois à tous mes besoins, puise de l'eau, cueille les herbes et les fleurs, dénoue les cordes, ouvre et ferme les portes, débouche les bouteilles, ramasse par terre la plus petite pièce de monnaie ; en un mot, je fais presque tout ce que l'homme exécute avec ses doigts. Cette trompe m'est indispensable; car, n'ayant pour ainsi dire point de cou, je ne peux baisser la tête jusqu'à terre. Quand j'ai soif, je remplis d'eau cette trompe et bois ensuite comme si je vidais une bouteille. Je me nourris d'herbes, de feuilles, de fruits et de grains. Je mange environ cent cinquante livres d'herbe par jour.
Ce qui me distingue encore, ce sont deux énormes dents, qui me sortent de la bouche de chaque côté de la trompe et qu'on appelle défenses; elles se recourbent
légèrement et en pointe. Ces défenses sont des armes terribles dont s'épouvantent les plus féroces animaux.
Je suis à peu près trente ans à grandir et vis, quand je suis libre, au delà de cent cinquante ans. Je deviens par l'éducation un serviteur de Thomme. Une fois dompté, je suis le plus doux et le plus patient de tous les animaux; je m'attache à celui qui me soigne; je le caresse et semble deviner tout ce qui peut lui plaire. En peu de temps, je viens à bout de comprendre les signes et même la parole. Je reçois les ordres de mon maître avec attention et les exécute avec prudence et empressement. On m'apprend aisément à fléchir le genou pour donner plus de facilité à ceux qui veulent me monter. Je me sers de ma trompe pour enlever des fardeaux, et j'aide moi-même à les charger. Je travaille sans me rebuter, pourvu qu'on ne m'irrite point par des coups donnés mal à propos. Mon cornac, c'est ainsi qu'on appelle celui qui me guide, est monté sur mon cou. Quand je suis réduit à l'état de domesticité, je rends à moi seul autant de services que six chevaux. Je voiture tous les tonneaux, sacs, paquets, qui se transportent, dans l'Inde, d'un lieu à l'autre. Je ne casse ni n'endommage rien de ce qu'on me confie. Je pose doucement les paquets et les range dans l'endroit qu'on me montre ; j'essaye avec ma trompe s'ils sont bien posés, et quand c'est un objet qui roule, je vais de moimême chercher des pierres pour l'établir solidement.
Il est peu surprenant que, distingué par tant de qualités, j'aie été pris pour symbole de la sagesse et de la prudence. Avec tant de ressources pour m'ériger en despote au milieu des autres animaux, j'ai paru mépriser
la tyrannie, et jamais on ne me voit la disputer à rhomme, auquel je me soumets moi-même. Ma soumission n'est cependant pas un esclavage sans condition, et je force le maître de tous les animaux à des marques de déférence. Je sers avec zèle , avec fidélité, avec intelligence; mais je ne souffre point de mauvais traitements, et quand je suis mal récompensé de mon dévouement, j'oublie qu'un jour je me suis laissé dompter et je reviens à mon état sauvage. Il n'est plus alors d'autre moyen de se garantir de ma fureur que de me sacrifier, et souvent ce n'est point chose facile. Dans mes transports de colère, je suis encore sensible à la voix de celui dont je n'eus qu'à me louer, et ma reconnaissance sauve mes amis de mes emportements.
Je suis courageux, et, dans les combats, avant l'invention de l'artillerie, je dépeuplais les rangs ; quelquefois encore, au lieu de me lancer au milieu des ennemis, on se servait seulement de moi comme d'un moyen de transport.
Je serais le roi des animaux si je réunissais la méchanceté à l'intelligence, le désir de régner au pouvoir de soumettre. Je suis à placer avant le singe, avant le perroquet, même avant le chien, dans la liste des animaux qui se rapprochent le plus de l'homme par leur intelligence.
Les élèves traduiront cette dictée à la troisième personne du pluriel, en prenant pour titre :