A MES CHATS
Mes jolis petits minets, il est temps que je vous paye le tribut d'éloges que vous méritez. On parle si souvent de gens qui ne vous valent pas ; pourquoi rougirais-je de donner de la publicité à toutes vos perfections?
Vous êtes faits à peindre ; les nuances les plus déli-
cates colorent votre robe de tigre ; vos yeux sont vifs et doux, votre regard est velouté, votre queue est d'une beauté qui fait envie, votre agilité, vos grâces et votre souplesse sont admirables 1 Vos qualités morales ne sont pas moindres ; tâchons de les récapituler.
D'abord vous m'aimez beaucoup, ou du moins vous me caressez beaucoup, ce qui, pour bien des gens, revient au même. Je sais bien que vous m'aimez moins qu'une tranche de gigot ou une cuisse de poulet ; mais cela est tout simple : je suis votre maître, et un gigot vaut une fois mieux qu'un maître, deux fois mieux que deux maîtres, etc.
Vous avez beaucoup d'esprit, et le meilleur esprit, car vous avez précisément celui qui vous est utile ; tout autre genre d'esprit vous paraîtrait une sottise.
La nature vous a donné des ongles que nous nommons impoliment des griffes ; et ils sont d'une structure admirable, bien emboîtés dans une membrane qui rentre ou sort comme les doigts d'un gant ; vous faites à volonté griffe menaçante ou patte de velours.
Vous savez bien que vous n'avez pas des griffes pour vous en servir, mais que vous vous en servez parce que vous en avez. Vous ne croyez point aux causes finales. Mes chats, vous êtes de grands philosophes.
Vous ne connaissez que le bien et le mal physiques. ^ Un chat qui en étranglerait un autre ne vous paraîtrait pas plus coupable qu'un homme qui tue des hommes. Mes chats, le grand Hobbes ne pensait pas mieux que vous.
Vous flattez le maître qui vous caresse, vous caressez la bonne qui fait votre pâtée, vous fuyez à l'aspect d'un gros animal, vous vous jetez audacieusement sur les petites bêtes. Mes chats, vous êtes de profonds politiques.
Vous vivez fraternellement avec le chien votre commensal ; par reconnaissance pour moi, vous faites accueil à toutes les bêtes pour qui j'ai de la bienveillance; vous présentez la griffe à ceux à qui vous supposez de mauvaises intentions, et vous dressez la queue pour mes amis. Mes chats, vous êtes de grands moralistes.
Quarantième Exercice
A MES CHATS [sutte]
Quand vous promenez vos grâces sur un toit, vous portez adroitement la masse de votre corps à Topposé du danger ; vos muscles se tendent ou se relâchent avec discernement, et vous trouvez la sécurité où tant d'autres bêtes seraient transies de frayeur. Mes chats, vous connaissez parfaitement la statique des corps.
Si, par inadvertance, étourderie ou précipitation, vous manquez de point d'appui, c'est alors que vous êtes admirables ; vous vous courbez en enflant votre dos, vous portez le centre de gravité vers l'ombilic et, par ce moyen, vous retombez toujours sur vos pattes. Mes chats, vous êtes d'excellents physiciens.
Voyagez-vous dans l'obscurité, vous épanouissez la prunelle de votre œil, vous en faites un cercle parfait pour présenter une plus grande surface et recueillir la plus grande somme de rayons lumineux épars dans Tatmosphère. Paraissez-vous au grand jour, votre pru- ' uelle prend une forme elliptique, se rétrécit et ne reçoit qu'une partie des rayons, dont la trop grande abondance offusquerait votre rétine. Mes chats, vous êtes de parfaits opticiens.
Quand vouô voulez franchir un précipice, vous calculez la distance des points solides avec une justesse inexprimable. D'abord vous piétinez, comme pour mesurer Tespace que vous divisez dans votre raisonnement par les mouvements de vos pa|,tes, puis vous vous élancez juste sur le lieu désigné, dont vous avez comparé Téloignement à Teffet de vos muscles. Mes chats, vous êtes de savants géomètres.
Vous égarez-vous dans la campagne, vous examinez les plantes avec un soin judicieux, vous distinguez la cataire qui vous plaît, vous vous roulez sur elle et vous témoignez votre joie par mille gambades ; vous connaissez aussi toute la classe des grammées, qui sont pour vous , la panacée universelle et qui vous purgent merveilleusement. Mes chats, vous êtes de très bons botanistes.
Enfin, mes chers minets, qu'on me montre un homme qui en sache autant que vous dans tous les genres, je le proclame une encyclopédie vivante, un complément des connaissances humaines. Mais que vois-je? Je vous loue et vous vous endormez... C'est encore de la philosophie.
L'élève traduira cette dictée au singulier, avec ce titre ;