‹ Le livre des permutations; petits exercices d'orthographe en texte suiviChapitre 91 sur 174 · LA VIEILLE REINE, LA JEUNE PAYSANNE ET LA FÉE · texte numérisé non relu

LA VIEILLE REINE, LA JEUNE PAYSANNE ET LA FÉE

Il était une fois une reine si vieille, si vieille, qu'elle n'avait plus ni dents ni cheveu}ç; elle était sèche, ridée, cassée et toute tremblotante sur ses jambes ; elle ne voyait goutte, même avec ses lunettes. Le bout du nez de cette souveraine décrépite touchait presque son menton. Elle était rapetissée de la moitié et toute en un peloton, avec le dos si courbé, qu*on aurait cru qu'elle avait toujours été bossue et contrefaite. Une puissante fée, qui s'était trouvée à sa naissance et lui avait même servi de marraine, l'aborda un jour et lui dit : M Ma filleule, vous voilà bien chétive et bien vieillie, depuis cent ans que je ne vous ai vue ; alors vous étiez fraîche, rosée, mignonne, et l'on ne vous appelait que la princesse Charmante. Voulez-vous rajeunir? — Volontiers, répondit la reine surprise et joyeuse; pour n'être âgée que de vingt ans, je donnerais tous les trésors qui font de moi la princesse la plus opulente de l'univers. — Il faut donc, continua la fée, donner votre vieillesse à quelque jeune fille dont vous prendrez l'âge et la santé : trouvez-moi une paysanne, une malheureuse, une mendiante, n'importe, qui consente à faire cet échange, et je suis toute prête à le favoriser. A qui donnerons-nous vos cent ans? » La reine fit chercher partout quelque sotte, quelque niaise assez insouciante de sa jeunesse pour consentir à devenir vieille afin de la rajeunir. II vint beaucoup de vagabondes, de quémandeuses, de femmes gueuses par état, qui voulaient vieillir pour être tout à coup opulentes et environnées de toutes les jouissances du luxe.

Mais quand elles avaient vu cett# reine impotente, caduque, édentée, goutteuse, haletante, vivant de bouillie, hideuse, puante, souffrante et radotant un peu, elles s'en retournaient dégoûtées, ou plutôt effrayées ; elles aimaient mieux rester mendiantes, elles auraient préféré ^ se faire errantes et bohémiennes. 11 venait aussi des femmes ambitieuses, orgueilleuses, ardentes à la curée des honneurs, auxquelles la vieille reine promettait de hauts rangs et des distinctions flatteuses, les titres de comtesse, de baronne, de marquise, de duchesse et d'archiduchesse, de maîtresse des cérémonies... « Mais que faire de ces honneurs? disaient-elles désenchantées après l'avoir vue ; nous n'oserions pas nous montrer, étant si dégoûtantes et si affreuses. »

Enfin il se présenta une jeune fille de village, belle, fraîche, réjouie, bien faite et bien portante, qui demanda la couronne pour prix de sa jeunesse ; elle se nommait Pierrette. La reine s'en montra d'abord fort irritée et devint toute rouge de colère ; elle l'appela friponne, drôlesse, coquine. Mais que faire? à quoi sert de se fâcher? elle voulait redevenir vive et gaillarde. « Partageons mon royaume, dit-elle à Pierrette ; tu seras souveraine d'une moitié, et moi de l'autre; c'est bien assez pour toi, qui es une petite paysanne. — Non, répondit la fille, respectueuse, mais résolue ; ce n'est pas assez pour moi ; je veux être reine et maîtresse toute seule. Laissez-moi mon bonnet de laine avec mort teint fleuri ; je vous laisserai votre couronne avec vos rides et la mort qui vous talonne. — Mais alors, reprit la reine, que ferai-je, descendue du trône, simple particulière, réduite à la condition d'une obscure bourgeoise? — Vous serez comme moi, dit la

130 Livre des permutations.

joviale fille, riant, clianlant, dansant tout le long du jour. » En parlant ainsi, notre villageoise se mit à rire, à danser et à chanter* La reine, qui était loin d'être aussi gaie et aussi dégagée, ajouta : « Que ferais-tu à ma place? Tu n'es point accoutumée à la puissance royale. — Je suis igi\orante de ce que je ferais, répondit la jeune paysanne, mais je serais curieuse de l'essayer; car j'ai toujours ouï dire qu'il est beau d'être reine. ») Pendant qu'elles étaient en marché, la fée survint, et, comme elle était indulgente et bonne, elle dit à la paysanne : « Mon amie, voulez-vous faire votre apprentissage de vieille reine, pour voir si vous serez contente et heureuse de ce métier? — Pourquoi non? » dit la grosse joufflue. A l'instant même, elle se sent jaunie, desséchée, ridée; ses cheveux blanchissent ; elle devient grondeuse et rechignée ; sa tête branle et toutes ses dents aussi ; la voilà déjà vieille de cent ans. On sert à la nouvelle reine Un grand festin; mais elle est dégoûtée et ne saurait mâcher; elle est honteuse, étonnée ; elle ne sait que dire ni que faire ; elle tousse à crever, elle crache sur son menton ; elle a au nez une roupie gluante qu'elle essuie avec la manche de sa robe; elle se regarde au miroir et se trouve plus grimacière, plus laide qu'une guenon. Cependant la vraie reine était dans un coin, qui riait et qui commençait à redevenir belle, fraîche et vermeille ; elle se redressait avec mille petits airs avantageux. Mais elle était crasseuse, court vêtue et faite comme un petit torchon qui a traîné dans les cendres. Elle n'était pas accoutumée à cet équipage, et les gardes, la prenant pour une servante de cuisine, voulaient la chasser du palais. Alors Pierrette lui dit : « Vous voilà bien embarrassée de n'être plus reine, et moi encore davantage de voir que je le suis devenue. Tenez,

voici votre couronne, rendez-moi ma robe grise. » L'échange fut aussitôt fait entre elles, et la reine de revieillir, et la paysanne de rajeunir. A peine eurent-elles repris leur premier état, que toutes deux s'en repentirent; mais la fée, fatiguée de céder à leurs caprices, les condamna à rester chacune dans la condition où la fortune Tavait placée.

^^^^^^^^^ m ttt^kft*^^

Soixante-neuvième Exercice

Page 1