AUX ROIS ET AUX PEUPLES
Lorsque tous les droits et tous les devoirs avaient leur racine dans le sol ; lorsque le sol portait la société tout entière, et était le fondement et la base de la puissance , de la richesse , des honneurs et de la gloire , la royauté y était attachée comme toutes les autres institutions ; et comme elles , elle avait [»ris dans le sol ce caractère de fixité et d'immobilité qui le caractérise et qu'il communique à tout ce qui tient à lui.
La nature avait imprimé son cachet jusqu'au fond le plus intime de la société humaine; elle avait imposé ses lois et sa forme a l'esprit lui-même ;
et tous les droits s'acquéraient, se transmettaient ou se perdaient d'après des lois prises dans l'ordre qui la détermine et la gouverne.
La possession du sol entraînait celle de tous les droits qui y étaient attachés; et l'homme, fixé une fois sur le sol comme le chêne qui enfonce profondément ses fortes racines dans la terre , ne pouvait plus en être arraché que par la violence ; car toutes les lois étaient pour lui , parce que toutes avaient comme lui leurs racines dans la terre , et que la possession ou la propriété était au-dessus de toutes les lois.
Et le roi , comme possesseur du sol , possédait en même temps tout ce que le sol portait ; et les peuples étaient sujets des rois par lesquels ils étaien t gouvernés, et changeaient de maîtres comme le sol et avec lui.
Cependant l'esprit, dominé par la nature dans la plupart des institutions , s'était réfugié au sommet de la société , et il s'y était créé une forme et un symbole dans l'élection ; et au-dessus de tous les rois auxquels le pouvoir était transmis avec le sol , était l'empereur qui recevait le sien par l'élection ; et parmi les princes et au-dessus d'eux , étaient les prêtres , les évêques et le pape , dont la puissance spirituelle et temporelle à la fois était
communiquée par le choix conçu sous sa forme la plus élevée et la plus sainte, qui est l'ordination.
Et l'élection et l'hérédité marchaient l'une à côté de l'autre dans la vie et dans l'histoire , de même que l'esprit et la nature s'unissent dans l'homme sans se confondre.
Et bientôt une lutte active s'engagea entre les deux principes qui gouvernaient le inonde, et chacun des deux voulait dominer l'autre ; et l'élection tendait à détruire l'hérédité, et l'hérédité voulait se substituer à l'élection ; et l'Église cherchait à absorber l'État, et l'État voulait absorber l'Église ; cl partout où l'Église est restée triomphante, le principe de l'élection a poussé de profondes racines ; et partout où elle a succombé , le principe (U' l'hérédité s'est établi et fortifié.
Va partout aujourd'hui les peuples catholiques sont mal à l'aise ; ils se tournent et se retournent (l<- tous les côtés sans pouvoir trouver le repos, agités qu'ils sont par cet esprit que l'Église a déposé dans leur histoire , et qui les travaille incessamment.
Et l'Europe est divisée aujourd'hui en deux moiliés, (i parmi les peuples qui la composent, les uns sont sous l'empire de l'hérédité, les autres sous
celui de l'élection ; car chez les premiers , la loi descend de la volonté de celui qui gouverne le sol , tandis que chez les seconds elle est faite par des hommes que l'élection a distingués des autres.
Et comme l'élection et l'hérédité sont des institutions humaines, qui ne peuvent fonctionner que par le moyen des hommes , il y a dans chacune d'elles des avantages et des inconvéniens ; et il n'y a rien d'absolu , ni dans le bien qu'elles peuvent produire , ni dans le mal dont elles peuvent être le principe ; et , comme toutes les choses humaines , leur bonté ou leur imperfection est relative au temps où elles apparaissent et à l'espace sur lequel elles fleurissent, parce que le temps et l'espace déterminent tout ce qui est humain.
Et les hommes choisissent parmi ces deux principes celui qui va le mieux à leur esprit et à leur cœur; et ils en font ressortir avec soin tous les avantages , tandis qu'ils s'exagèrent souvent les désavantages du principe opposé.
Et les hommes ont su si bien mettre partout leurs passions et leurs vices , qu'il est difficile de juger d'une manière complète l'une ou l'autre de ces institutions; et il serait injuste de condamner le principe de l'hérédité à cause de l'abus qu'en fonl les tyrans , comme il le serait aussi d'imputer au
principe de l'élection les malheurs que les révolulions entraînent après elles.
Et au-dessus de ces choses , qui ne sont que des moyens pour le bien, il y a le bien lui-même , qui reste toujours ce qu'il est, de quelque manière qu'il arrive ; et ce bien, c'est la gloire de Dieu , le développement de l'humanité par la foi et la science , par les lumières de l'esprit et les vertus du cœur ; le repos de la société dans l'ordre et son progrès par la liberté ; une juste répartition des droits et des devoirs ; l'amélioration de l'état moral et social ou pauvre , et la diffusion des lumières qui purifient le cœur en éclairant l'esprit.
Et dans ces derniers temps , la lutte entre les deux principes a été terrible; et les rois, pour arrêter les révolutions qui menaçaient leurs trônes, ont eu recours au despotisme et à la violence ; et les peuples , pour briser le despotisme qui menaçait leurs libertés , se sont lancés sur la pente rapide des révolutions ; et les peuples se sont armés contre les rois , et les rois se sont armés contre les peuples ; et tous ont mis également de côté le droit et la justice , et ont invoqué la force qui soumet les animaux , mais qui n'a point de prise sur l'homme fait à l'image de Dieu.
Et comme la force est changeante et capricieuse,
elle a passé tantôt d'un côté , tantôt de l'autre ; sr déclarant un jour pour les peuples contre les rois , et combattant le lendemain avec les rois contre les peuples , de sorte qu'encore aujourd'hui tous les deux se croient également les plus forts.
Et les rois et les peuples travaillent toujours avec une grande activité à se fortifier par des alliances ; ils se cachent les uns des autres ; ils agissent sous main ; les premiers se concertent ensemble par le moyen de la diplomatie , qui est comme la société secrète des rois ; et les seconds s'entendent par le moyen des sociétés secrètes , qui sont comme la diplomatie des peuples ; et tous les deux cherchent également à se tromper les uns les autres.
Et un abîme les sépare ; et ni les rois ni les peuples ne veulent franchir cet abîme et faire les premiers pas pour une réconciliation. C'est que cet abîme est plein de sang ; car les peuples ont versé le sang des rois , des nobles et des prêtres , et les rois ont versé le sang des peuples ; et au moment même où les rois violaient la majesté des peuples en arrachant son indépendance à l'une des plus anciennes et des plus illustres nations de l'Europe , les peuples violaient la majesté des rois dans le représentant de la plus ancienne monarchie ; et pour se venger des rois, les peuples faisaient mourir un roi sur l'éihalaud ; et pour se venger des
peuples, les rois assassinaient un peuple; et les peuples jetaient à la face des rois la tête sanglante d'un roi ; et les rois jetaient à la face des peuples la tête sanglante d'un peuple; et les crimes des rois répondaient aux crimes des peuples ; et la violence des premiers appelait la violence des seconds ; et l'abîme de l'injustice de ceux-là invoquait l'abîme de l'injustice de ceux-ci : crime pour crime , vengeance pour vengeance, sang pour sang; telle était la loi du talion que les rois et les peuples avaient prise pour règle.
Et Dieu suscita du milieu du peuple un homme qu'il fit grand entre tous les autres hommes ; et cet homme avait ses racines dans le peuple ; et il avait un monde de pensées dans la tête ; et son cœur était un abîme de puissance et de volonté ; et son bras «'tait un levier qui devait soulever la terre , et la replacer sur une autre base ; et son œil savait comment il faut regarder l'homme pour le fasciner; et ses lèvres savaient comment il faut projeter la parole , pour la rendre puissante ctvicloricusc ; et les moindres attitudes de son corps semblaient des actes de volonté et de puissance ; et quand il marchait, il marchait comme un homme qui d'un pas va d'un monde à un autre ; et quand il se reposait, la majesté de son repos donnait à toute sa personne quelque chose de grand et d'auguste ; et quand il
paraissait sur le champ de bataille, le cœur du soldat battait contre sa poitrine comme celui de la femme qui revoit son amant , et tous devenaient amoureux de leur épée et sûrs de la victoire , rien qu'à le regarder.
Et les drapeaux qu'il avait conquis s'inclinèrent d'eux-mêmes au-dessus de sa tête et lui formèrent un trône ; et l'auréole de gloire qui ceignait son front lui devint une couronne ; et son épée rassasiée de combats se changea en sceptre ; et de victoire en victoire , le héros monta jusqu'au premier trône de l'univers.
Et cet homme s'appelait Napoléon ; et ce soldat , c'était le peuple sur le champ de bataille ; et cet empereur, c'était le peuple assis sur le trône ; et plus tard , dans son exil , Napoléon , c'était encore le peuple, humilié , vaincu et relégué sur un rocher aride battu de tous les côtés par les Ilots et la tempête. Car c'est laie propre de cet homme, que toujours les destinées du peuple se sont retracées dans les destinées de sa vie, comme dans un svmbole : et peut-être les générations futures trouveront-elles les dimensions de son être trop grandes pour un homme , et le prendront-elles pour un de ces personnages symboliques dont le nom et la vie sont l'expression et l'image d'un peuple ou d'une époque de l'histoire.
El les nations qu'il a conquises adorent encore son souvenir ; parce qu'elles voient en lui plutôt l'image du peuple que celle du conquérant; et sa vie sera l'épopée des temps futurs ; et les élégies des poètes qui illustreront les siècles à venir pleureront autour de sa tombe ; et la représentation de ses actions attirera les peuples dans les théâtres où l'homme va voir revivre ceux dont la gloire a rejailli sur la nature humaine, et qui ont laissé dans l'histoire une longue trace de lumière.
Et pendant que cet homme fut assis sur le trône, les îois crurent que c'en était fait d'eux. Les peuples espérèrent que la victoire leur appartenait sans retour ; et les rois suivaient avec anxiété les mouvemens de son épée ; et quand il la lirait du fourreau , la pâleur couvrait leurs fronts ; et quand il l'y remettait, ils espéraient; et quand son épée se tournait vers le Nord, le Nord tremblait; et quand elle se tournait vers l'Orient, l'Orient était consterné ; et partout où cet homme posait le pied, il s'y formait un abîme ; et partout où il paraissait, le passé s'enfuyait devant lui avec ses mœurs, ses institutions et ses usages ; et l'avenir lui ouvrait ses perles dans loulc leur largeur, afin de lui donner passage.
Il souillait, et son souffle dispersait les trônes et les empires comme la poussière que soulève l'ou-