‹ Le livre des peuples et des roisChapitre 9 sur 43 · LES PAPES · texte numérisé non relu

LES PAPES

Lorsque le Christ voulut fonder son Église , il choisit douze hommes qu'il revêtit de son esprit et

de sa puissance : et ces hommes s'appellent Apôtres, parce qu'ils sont les envoyés de Jésus ; et ce sont les douze signes de ce Zodiaque céleste que parcourt dans sa route le divin soleil de justice qui est venu éclairer le monde.

Et parmi ces hommes, il y en avait un que Jésus aimait plus que les autres : et son nom était Jean qui signifie gracieux ; et jamais le cœur de l'homme n'avait exhalé de plus suaves parfums d'amour que celui de Jean , et jamais nature d'homme n'avait été plus douce et plus gracieuse; et toute sa personne était un reflet de cette grâce que signifiait son nom ; mais Jésus ne choisit point Jean pour chef des autres apôtres.

Et il y avait parmi eux un autre homme qui s'appelait Simon : et le caractère de cet homme était impétueux et brusque comme la foudre , et ses résolutions étaient rapides et subites comme l'éclair : elles donnaient tout leur éclat dans un moment, et leur lumière pâlissait devant le regard d'une servante ; ci cet homme aimait Jésus plus que les autres ; et Jésus lui confia les agneaux et les brebis du bercail dont il est le pasteur ; et il changea son nom en celui de Pierre , afin que l'idée qu'il voulait attacher à sa puissance lût mieux exprimée par ce nom , et s'y trouvât plus à l'aise.

(LiOTHECA

Elle caractère do Pierre devint solide et constant comme la pierre : et comme il faut que la corruption de la nature humaine s'écoule par quelque endroit , Pierre péchait par trop d'ardeur et de confiance ; mais un regard de son maître suffisait pour le convertir.

C'était un de ces hommes qui , quand ils tombent, tombent au-delà du but, mais jamais en deçà; qui outrent le devoir plutôt qu'ils ne l'affaiblissent , et qui croient que quand on aime , on peut compter sur son cœur et se jeter en avant.

Et lorsqu'il fallait confesser la divinité de Jésus , Pierre était le premier ; et lorsqu'il fallait défendre son humanité contre les attaques de ses ennemis , Pierre prenait le glaive ; et la charité de Jésus devait guérir les blessures que Pierre avait faites, entraîné par son ardeur et son amour.

Et plus tard un homme fut renversé sur le chemin de Damas , au moment où son cœur était plein de haine et de rage contre l'Église du Christ : et col homme s'appelait Saul ; mais il changea son nom en celui de Paul , qui veut dire petit; car, comme tous les hommes qui sont grands devant Dieu , il se croyait peu de chose.

Et cet homme fut ardent dans sa haine contre l'Église avant sa conversion ; et il ne fut pas moins

ardent dans son amour pour elle après qu'il eut connu la vérité, et il travailla pour elle avec la même ardeur qu'il l'avait persécutée ; car jamais Tàino humaine n'avait brûlé de plus de feux que lame de Paul.

Et Jésus unit Pierre et Paul dans une même mission ; et Rome , après avoir été illustrée par leur apostolat , fut illustrée par leur mort et consacrée par leur sang ; et , depuis ce temps , l'Église ne sépare point dans son culte ceux que Dieu a si merveilleusement unis.

Et l'intelligence de Paul était haute comme sa loi , et son cœur était large comme sa charité; et il ne voyait les choses et il n'aimait les hommes que d'en haut ; et c'est pour cela qu'il pouvait voir tant de choses et aimer tant d'hommes à la fois.

Et Paul ne trouvait point de langue humaine qui pût s'accommoder aux proportions démesurées de sa loi et de son amour : les mots étaient trop petits pour contenir toute cette plénitude de sens qui était dans chacune de ses pensées ; et les phrases n'avaient point assez d'haleine pour suivre sans s'arrêter les rapides mouveinens de sa charité inlinie ; et la syntaxe n'avait point de formes assez larges pour exprimer la construction de sa pensée ; mais vainement la phrase indocile se cabrait sous celte

intelligence audacieuse; éperonnée par son infatigable charité , elle s'élançait jusqu'où il voulait la mener, et arrivait au but tout essoufflée et n'en pouvant plus; et l'on sent à l'irrégularité de sa marche qu'elle n'a pu aller si vite et si loin qu'à force de coups. Vainement les règles de la syntaxe se raidissaient devant lui ; le souffle brûlant de sa charité les dissolvait et les faisait fondre , et elles prenaient comme d'elles-mêmes les formes de son âme.

Paul demeurait dans le Christ , comme on demeure dans une maison ; il ne sortait pas de là ; et, comme il le dit lui-même , le Christ pour lui , c'était vivre. Aussi , de cette hauteur, Paul ne voyait les choses que par grandes masses : où notre esprit aperçoit une idée , Paul voyait tout un monde ; sur ce monde , il jetait une parole simple et sans apprêt ; et cette parole , ne pouvant contenir tant do choses , laissait l'idée déborder de toutes parts , comme l'eau des fleuves déborde de leur lit trop plein.

Et Pierre et Paul vivent toujours dans les vicaires de Jésus-Christ. Et tout ce qui s'est fait de grand dans le monde a été commencé ou achevé par eux.

Et quand les peuples souffraient , ils se tournaient vers Rome , et confessaient à son évêque leurs dou-

leurs , et ils lui disaient : Vous êtes notre père , ayez pitié de vos enfans ; et l'évêque de Rome parlait , et l'univers écoutait , et sa voix remplissait le inonde ; et l'orgueil des rois s'abaissait devant elle , et les peuples se relevaient de leur humiliation.

Rome , après avoir été par la force la capitale du monde , en devint le centre par la foi et par l'amour; et la victoire avait toujours à Piome son aire , mais il n'y avait plus de sang sur ses ailes; ses armes , c'était la foi et la charité ; ses conquêtes, c'était le < œur et la volonté des hommes.

C'est à Rome , c'est dans le cœur de ses pontifes que naquit la pensée la plus haute et la plus large qui jamais ait essayé de gouverner le monde ; et cette pensée , c'était de jeter la société temporelle dans la société éternelle du Christ comme dans un moule , afin de donner au monde la forme de l'Église ; c'était de substituer, partout où la chose était possible et avantageuse aux peuples, le principe spirituel de l'élection au principe naturel de l'hérédité ; c'était d'associer tous les peuples dans un même intérêt, comme ils l'étaient déjà dans la même foi , et d'en former une seule nation, comme ils ne faisaient qu'une seule Église ; c'était de préparer la fraternité universelle des hommes et des nations ; c'était de donner aux peuples la foi et la

charité pour constitution , et de rapprocher la terre du ciel , et les hommes des anges.

Déjà , tous leurs préparatifs étaient laits : ils avaient ramassé dans leur esprit tout ce qu'une grande pensée peut donner de courage et d'audace; ils avaient allumé dans leur âme un immense foyer d'amour, afin de faire fondre sous le feu de leur charité les cœurs endurcis par l'égoïsme , et de dissoudre à force d'amour tout ce qu'il y avait d'individuel dans l'homme. Ils avaient déjà construit dans plusieurs ordres religieux les formes qui devaient servir de modèle à la société future qu'ils méditaient : et, semblable à ces larges bancs de coraux qui forment par leur agrégation des îles sur l'Océan , et semblent vouloir faire un continent de la mer , l'ordre de Saint -François tout seul allait associer les hommes dans une même règle et dans un même amour; et faire disparaître dans son unité toutes les inégalités qui mettaient alors tant de distance entre eux.

Pour attacher l'esprit, le cœur et le bras de tous les hommes au même but; pour détruire tout ce qui séparait les peuples et s'opposail à l'unité qu'ils voulaient fonder, ils prirent les nations de l'Europe dans leurs mains et les jetèrent sur l'Orient; et tous les peuples se trouvèrent tout-à-coup sous J'influence d'une même pensée , entraînés par le

même sentiment , poussés par le même instinct , réunis dans une même entreprise , arrachés à leur pairie , à leur famille , à leurs habitudes , à tout ce qui pouvait distraire leur pensée et affaiblir en eux l'amour de l'unité.

Les papes mouraient; mais la pensée qu'ils avaient conçue ne mourait point avec eux , et elle passait de l'âme du défont à celui qui lui succédait, comme le sang du père passe à celui du fils qu'il a engendré ; et il y avait là une hérédité toute spirituelle , bien supérieure à celle qui vient de la chair et du sang : et les vieillards qui s'asseyaient sur le siège <l< Pierre devenaient jeunes tout-à-coup; car la pensée qui s'emparait de leur âme faisait refleurir la jeunesse dans leur corps , et ceux qui étaient faibles devenaient forts , et tous mouraient à force de penser, de vouloir et d'aimer.

Kl jamais on ne vil une aussi longue succession de grands hommes et de grands caractères ; et ces hommes étaient toujours plus hauts que tous les autres, el ils étaient toujours en avant de leur siècle, et ils attiraient après eux les nations , et quelquefois ils traînaient seuls le char de l'histoire , luttant contre les hommes et les choses à la fois , et ayant pour adversaires toutes les passions et tous les intérêts.

Ils mettaient leur pied sur l'orgueil des rois; ils mettaient leur charité sur les blessures des peuples; leur oreille attentive épiait toutes les plaintes, et il n'y avait pas un opprimé qui gémit sur la terre sans que le père des chrétiens entendit ses gémissemens ; leurs yeux toujours ouverts se remplissaient de larmes à la vue de toutes les misères ; tout, hommes et choses, peuples et rois, était tourné du côté de Home.

C'est de là que partaient toutes les idées qui gouvernaient et remuaient le monde ; c'est là que se rendaient de toutes parts les événemens qui avaient parcouru la terre. Tout ce qui voulait penser, tout ce qui voulait agir, regardait Piome ; car c'est là qu'était la lumière ; c'est là qu'était allumé le fanal qui devait diriger les nations et les préserver du naufrage.

Mais les papes avaient entrepris une œuvre trop difficile; leur pensée était trop haute pour que les hommes pussent l'atteindre ; leur charité était trop large ; ils marchaient trop vile ; et à la fin , ils se trouvèrent si loin en avant , que les peuples n'entendirent plus leur voix. Etalors, onviteeshommes découragés , abattus , retourner en arrière pour rejoindre les îml'ions qu'ils avaient laissées derrière eux: mais, hélas ! plusieurs s'étaient égarées pendant ce temps , et ils trouvèrent l'Europe di-

visée en deux peuples, dont l'un ne reconnaissait plus leur autorité, et dont l'autre n'y tenait plus que faiblement.

Ils trouvèrent les libertés des peuples renversées, leurs constitutions abolies, leurs droits anéantis, et le pouvoir des rois s'élevant sur ces ruines et dominant la société tout entière.

Et les peuples sont injustes envers Rome ; car ce n'est point Rome qui les a abandonnés , mais ce sont eux qui l'ont abandonnée ; et Rome est toujours la mère des peuples , le soutien de tous les droits, l'appui de toutes les libertés et le foyer de I ou les les gloires.

Que reprochez - vous à Rome , ô peuples de la terre ? IN'a-t-elle pas été le berceau de votre histoire ? Pouvez-vous regarder en arrière sans que vos souvenirs rencontrent sa charité ? Quand vos constitutions se sont -elles formées? quand ontelles disparu ? qui les a protégées ? qui les a détruites? Lorsque vous étiez esclaves, qui vous a rendus serfs ? Lorsque vous étiez serfs, qui a poussé les rois et les seigneurs à vous affranchir ?

Rome, dites -vous, a refusé de vous bénir! Fallait-il , lorsque vous vous leviez dans votre colère , et qu'il n'y avait plus une seule étincelle d'amour dans votic cœur ; lorsque vous ne respi-

riez que la haine et la vengeance, et que vous vouliez tout renverser et tout détruire autour de vous ; fallait-il que celui qui est le père commun de tous les fidèles mît des sourires sur ses lèvres et des bénédictions dans ses mains ? Lorsque vous paraissiez devant lui , la fureur dans le regard, les mains souillées du sang des rois et des prêtres , fallait- il que le chef de l'Église maudit ceux qui étaient victimes de votre violence , et qu'il bénît votre épée tachée de sang humain ?

Fallait-il qu'il applaudît à votre force , lorsque votre force n'était que de la violence ? Fallait-il qu'il protégeât vos libertés , lorsqu'elles dégénéraient en licence ? Fallait-il qu'il défendît vos droits, lorsqu'ils étaient appuyés sur l'injustice ? qu'il se réjouît de vos richesses , lorsqu'elles étaient le fruit du pillage , et que le bien des pauvres était dans vos mains? Fallait- il, lorsque vos désirs étaient tournés vers le crime , et que vos espérances regardaient l'enfer, fallait-il qu'il les prît sur son cœur et qu'il les berçât de sa prière?

Reprenez votre antique foi , rallumez la charité dans vos cœurs , secouez la violence de vos mains, et lavez les taches de sang dont vous les avez souillées ; et Pierre lèvera les yeux vers le ciel comme pour en faire descendre la charité ; il étendra ses bras au-dessus de vos tètes , comme pour interposer

son amour entre vos péchés et la justice divine , et il vous bénira ; car la bénédiction s'échappe de ses mains comme la lumière jaillit du soleil où Dieu l'a ramassée.

Regardez les événemens qui passent sous vos yeux et ceux qui sont suspendus à la main de Dieu, prêts h tomber sur la terre , et vous saurez quels hommes et quels prophètes c'étaient que les papes. Après sept siècles de progrès , le monde se retourne vers la grande pensée qui les occupa pendant deux siècles. Tous les yeux, aujourd'hui comme autrelois, sont fixés sur les contrées où naît l'aurore. Les rois crient : l'Orient! l'Orient! et les peuples répondent : l'Orient! l'Orient! C'est là que la diplomatie noue et dénoue ses intrigues : c'est là que les rois ont la main ; c'est là que les uns ont leurs craintes , et les autres leurs espérances.

Et ce Fils de la victoire dont le soleil rencontrait partout la gloire et le nom , Napoléon se prenait aussi quelquefois à regarder l'Orient. Cet homme, dont le génie perçant a entrevu ou deviné toutes les questions que son épée n'a pu dénouer, et dont la pensée prophétique a saisi tous les faits que son bras ne pouvait atteindre, cet homme se sentait attiré comme par une force invincible vers l'Orient : et lorsqu'un monarque puissant lui disait : Partageonsnous le monde , je prendrai l'Orient , et l'Occident

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sera pour vous ; l'homme-roi ne voulait point consentir à ce partage ; il ne voulait céder l'Orient à personne; car il savait que là est la clef de l'avenir, et que celui qui l'aura gouvernera le monde.

Les papes aussi ont crié pendant deux siècles aux nations de l'Europe : l'Orient ! l'Orient ! c'est là qu'ont habité pendant deux siècles toutes leurs pensées ; c'est là qu'ils poussaient l'Europe avec ses armées de peuples, de princes et de rois : leur politique était celle qu'on suit aujourd'hui ; les formes et le but en étaient différens, mais les résultats devaient être les mêmes. Une idée les entraînait vers l'Orient, un intérêt nous y pousse : nous voulons aller y chercher de l'or et en faire comme un canal par lequel puissent s'écouler les produits de notre industrie ; les peuples qui s'étaient croisés à la voix des papes allaient y chercher de la foi et de l'amour : ils demandaient au saint tombeau des souvenirs, il leur donna des espérances ; ils allaient y chercher le passé , ils en rapportèrent l'avenir , la science , les arts et la liberté.

Toutes les institutions vraiment grandes et sociales que vous demandez aujourd'hui , les papes les demandaient avant vous et pour vous. Vous vous tendez la main par-dessus les frontières qui vous séparent ; vous voudriez former entre vous une sainte alliance, et comme une seule nation, gouvernée

par une aulorilé suprême dont l'arbitrage empêcherait ces malheureux procès qui vous divisent , et préserverait le monde des horreurs de la guene.

Or, ce que vous voulez maintenant, il y a longtemps que les papes le voulaient comme vous ; ils ont tout sacrifié à cette idée. C'est pour cela qu'à côté des langues particulières qui servaient à exprimer les pensées , les besoins , les affections et les espérances de la terre , ils avaient imposé à tous les peuples de l'Europe une langue commune qui devait leur servir à exprimer les pensées , les désirs , les senlimens et les espérances du ciel ; afin qu'ils s'entendissent dans les temples où ils priaient , en attendant qu'ils pussent se comprendre dans les assemblées où ils devaient délibérer sur leurs intérêts communs.

C'est pour cela qu'ils empêchaient de toutes leurs forces le pouvoir de se ramasser dans de grands centres qui auraient pu rendre impossible l'association qu'ils méditaient : c'est pour cela qu'ils harcelaient continuellement les rois, qu'ils favorisaient partout le développement des institutions démocratiques* et que toujours ils étaient pour les peuples contre les primes ; cl c'est celte lactique des papes qui sauva la liberté en Europe. Car, si le pouvoir s'était constitué à celle époque , où la i'orec matérielle avait une si grande valeur dans l'État, et où

l'idée était comme ensevelie clans la nature et étouffée par elle, il se serait constitué dans le despotisme; et s' appuyant sur la force dont il pouvait disposer à son gré , il aurait effacé jusqu'aux derniers vestiges de cette liberté dont le Christianisme avait déposé partout les germes.

Car alors l'Église et l'État formaient deux mondes à part : l'Église était le royaume des idées ; l'Étal était le royaume de la force ; là l'esprit , ici la nature ; tout ce qu'il y avait d'idées dans le monde venait de l'Église ou par l'Église : là était l'unique foyer de lumière qui pût éclairer les peuples et guider leur histoire dans la route bordée d'abîmes qu'elle avait à parcourir.

Vous accusez les papes d'avoir changé , et de s'être détachés de vous , pour s'attacher aux princes : n'est-ce pas vous plutôt qui avez changé et qui vous êtes unis aux princes contre eux? Et, à cette époque de calamité , oùl'Europe , en perdant l'unité religieuse , a perdu le germe et le gage de l'unité sociale qui devait en sortir plus lard , qui s'est allié aux princes si ce n'est vous? Et lorsqu'ils se sont tournés contre Rome , et qu'ils ont mis la main sur cet asile où toutes les libertés des peuples reposaient depuis tant de siècles sous l'aile de ses ponlifes ; lorsqu'ils ont brisé ces saintes et antiques institutions dans lesquelles le pouvoir était si mer-

veilleusement disséminé , afin de le concentrer tout entier dans leurs mains , qui les a aidés, si ce n'est vous? Qui ont -ils eu pour adversaires , si ce n'est les papes?

De même que la main du vendangeur interroge avec curiosité chaque cep , et va chercher sous le feuillage épais qui les cache les grappes que le soleil a noircies , afin de les fouler sous le pressoir ; ainsi les rois ont coupé toutes les libertés des tiges sur lesquelles elles avaient mûri ; ils ont détaché tous les droits des institutions auxquelles Dieu les avait attachés; puis ils les ont mis sous le pressoir de la force ; ils en ont exprimé tout ce qu'ils renfermaient de pouvoir , et alors ils ont bu le pouvoir à longs traits; ils s'en sont enivrés , et dans leur ivresse ils ont dit des choses insensées d'orgueil et de vanité ; ils ont prononcé des paroles qui n'avaient point de sens; et ils ont agi comme un homme ivre dont L'action n'a plus pour se guider la lumière de la pensée.

Mais les rois n'auraient pu faire seuls toutes ces choses. Qui ont-ils appelé à leur aide? Ils se sont dressés sur leurs troncs , et de là ils ont crié aux peuples : Venez, travaillez avec nous, el nous partagerons ensemble les fruits du travail ; nous nous assiérons ensemble à la même table , et nous nous enivrerons ensemble de pouvoir el d'orgueil ; et les

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rois et les peuples ont été pris du même vertige , parce qu'ils se sont détachés également de Dieu, et qu'ils ont fait défleurir la foi dans leurs cœurs.

Et maintenant que Dieu et l'Église ne sont plus pour rien dans votre vie , maintenant que vos espérances ne sont plus tournées du côté du ciel , et que votre histoire est fixée à la terre , comme la plante au sol , vous voulez que le père commun des fidèles se mêle à vos débats et à vos conseils? Le Christ ne lui a point donné les clefs du royaume de ce monde , et il ne lui appartient point d'ouvrir par son jugement et ses décisions les questions humaines que le doute tient encore fermées. Il a reçu les clefs du royaume des deux , et tout ce qui vient du ciel ou qui y va est de son ressort ; et s'il se mêlait si activement autrefois à votre histoire , c'est que Dieu en était le principe, et que le ciel en était le but.

0 vous que Dieu a placé à la tête de son Église , souvenez-vous que votre nom signifie père , et que, du lieu élevé d'où vous dominez l'univers , vos yeux , de quelque côté qu'ils se tournent , ne peuvent apercevoir que des enfans. Les nations qui s'agitent à vos pieds sont votre famille ; les rois qui les gouvernent sont vos fils ; les évêques qui les dirigent sont vos frères ; et il n'est pas un homme que vous ne puissiez appeler d'un nom doux au cœur , et

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qui uo puisse vous appeler vous-même par le nom qui exprime ses premières et ses plus tendres affections.

Ceux qui croient à votre autorité l'aiment et la respectent ; ceux qui n'y croient pas la craignent : ils voudraient la mépriser, mais ils ne peuvent y réussir ; et les paroles de dédain qui sont sur leurs lèvres ne sont (pie des mensonges , par lesquels ils cherchent à se faire illusion et à tromper les autres.

Voyez comme , au moindre signe de votre puissance, ils tremblent cl pâlissent, quels cris d'alarme ils jettent, quelles mesures de rigueur ils invoquent, par quels obstacles ils cherchent à l'entraver et de quelle haine ils s'arment contre elle. Vos ennemis, rois ou peuples , ont la force et le glaive à la main , vous n'avez que votre parole ; et pourtant ils ont peur : voyez donc ce que c'est encore que votre puissance !

lis ne craignent pas d'avouer que sans la force ils ne pourraient rien contre elle ; que la force est leur seul appui contre vous; et que, s'ils vous laissaient seul en présence des peuples , les peuples seraient bientôt à vos pieds. Ils reconnaissent donc que votre autorité repose sur une idée ; cl que cette idée, si on la laissait libre , irait droit au cœur des peuples. N'e^t-ee pas là le plus bel hommage rendu à

la divinité de votre puissance et à la sainteté de voire mission ?

Ne craignez donc point , à cause de vos ennemis, la liberté que vos ennemis craignent à cause de vous ; mais cherchez plutôt à la sanctifier et h la préserver de ses propres excès en la rattachant à vous ; car l'Église bénit tout ce qu'elle touche , et livre en quelque sorte au mal tout ce qu'elle rejette. Tout autrefois tenait à elle dans la vie de l'homme , dans celle de la famille et dans la vie des nations; et c'est pour cela que tout était bon ou tendait à le devenir.

Si la liberté des peuples se forme dans la foi ; si leur nationalité se constitue dans l'Église ; si leur unité s'établit dans l'union avec Rome , Dieu seul peut savoir tout ce qu'il en reviendra de joie pour l'Eglise , de prospérités pour les peuples , de sécurité pour le monde et de gloire pour lui-même.

Mais s'il en arrive autrement; si les peuples s'associent en dehors de l'unité dont le siège est à Home ; si l'État se développe contre l'Église ; si les droits se forment en dehors des devoirs ; si la liberté se sépare de l'ordre ; si la science s'arrache de la foi ; si l'amour se détache de la charité ; si les hommes deviennent moins bous à mesure qu'ils deviennent plus heureux; si les peuples s'éloignent

de Dieu à mesure que Dieu leur donne plus de liberté et de gloire; si la terre s'enfuit loin du ciel ii mesure que le ciel s'incline vers la terre , Dieu seul aussi peut connaître tous les malheurs et tous les crimes qui sont réservés à l'avenir ; car le monde, à force de s'éloigner de Dieu et du ciel , rencontrera l'enfer, et s'inspirera de son orgueil et de son endurcissement.

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