LE SUICIDE
Les hommes qui n'ont point l'intelligence s'imaginent que le plaisir et les richesses rendent la vie douce et facile à porter, et que le devoir, au contraire, l'assombrit et l'attriste.
Mais c'est une erreur; car de même qu'un vin trop fumeux s'enfle sans la remplir dans la coupe qui le contient, et coule par-dessus ses bords ; ainsi l'abondance et les plaisirs qu'elle procure soulèvent la vie , et la font déborder du corps avant qu'elle ait rempli le temps qui lui avait été fixé.
L'artisan dont le travail occupe les heures ; le laboureur dont il tient le corps incliné vers la terre , ne connaissent point l'ennui : le pauvre dont le lendemain est confié à la Providence , et qui n'a de richesses que les bon lés de Dieu , ne trouve point la vie trop pesante.
Mais celui qui nage dans les délices et l'abondance déplore la triste uniformité de ses jours ; il envie à l'artisan qui travaille pour lui les privations qui seules font sentir les douceurs du bien-
être ; il envie au pauvre ces peines qui rendent plus vif et plus doux le plaisir qui leur succède , et ces inégalités qui charment la vie en la diversifiant.
Il dit aux richesses : Vous m'avez trompé; aux plaisirs : Vous m'avez enivré ; à la vie : Vous m'avez menti ; il se prend d'amour pour la mort; il l'appelle par les plus doux noms ; et ses mains, à qui il n'a jamais demandé de travail pendant sa vie , il les arme contre lui-même, et leur demande comme une grâce le coup qui doit terminer ses jours et ses ennuis.
iMallieureux ! comment oses-tu paraître devant Dieu avant que sa voix t'appelle ? Ne crains-tu pas de rencontrer sa colère , et de l'entendre le dire : Que viens-tu faire ici ?
La vie que tu veux rejeter loin de'joi comme un fruit dont tu as exprimé tout le suc ne t'appartient pas ; elle est à Dieu qui le l'a donnée , à tes parens qui le l'ont conservée , à l'Église qui l'a bénie , à les amis qui le l'ont rendue douce aux jours de ta jeunesse, à la patrie à qui elle peut être utile encore.
Aime le bien , ri lu le reprendras à la vie ; aime 1rs hommes, et tu te réconcilieras avec elle; car
le bien remplit la vie sans peser sur elle, et l'amour des hommes satisfait le cœur sans l'affaiblir.
Si l'opulence t'a rendu la vie insipide , regarde autour de toi : il y a mille pauvres que tu peux rendre heureux , et à qui ton superflu peut fournir le nécessaire : il y a de jeunes vierges belles d'innocence et de candeur dont un homme corrompu convoite les charmes , et que la misère va livrer à ses infâmes caresses : il y a des petits enfans qui n'ont de vêtemens que les embrasse mens de leur mère , et qui n'ont pour se réchauffer que les baisers ardens de ses lèvres.
Si tes affections concentrées dans ton âme la tourmentent et la dévorent, verse-les dans le cœur d'un ami. Un homme trouve toujours ici-bas un homme qui l'aime, et la vie que tu ne peux porter seul te paraîtra légère, quand un autre en partagera le fardeau avec toi.
Mais , hélas ! beaucoup d'hommes redoutent et fuient l'amitié , parce que l'amitié , c'est l'amour sans le plaisir et la jouissance ; c'est le dévouement sans retour sur soi ; c'est le sacrifice et le don de soi-même à un autre.
Le suicide est devenu la maladie de notre siècle, parce que l'orgueil est monté à son comble, et que l'égoïsme a énervé toutes les volontés. Les hommes
se tuent, parce qu'ils sont lâches ; et ils sont lâches, parce qu'ils sont orgueilleux et qu'ils ne croient plus.
La satiété des plaisirs produit le dégoût ; et la plénitude des biens de la terre écrase l'homme qui les a amassés : sa vie molle et sensuelle plie sous le faix , et succombe aux ennuis qu'elle ne peut supporter.
C'est que le cœur ne vit point de ce qui est au dehors, et il ne se nourrit point de ce qu'il convoite ; mais il ne vit que de ce qu'il aime , et il ne peut aimer long-temps que la vérité et le bien.
Les désirs et les espérances de l'homme peuvent se tromper de route ; ils ne restent jamais longtemps égarés ; mais tôt ou lard ils retournent sur leurs pas , et reviennent au cœur, fatigués de leur course inutile et épuisés d'inanition : pour assouvir la faim qui les tourmente , ils se jettent sur lui et le dévorent ; car il n'y a rien de cruel comme des désirs allâmes et des espérances trompées.
11 faut être fort pour porter l'infortune ; il faut être plus fort pour supporter long-temps le plaisir et l'opulence ; mais pour se porter soi-même avec tout ce poids de désirs, de passions et d'espérances qui encombrent et chargent le cœur, il faut être plus fort que soi-même.
Car le poids le plus lourd que l'homme ail à porter, c'est celui de son propre cœur ; et les hommes faibles succombent sous le fardeau ; et c'est pour cela que la vie les fatigue , et que la mort leur est un bienfait.
Ils ne voient point de bien à faire autour d'eux en ce monde , parce qu'ils sont sans amour ; et ils ne voient point de maux à craindre dans l'autre , parce que leur intelligence est sans foi.
11 y a des hommes qui dans une extase d'orgueil ont cru voir la gloire ; mais elle leur a échappé dès qu'ils ont voulu la saisir , et ils ne veulent point survivre à leurs illusions et à leurs rêves. Ne pouvant se faire admirer des hommes pendant leur vie , ils espèrent les étonner et les frapper par la singularité de leur mort , et se donner aux yeux de la postérité l'apparence du martyre.
Il en est d'autres qui se tuent parce qu'ils aiment; car l'amour, qui rattache à la vie quand il est chaste et pur, en donne le dégoût et l'ennui quand il prend sa source dans les basses régions de l'âme.
Et le récit de ces crimes vient tous les jours épouvanter notre âme , et nous glacer d'horreur ; et nous ne pouvons refuser notre compassion cl nos larmes aux victimes d'un aussi funeste égarement.
Et nous nous écrions : 0 mon Dieu ! jusqu'où seraient allées dans le bien des âmes qui se sont avancées si loin dans le mal? Quels trésors d'amour, de dévouement et de sacrifices devait-il y avoir dans ces pauvres cœurs qui ont pu sacrifier et leur vie et leur éternité à un coupable amour !
11 y a des hommes qui renoncent à la vie parce qu'ils sont méconnus et persécutés ; le monde est pour eux un désert où ils ne trouvent pas une source d'eau vive à laquelle ils puissent rafraîchir leurs désirs , et calmer la soif qui brûle leur âme.
C'est que peu d'hommes cherchent le bonheur où il est ; et le repos où Dieu l'a placé : c'est l'humilité chrétienne qui fait que nous nous accommodons avec les hommes tels que nous les trouvons, parce qu'elle nous rend indul gens envers eux et sévères pour nous-mêmes ; et c'est la confiance en Dieu qui fait que nous acceptons avec résignation les événeraens tels que sa main nous les envoie , parce que nous sommes sûrs qu'il n'agit jamais que pour des lins dignes de lui.