‹ Le livre des peuples et des roisChapitre 13 sur 43 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

Lorsque Dieu ouvrit aux peuples barbares les portes de l'empire romain, afin d'enchaîner à la croix leur fougue impétueuse, et de rafraîchir avec leur sang plus jeune la vieillesse flétrie des nations que Rome avait conquises , l'ordre et la justice disparurent pour quelque temps de dessus la terre ; il y eut comme un moment de doute et d'incertitude ; ce n'était plus la barbarie; ce n'était pas encore la civilisation du christianisme , mais quelque chose qui ressemblait à ce demi-jour qui n'est plus la nuit et qui n'est pas encore l'aurore.

Ces peuples ne formaient point une seule nation unie par les liens d'une loi et d'une autorité communes : l'idée de l'État leur était étrangère ; ils reconnaissaient autant d'États que de tribus, et comptaient autant de lois différentes que de chefs de famille.

Leur loi suprême était la force ; c'était elle qui décidait en dernier ressort leurs différends : leurs querelles se terminaient par la guerre , et leurs

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guerres étaient des duels entre deux familles ennemies qui attiraient à leur cause tous ceux qui tenaient à elles par les liens de l'amitié ou du sang.

Lorsqu'ils eurent pénétré dans l'empire romain, ils n'y trouvèrent que des lois impuissantes et vieillies ; et comme leurs mœurs étaient plus fortes, au lieu d'être réprimées par ces lois , elles les renversèrent et se mirent h leur place ; et c'est ainsi que le duel fut introduit parmi les peuples chrétiens.

Car Rome, ce sanctuaire de l'autorité, cette cité de la loi , ne l'avait point connu aux jours de sa puissance ; et l'homme qui aurait confié à la force le soin de venger une injure , et qui aurait tué un homme libre comme lui en exposant sa vie dans une lutte , aurait été flétri du nom d'assassin et puni comme tel.

Tant que la loi tlotta vague et incertaine, l'Église n'inquiéta point ces peuples dans leurs moeurs et leurs habitudes guerrières; elle laissa la force terminer leurs querelles et fixer leurs droits , jusqu'à ce qu'elle pût mettre quelque chose à sa place ; et elle toléra leurs duels , parce qu'elle ne pouvait les empêcher , et que leurs mœurs les rendaient nécessaires.

Il valait mieux en effet laisser à des peuples barbares la force comme un frein, et la crainte comme

une bride , que de les abandonner à la licence de leurs désirs et à la fougue de leurs passions.

Mais l'Église , qui ne voulait point exiger ce qu'elle ne pouvait obtenir, faisait du moins tout ce qu'elle pouvait pour adoucir les lois par les mœurs, et pour corriger les mœurs par les lois ; elle interdit aux peuples leurs combats et leurs guerres pendant plusieurs jours de la semaine ; et les peuples s'arrêtèrent devant sa défense , et la vengeance de l'homme respecta la trêve de Dieu.

Quelquefois même l'Église ne dédaigna pas d'assister à leurs luttes, et d'être témoin de leurs duels, afin d'en adoucir la barbarie, en faisant paraître le signe de la paix et de la rédemption là même où les hommes se livraient aux fureurs de la discorde et de la guerre.

Quand la société fut assise sur des bases plus solides , et que l'unité de la famille se fut élargie pour faire place à l'unité plus grande de l'État , les lois humaines et celles de l'Église s'accordèrent pour interdire ensemble aux chefs des familles leurs duels et leurs combats , et elles transportèrent à l'État le droit de déclarer et de faire la guerre.

Et les guerres de familles ont été remplacées par les guerres entre les peuples , et ces guerres sont des duels que l'Église tolère en les déplorant ; et

elle attend avec de grands désirs le temps où elle pourra les interdire aux peuples comme elle les a interdits aux familles , et bannir la force de la société des hommes, afin de la rendre semblable à celle des anges.

Mais il faut pour cela que l'unité de l'État se dilate et s'épanouisse dans l'unité plus large de l'Église ; il faut que tous les peuples se tendent la main , et ne forment qu'un seul peuple dans la foi et dans la charité du Christ.

Cependant, il est encore des hommes que la lumière n'a point éclairés,, et qui tournent volontiers leurs regrets et leurs désirs vers ces temps où la force tenait lieu de loi, et où l'homme pouvait venger avec son bras l'injure faite à sa personne ou à son honneur.

Ces hommes indociles et d'une époque vieillie se trouvent surtout parmi ceux qui tiennent au passé et qui se cabrent devant l'avenir parce qu'ils en ont peur, parmi ces hommes qui ont conservé avecrespect les vices de leurs pères, que leurs aïeux reconnaîtraient rien qu'à les voir, et qui seraient moins étrangers parmi les barbares que le Nord a versés sur l'Occident qu'ils ne le sont parmi nous.

Ils ne comprennent que la force, parce qu'ils n'ont que des sens que la force peut frapper ; mais

ils ne comprennent point la loi , parce qu'ils n'ont point l'intelligence.

Leur vie a peu de prix a leurs yeux, parce qu'elle est vide de hautes pensées et de bonnes actions ; et ils prodiguent leur sang pour une bagatelle , parce qu'ils ne se souviennent point qu'ils ont été rachetés par celui de Jésus-Christ.

Ils mettent leur honneur si bas, qu'ils se croient engagés dans des bagatelles qui mériteraient à peine que l'homme y engage sa vanité ; et pour obéir à un préjugé que souvent leur conscience et leur raison condamnent , ils font ce qu'ils n'auraient pas le courage de faire pour accomplir un devoir.

Si quelqu'un méprise la femme qui leur a vendu ses caresses, ou ose suspecter sa vertu , ils se croient obligés à le punir pour avoir pensé ce qu'ils pensent eux-mêmes, et pour avoir parlé comme ils parleraient si les passions de leur cœur ne mettaient le mensonge sur leurs lèvres.

Ils estiment l'amitié si peu de chose, que souvent un mot échappé h un ami sans le consentement de son cœur, suffit pour rompre tous les liens qui l'attachaient a lui ; et dans leur fureur, ils cherchent avec le glaive le cœur où ils versaient leurs pensées, et contre lequel ils appuyaient leur vie.

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Souvent même ils se croient obligés h soutenir avec l'épée , contre celui qu'elles ont offensé, des paroles dont leur raison , obscurcie par les fumées du vin , n'a point compris le sens , et qu'ils ne veulent point démentir par orgueil , quand le nuage qui la voilait est dissipé.

Et quand ils ont recours à la force pour venger une injure , ils appellent cela demander ou rendre raison à celui qui les a offensés, comme si Dieu avait attaché la raison à la force , et livré la justice h l'arbitrage du glaive»

La force est la raison de la brute , parce que la brute n'a que des ongles ou des dents, et que ses armes tiennent à son corps et lui ont été données par la nature ; mais la force de l'homme est dans sa raison, parce qu'il ne vient point au monde armé comme la brute, et que, pour être plus fort qu'elle, il faut que sa raison ajoute à sa force, et lui invente des armes qui puissent remplacer celles que la nature lui a refusées.

L'homme n'a point besoin d'être fort , parce qu'il est intelligent : le glaive lui est inutile , parce qu'il vit en société : toutes ses actions doivent être laites sous le regard de la loi; cire nesl pas au glaive , mais au jugement de la société , qu'il doit

confier les ressenlimens de son cœur et la vengeance des injures qui sont faites à sa personne.

Si un mot peut vous enlever votre honneur , comment le glaive pourra-t-il vous le rendre ? Et si la parole d'un homme a pu faire une tache sur votre vie , comment son sang pourra-t-il l'effacer ?

11 n'y a rien qui salisse autant que le sang humain : rien ne peut laver aux yeux des hommes la souillure qu'il imprime sur la main qui l'a répandu : on regarde avec horreur celui qui verse par état le sang du criminel , et tous disent quand il passe : C'est le bourreau.

Malheur à celui qui a du sang sur ses mains et un meurtre sur son cœur ! car ses mains ne seront point pures et son cœur ne sera plus léger.

Qu'il est malheureux celui qui ne peut retourner sa pensée vers les jours de sa jeunesse sans y rencontrer un cadavre , et dont les souvenirs heurtent et se brisent à chaque instant contre un tombeau !

Qu'il est a plaindre celui qui n'ose regarder en arrière , de peur d'apercevoir un fantôme qui l'effraie, et dont l'âme ne peut se reposer sur les années passées de sa vie , de peur de s'y piquer contre un remords !

Celui qui a versé le sang humain aura tles visions sanglantes dans son esprit et dans son cœur ; il verra du sang dans ses rêves , et ses veilles seront tourmentées par d'affreux souvenirs.

Dans le sommeil agité de ses nuits , il verra la paupière de celui qui est tombé sous ses coups se dilater comme celle d'un homme en colère : il entendra sa voix rauque et sépulcrale l'appeler assassin ; et il se réveillera en sursaut en criant : Où suis-je? et qui m'appelle?

0 vous que la faiblesse enchaîne à un préjugé H ne votre raison désapprouve, considérez ce que nous allez faire, et à quels remords vous allez clouer votre vie si la victoire vous rend homicides.

Que direz-vous à la mère de celui que vous aurez tué , quand elle viendra vous demander tout éplorée : Qu'as-tu l'ait de mon fils? Que répondrez- vous ii s;i femme quand, ('garée par la douleur, elle vous criera : Rends-moi mon époux? et à ses enliins, quand ils vous demanderont d'une voix plaintive : OÙ est notre père?

Que se passera-t-il dans votre cœur, quand vous verrez plongée dans la misère , ou réduite à une triste médiocrité , une famille qui a perdu dans son chef celui dont le travail taisait toute sa richesse?

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C'est Dieu qui punit les crimes que les préjuges et les passions des hommes excusent ; or souvent il punit celui de l'homicide par la vue des malheurs qui pèsent sur la famille de sa victime.

Car ces malheurs sont un reproche pour son âme et un tourment pour sa conscience ; en les voyant , il se dit avec désespoir : Voilà donc mon ouvrage ; je serai donc tourmenté toute ma vie par la vue des malheureux que j'ai fails !

Et si vous succombez vous-même, qui réchauffera de son amour et de ses soins la vieillesse de votre mère? qui appuiera le bras sans force de votre vieux père? qui gardera dans la vie ces pauvres petits enfans qui ont fleuri de votre sang , et qui n'auront plus pour affermir leur jeunesse l'expérience et l'amour de leur père? Que deviendra la femme que vous enrichissiez des trésors de votre cœur, quand sa vie sera veuve de ses joies, et son âme vide d'espérance ?

Ne craignez point de paraître lâche en vous affranchissant d'un préjugé barbare : il y a toujours du courage dans l'accomplissement d'un devoir ; el il en faut moins pour jouer sa vie contre un hasard incertain que pour l'exposer au blâme ou au mépris des hommes.

Honorez le médecin , parce qu'en guérissant le corps , il allège le pouls de l'âme.

Car le corps malade appesantit l'esprit, et la pensée ne jette qu'une lueur faible et incertaine dans des organes mal disposés.

Dans le commencement , les médecins étaient piètres, et la médecine était renfermée tout entier*' dans les mystères de la théologie.

Les hôpitaux étaient des temples, et on apportai! les malades sous les portique*, ou dans les bois, un [nés des sources , ou sur les collines consacrées aux dieux.

Et les vieillards qui passaient examinaient les malades; et ils donnaient leur avis sur la nature de la maladie , et sur les remèdes à employer ; et l'art de guérir n'avait point d'autre guide que les traditions des piètres et l'expérience des vieillards.

Depllig Ce temps, bien des siècles se sont .écoulés; de giandes lumières ont été données au monde; la rédemption a apporté aux hommes le principe

du salut et la santé de l'âme : et pourtant l'art de guérir en est encore à ses premiers pas.

Le Verbe de Dieu a illuminé toutes les sciences dont il est la source , et il a dévoilé à l'homme les mystères du corps humain ; il a aplani devant les médecins les voies de la science , et cependant ils sont peu avancés encore.

C'est que, jusqu'ici , ils n'ont étudié que des cadavres ; ils ont demandé à la mort les secrets de la vie , et ont cherché dans les ténèbres du tombeau la lumière dont ils avaient besoin.

Mais les cadavres n'ont plus ni voix ni regard ; la mort ne répond point , et ne peut découvrir les secrets de la vie ; et dans le tombeau il n'y a point de lumière pour conduire la main , ou pour guider le regard.

Et les hommes de la science n'ont vu dans le corps qu'un cadavre ; ils n'ont point distingué la vie de la mort , et ils n'ont point mis de différence entre le lit du malade et le tombeau qui l'attend.

Et ils se sont faits les disciples de la mort ; ils se

sont épris de passion pour elle; elle est devenue

I leur livre , leur maître et leur Dieu ; et leur œil n'a

plus vu autre chose que la mort ; et leur main n'a

plus louché autre chose, et leur esprit n'a plus

compris, et leur cœur n'a plus aimé autre chose qu'elle.

Et de cet enthousiasme pour la mort, sont venues des doctrines de mort ; et la mort a régné dans le monde , malgré la rédemption : elle s'est assise au chevet du lit du malade, le guettant comme une proie , le réclamant comme une victime.

Et les médecins sont devenus les docteurs de la mort ; et ils n'ont rien compris dans l'art de la vie, ni dans l'art de la conserver et de la guérir.

Les uns n'ont vu dans le corps qu'une machine , dont l'équilibre constitue la santé ; et ils ont appliqué à la guérison de l'homme les lois de la mécanique.

Les autres n'ont aperçu dans les organes qu'un composé chimique , et ils ont agi avec le noble corps de l'homme comme avec les excrémens d'un animal.

Ceux-ci ne considèrent le corps que comme un vase plein de sang , et ils ont rapproché l'art et la profession du médecin du vil métier de bourreau.

Ils ont conspiré contre la vie des hommes; ils

ont voulu en épuiser les forces, et en diminuer la

nature , en lui ôtant le principe de sa vigueur et de

sa vie.

Et leurs malades sont sorlis de leurs mains moins épuisés par la maladie que par les remèdes qu'ils leur ont donnés pour la guérir , et portant dans leur sein le germe de futures douleurs.

Mais si la mort fait une victime , leur scalpel curieux ne laissera inobservée aucune partie du corps : ce que la vie n'a pu leur dire, ils le demanderont à la mort ; et ils croiront découvrir dans le cadavre les causes et la nature des maladies qu'ils n'ont pu guérir dans le corps.

SÇ\ / Les médecins ont corrompu la science de guérir, parce qu'ils l'ont séparée de Dieu ; et ils ne comprennent rien à la nature du corps , parce qu'ils ne tiennent point compte de Tàme qui le gouverne.

Et les causes des maladies leur échappent , parce qu'ils ne les cherchent point dans Tàme , où elles sont si souvent ; et ils ignorent les remèdes qui les guérissent , parce qu'ils ne croient ni à la grâce de Dieu , ni à la volonté de l'homme.

Malheur à la terre ! à cause de l'incrédulité des médecins. Malheur au monde ! à cause de leur corruption et de leur amour de l'argent.

Malheur aux époux ! à cause de l'immoralité des docteurs ; car ceux-ci favorisent l'adultère , et rendent le vice facile et léger à porter.

Malheur à l'Église ! à cause de leur impiété et de leur irréligion ; car ils détruisent l'œuvre du Christ, et diminuent le nombre des élus.

Et ils prêtent aux péchés des hommes l'aide et l'appui de la science de la nature , et ils appellent renier au secours des crimes de la terre.

Et ils continuent aujourd'hui l'œuvre des magiciens d'autrefois; et leur vie est abominable aux yeux de Dieu , et maudite des hommes , parce que leur cœur est corrompu , et leur conscience obscurcie.

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