‹ Le livre des peuples et des roisChapitre 16 sur 43 · AUX AVOCATS · texte numérisé non relu

AUX AVOCATS

L'homme , par le péché , s'était aliéné de Dieu , et il ne pouvait lui-même défendre sa cause, parce que la vérité n'étant plus dans son cœur, sa parole était impuissante, et ne pouvait plus monter jusqu'à Dieu.

11 lui fallait un avocat qui plaidât pour lui ; qui entrât à la fois et dans l'abîme de son péché , afin de le combler de son sang et de ses larmes, et dans l'abîme de la justice de Dieu , afin d'y jeter ses prières et ses mérites infinis.

Et celui qui est la parole intérieure de Dieu se fit l'avocat de l'homme ; et pour cela il se revêtit de chair : il prit la parole de l'homme sur ses lèvres, afin de parler à Dieu en son nom; il prit ses douleurs et ses faiblesses dans son corps , afin de souffrir et de se sacrifier pour lui ; et , sans prendre le péché qu'il venait détruire, il prit tout ce qui le-

liait au péché , afin de le dissoudre dans son âme et dans son corps.

Il se fit coupable pour rendre l'homme innocent; il se fit péché pour redonner à l'homme la grâce qu'il avait perdue; il se fit faible pour le rendre fort; et , afin de mieux plaider sa cause , il la prit en lui et sur lui , et s'en revêtit tout entier.

Et il étendit ses bras vers Dieu , et il inclina sa tête vers les hommes , et il poussa entre la terre et le ciel un grand cri qui réveilla les miséricordes de Dieu et les repentirs de l'homme ; et l'homme fut absous, parce qu'un amour infini avait plaidé sa cause.

Et Jésus est toujours l'avocat de l'homme auprès de Dieu : toujours il prend sur son cœur les larmes que le repentir amène sous la paupière du pécheur, afin de les présenter à Dieu ; et le coupable ne lui confie jamais en vain sa cause , et n'élève jamais sa prière vers lui sans rencontrer son amour.

Mais il y a des fautes que Dieu seul punit; il en est d'autres que ia justice des hommes seule poursuit ; il en est aussi qui offensent à la fois Dieu et la société, et qu'ils vengent également tous les deux.

El le Chrtat a gardé pour lui la divine mission d'intercéder pour le pécheur auprès de la justice

de Dieu , et il a confié à d'autres hommes qu'il choisit entre mille la sainte mission d'intercéder auprès de la justice humaine pour le coupable qu'elle poursuit.

Et il pénètre ces hommes de son esprit ; il allume leurs pensées à la sienne et leur cœur à sa charité ; il embaume leurs lèvres du parfum de sa prière, et répand dans leur àme ses divines invocations.

Et ils s'appellent avocats, parce que celui qui est accusé les invoque dans sa détresse , et qu'ils invoquent eux-mêmes pour lui les juges devant lesquels il comparât! ; cl ce nom est beau entre tous les noms du langage humain, parce qu'il exprime tout à la fois un sentiment et une idée.

Et les avocats prennent dans leurs mains la cause de l'accusé , et ils en font leur propre cause ; ils enveloppent leur client de leur amour, et ils Pin* trodutsenl dans leur personnalité; et ils disent : Nous, quand ils parlent en son nom, parce qu'ils ne font qu'une personne avec lui.

El s'ils croient que l'accusé est innocent , ils font ressortir son innocence de tous les faits qui la démontrent; et ils appellent la vérité au secours de la charité et de la justice , et la puissance de leur parole s'augmente encore des forces qu'elle puise dans les intimes convictions de leur cceur.

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Que si , au contraire , leur client est coupable , mais repentant , pourvu toutefois que sa justification ne compromette ni les intérêts d'un autre, ni le repos de la société , ils prennent son repentir dans leur cœur, et l'exhalent dans des paroles qui vont remuer jusqu'au fond l'âme du juge , et qui font succéder en lui la compassion et la miséricorde à la sévérité et à la justice.

Ils mettent la charité comme un bandeau sur leurs yeux ; et s'aveuglant volontairement euxmêmes , ils ne voient plus rien devant eux que le coupable avec ses repentirs , et plus rien au-dessus d'eux que le Christ avec ses dévouemens infinis.

Ils se placent dans un monde à part où la vérité morale des faits n'est rien sans leur vérité légale : là, enchaînés aux intérêts de leur client, perdus et abîmés dans sa cause , ils n'aperçoivent plus que ce qui lui est favorable : la vérité pour eux est renfermée tout entière dans la charité ; la justice se dilate et se dissout dans la miséricorde ; il n'y a plus pour eux dans la langue humaine que deux mots : amour et pardon.

Suspendus à la cause de leur client, comme le Christ à sa croix , ils se fatiguent à l'aimer, ils s'épuisent à le trouver innocent et à le faire paraître tel aux autres : ils affirment ce qui n'est pas, quand

des témoignages clairs et précis donnent au fait un caractère de vérité aux yeux de la loi ; et ils nient avec une sainte audace ce qui est, lorsqu'aucune preuve évidente n'en confirme légalement la vérité.

Et le monde ne les méprise point à cause de leurs mensonges, et Dieu ne les punit point à cause de leurs artifices; parce que le juge ne devant juger le fait soumis à son appréciation que sur des preuves légales, l'avocat peut, sans trahir sa conscience, grouper autour de la cause de son client toutes celles qui lui sont favorables , et en écarter, au contraire , celles qui pourraient en compromettre le succès.

Et c'est ainsi que le Christ se faisait péché et malédiction pour les hommes, et qu'il les excusait devant la justice de son Père, en disant : Mon père, pardonnez-leur , car ils ne savent ce qu'ils font.

Mais, hélas! combien peu, parmi les avocats, comprennent la grandeur et la sainteté de leur mission, et le rapport intime qui la lie à la mission du Christ comme à son principe et à son exemplaire! Combien peu élèvent leur pensée vers la croix pour se rappeler qu'eux aussi rachettent le coupable par leurs invocations , et que leur minis-

tère est une continuation et une forme de la rédemption du Christ.

L'amour de l'or est entré dans leur cœur et l'a desséché : ils pensent pour de l'or, ils aiment pour de l'or, ils parlent pour de l'or : -la charité , la compassion , l'humanité , l'amour , toutes ces larges passions qui agrandissent la tête et le cœur de l'homme ne sont plus pour rien dans les causes dont ils se chargent ; la meilleure pour eux est celle qui leur rapporte le plus d'argent: et l'amour de la gloire lui-même , ce sentiment qui empêche les passions de l'homme de s'affaisser vers la terre, et qui les attire sans cesse par en haut , n'a plus de prise sur eux ; car ils n'aiment la gloire et la réputation que parce que l'or accourt de lui-même à elles.

Leur âme n'est point sur leur langue, leur conscience n'est point sur leurs lèvres , leur cœur est étranger à leur esprit , et leurs pensées ne se rencontrent avec leurs paroles que par hasard.

Les intérêts des autres, le repos ou la gloire de la société , la sainteté de la morale, l'honneur de la religion , l'amour de la vérité , les devoirs du citoyen et de l'honnête homme , rien de tout cela ne les occupe , rien de tout cela ne leur est sacré ; ils font paraître vrai ce qui est faux; ils revêtent le

mal des apparences du bien; ils épuisent toutes les ressources de l'éloquence pour embellir et rendre agréables à l'esprit ou supportables au cœur les actions les plus criminelles ; et la langue d'une nation , en passant par leurs lèvres , acquiert une malheureuse souplesse qui lui ôte toute sa force et toute son énergie ; elle perd les caractères tranchés qui la distinguent , et ce parfum si odorant de vérité qu'exhalent les langues qui n'ont point perdu leur innocence et leur vigueur.

Malheur aux peuples ! quand leurs destinées sont mises entre les mains d'avocats sans conscience, et lorsqu'ils comptent parmi leurs législateurs beaucoup de ces hommes qui ont joué avec la vérité , et pour qui la parole humaine a été ce que sont pour les enfans ces bulles de savon que leur souffle produit , et qui se dissipent aussitôt dans l'air.

Car le mensonge pénètre bientôt jusque dans la " moelle de la société et en altère tous les rapports ; C t &* Us fortes convictions , qui produisent les hautes ■"' pensées et les nobles dévouemens, s'affaiblissent et s'effacent, comme un tableau perd dans un lieu humide et mal éclairé les belles couleurs dont le revêtit la main du génie ; la pensée se décolore, la parole s'énerve , les senlimens se flétrissent , la vie s'affaisse , la constitution se vide de l'esprit qui l'animait , et se jette tout entière dans des formes ex-

lérieures qui n'ont plus ni valeur ni signification; semblable à ces vieux cliénes dont le temps a desséché la sève, et dont l'écorce épaissit outre mesure.

Accoutumés à ne voir dans les choses que leur vérité légale, les avocats finissent par perdre le goût de celle vérité absolue qui est la base de tous les devoirs et le fondement de tous les droits. Leur langue , usée en quelque sorte par la parole , s'émousse , et le vrai n'a plus de saveur pour elle. La loi perd dans leurs mains cette auguste dignité , cette solennelle grandeur qui caractérisent les anciennes lois des peuples chrétiens; elle devient subtile , étroite et pointilleuse comme leur esprit. Ce n'est plus cette colonne de feu qui marche devant les peuples , et qui les dirige dans les voies de la justice et de la gloire ; mais c'est une faible et pale lumière placée devant des cas particuliers, comme ces flambeaux qu'on pose devant une fondrière , afin d'avertir ceux qui passent de se tenir sur leurs gardes.

Souvent même la loi est un piège tendu à la simplicité , un filet que la ruse et la mauvaise foi savent bien éviter, mais auquel la candeur toujours confiante se prend facilement.

Il n'y a plus d'ensemble ni d'harmonie dans les

lois , parce qu'elles ont été faites pour des circonstances particulières qui n'ont aucun rapport entre elles. 11 n'y a point d'unité qui les lie, parce qu'elles ne sont point fondées sur la vérité. Elles se combattent et se heurtent mutuellement : leur confusion augmente à mesure qu'elles se multiplient; le livre qui les contient n'est plus qu'une vaine nomenclature , et comme un dictionnaire d'articles sans rapports les uns aux autres. Celui qui veut les étudier n'a pas un fil qui puisse le guider dans ce dédale infini; et il est forcé d'enchaîner son intelligence à sa mémoire , et de traîner sa pensée sur des choses qui n'ont de raison et de principe qu'elles-mêmes.

( ;csi que les légistes ne sont pas toujours législateurs: la jurisprudence d'un pays n'est pas la même chose que sa législation ; et pour bien faire de nouvelles lois, il ne suffit pas d'avoir appris par cœur les anciennes.

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