AUX COMMUNES
La commune qui est dirigée par des conseils sages et dévoués prospérera, et celle qui est administrée par des hommes vertueux et qui ne se recherchent point eux-mêmes sera riche en bons citoyens.
Si la loi vous appelle à élire ceux qui doivent diriger ou administrer les affaires de votre commune, ne gardez point votre vote , mais donnez-le en conscience et en honneur a ceux que vous en jugez les plus dignes.
Le devoir que vous accomplissez , quelque petit qu'il vous paraisse , est bien plus important que vous ne pensez ; car l'esprit public , qui est comme l'âme d'une nation , a sa source dans la commune, et son terme dans l'État.
Et des communes bien administrées formeront un État bien gouverné, tandis que souvent le mauvais gouvernement d'un État vient de la mauvaise administration des communes.
Ce mot de commune est chrétien dans son origine et profond dans sa signification , car il signifie que tous les citoyens qui font partie d'une commune doivent se considérer comme un seul corps.
Et d'autres peuples chrétiens comme nous rappellent gemeindc : et ce mot n'est pas moins profond ; car il signifie que la commune n'est en quelque sorte, pour ceux qui la composent, qu'une extension du moi , et que les biens qui lui appartiennent ne sont pour chacun d'eux qu'un prolongement du mien.
Mein exprime ce qui m'appartientexelusivement; gemein signifie co qui est à moi sans cesser pour cela d'être aux autres ; et gemeinde exprime ce moi multiple par le nombre , mais un par le rapport que nous appelons commune.
D'autres appellent la commune corporation ; et ceci veut dire que tous les citoyens d'une même commune sont comme les membres d'un même corps.
C'est dans la commune qu'une nation trouve le principe de son unité. Si la commune est divisée , l'État sera bientôt déchiré par des factions.
Ne donnez point inconsidérément votre vote ; car les intérêts que vous confiez sont ceux qui vous touchent de plus près , et les hommes qui doivent les représenter seront toujours près de vous.
Si les conseillers de votre commune ne sont pas dirigés par l'amour du bien public , vous souffrirez une persécution de tous les instans ; et si vous êtes administrés par des hommes sans conscience , un joug intolérable pèsera sur vous.
Vous serez froissés dans vos allée lions les plus saintes , contrariés dans vos désirs les plus légitimes , blessés dans vos intérêts les plus chers, gênés dans l'administration de vos affaires , dans l'édu-
cation de vos enfans , dans la pratique de votre religion et dans le gouvernement de votre famille.
L'argent de la commune, qui devait être employé pour l'avantage de tous , sera détourné au profit de quelques uns, prodigué dans des dépenses inutiles ou qui ne servent qu'aux riches sans être utiles aux pauvres ; il récompensera les services particuliers rendus ;i (eux qui en disposent ; il enrichira leur libertinage et les complaisances de ceux qui favorisent ou servent leurs passions.
Vos rues seront négligées , vos routes mal entretenues ou impraticables ; vos écoles ne prospéreront point ; votre commerce languira , et vous verrez décroître de jour en jour votre prospérité.
Ayez toujours les yeux sur ceux à qui vous avez ; confié les intérêts de votre commune ; car quoique leurs fonctions soient gratuites, la cupidité est habile et féconde en ressources ; et celui qui n'est point payé publiquement sait bien quelquefois se payer de ses propres mains , tout en conservant aux yeux des autres la réputation et les apparences d'un homme désintéressé et dévoué à son pays.
Ne souffiez pas que les intérêts de la commune se traitent secrètement, et que les marchés contractés en son nom se fassent de gré à gré entre
ceux qui lui vendent leurs services et ceux qui l'administrent.
Car ces sortes de marchés , dans lesquels le public ne voit rien , paient souvent d'une manière peu honorable des services qui devraient être gratuits; et c'est pour cela que la loi les défend, parce qu'ils donnent toujours le droit de soupçonner le désintéressement et la probité de ceux qui les font.
Le conseil qui dirige les affaires d'une commune doit en représenter spécialement les principaux intérêts. 11 doit exprimer fidèlement ce qui constitue l'élément particulier de sa richesse et de sa prospérité.
Là où le commerce et l'industrie forment la principale richesse du pays, ils doivent être principalement représentés dans le conseil de la commune; là où l'agriculture occupe le premier rang, elle doit l'avoir aussi dans la représentation des intérêts du pays.
La commune le mieux administrée est celle où le travail , les lumières et les vertus sont le plus parfaitement représentés; mais malheur à celle qui ne voit siéger dans son conseil que l'opulence et l'oisiveté!
Car il n'y a rien d'aussi corrompu , d'aussi igno-
rant et d'aussi égoïste que l'oisiveté ; elle est la source des ténèbres et la mère des vices. Le travail, au contraire, est fils des lumières et de la vertu ; et il produit à son tour la vertu et les lumières.
Souvent ceux qui ne l'ont rien représentent dans la commune ceux qui travaillent , et ceux-ci ne siègent dans ses conseils que lorsqu'il n'y a point d'oisifs opulcns pour s'y asseoir à leur place.
Aussi , dans ces communes , tout souffre , tout dépéril. Le travail languit, l'industrie se plaint, le pauvre gémit, le faible est opprimé, et le riche orgueilleux et oisif jouit de tous les avantages et insulte à la misère de l'indigent.
Le pauvre , dénué de tout , privé de droits et de garanties , est dans une entière dépendance du riche; le riche exerce un patronage honteux sur le pauvre : comme il administre tous les intérêts, il protège qui il lui plaît , il opprime qui il veut.
11 pousse et favorise le serviteur complaisant qui a Halte sa vanité ou aidé ses passions, la femme qui lui a vendu la pureté de son corps et l'innocence de son àmc : les avantages publics deviennent ainsi le privilège exclusif de quelques uns î les aumônes de la charité publique , le lit que la miséricorde et la piété ont préparé pour le malade
réduit à l'indigence , la place qu'un zèle religieux et désintéressé avait réservée au vieillard infirme et sans ressource , tout est donné sans discerne-» ment à l'intrigue et à la faveur.
C'est ainsi que la dignité et l'indépendance du caractère s'affaiblissent dans une nation , que les vertus diminuent, que le patriotisme se ralentit, que l'esprit public s'efface, et que l'égoïsme et l'intérêt privé s'emparent de toutes les âmes et énervent tous les cœurs.
C'est ainsi que l'homme apprend à ramper et à s'abaisser devant l'homme , et que l'abaissement devient la posture naturelle de son âme ; c'est ainsi que les hommes apprennent à se mépriser également les uns les autres , parce qu'ils ont tous les mêmes vices, et à se défier chacun de tous, parce qu'ils sont tous esclaves de l'égoïsme.
Beaucoup d'abus disparaîtraient, et le caractère des peuples s'améliorerait sensiblement, s'il y avait plus d'abnégation dans ceux qui administrent les communes , et plus de dignité et d'indépendance dans les électeurs.
Si la confiance de vos concitoyens vous a appelé dans les conseils de la commune, ne méprisez point vos fonctions : quoiqu'elles aient peu d'éclat , elles n'en sont pas moins honorables pour vous, et peu-
vent devenir utiles pour les autres , si vous savez vous oublier vous-même.
Pensez bien , voyez juste et parlez haut ; que vos opinions aient leur source dans votre conscience : exprimez-les avec franchise et courage ; ne reculez jamais devant votre devoir. Que la voix du puissant n'étouffe point la vôtre. Que son regard ne vous intimide point.
Craignez Dieu, aimez le peuple, protégez le faible et le pauvre. Que les abus trouvent en vous un adversaire implacable, et que le peuple en vous voyant passer vous montre du doigt en disant : Celui-ci nous aime et parle pour nous.
Les intérêts du peuple seraient bien mieux détendus s'il pouvait assister aux délibérations où ils sont soumis à l'examen de ses mandataires , et il connaîtrait bien mieux ceux qui sont ses amis s'il pouvait être témoin de leurs votes et entendre leurs paroles.
Mais il n'y a pas encore assez de dévouement dans ceux qui gouvernent et de justice dans ceux qui administrent, pour qu'ils puissent exposer leurs actes aux regards du public et livrer leurs paroles h son jugement.